matin qui ont passé sur les brumes du fleuve et sur la rosée. Paule
debout, en peignoir blanc, ses cheveux relevés à la hâte en un chignon
bas, arrangeait des fleurs dans un vestibule carrelé qui faisait
communiquer la salle à manger avec le salon. A côté d’elle, sur un
guéridon d’acajou, recouvert d’une tranche de marbre gris, elle avait
posé une brassée d’iris qu’elle venait de cueillir dans le jardin, tout
mouillés encore. Elle aussi, la grande et claire jeune fille, avait sur
son cou et dans ses cheveux quelques gouttes de cette eau céleste où
demeure une douceur d’étoiles. Tout à l’heure, comme elle revenait dans
une allée, tenant pressée dans ses bras la gerbe de fleurs, une branche
basse l’avait effleurée.
L’homme apparut dans la porte ouverte, chétif et noiraud, grimaçant son
meilleur sourire. Il semblait suer péniblement l’amabilité:
--On m’a dit que mademoiselle avait besoin d’un laboureur?
Paule se retourna, un peu étonnée, avec une expression de bonté sur sa
bouche fraîche:
--Non, je n’ai demandé personne.
Il se rapprocha un peu, franchissant le seuil, et tortilla de longues
offres de service...
Elle continuait de prendre une à une les belles fleurs sculptées dans
du givre, entre leurs glaives d’émeraude. La haute gerbe, dans un
vase de porcelaine peinte contourné comme un coquillage, avait le
jaillissement d’un chant printanier. Paule allant et venant autour de
cette clarté semblait en être revêtue. Il se dégageait d’elle cette
fraîcheur que la jeunesse n’a parfois qu’une heure, avant que l’aient
touchée certaines laideurs dont la flétrissure est ineffaçable. La
manche ouverte de son peignoir au-dessous de son bras nu volait comme
une aile.
Elle réfléchissait, c’était bien vrai qu’elle se trouvait embarrassée.
Le domestique qui menait les bœufs lui avait dit le matin même qu’une
de ses bêtes était blessée: un grand clou planté dans un pied avait
provoqué un abcès. Sa pensée voyait déjà les labours en retard, l’herbe
dans les vignes; tous les autres travaux seraient arrêtés.
Le lendemain, Crochard marchait au milieu d’une allée, son bœuf massif
à côté de lui et l’attelait à la charrue. Sa petite tête, redressée
cette fois et arrogante, jetait des coups d’œil perçants à droite et à
gauche.
Les scènes commencèrent.
Les disputes conservent depuis des siècles dans le Bordelais une
verdeur et une extraordinaire richesse de vocabulaire. Nulle part
peut-être les éclats d’une querelle n’ont tant de couleur et de
mouvement. Deux femmes surtout, plantées face à face, peuvent
s’insulter pendant des heures, sans que s’affaiblisse ce torrent
d’injures. Tout au contraire, il rebondit et grossit toujours.
Si Paule avait donné la moindre réplique, la scène que lui fit Louisa
«rapport à Crochard» aurait pu durer la journée entière. Elle ne
comprenait pas, elle, l’entrée dans la propriété d’un homme pareil, un
ivrogne, un fumier, qui insulterait tout le monde, et mettrait la vigne
à feu et à sang; un méchant sujet qui cherchait toujours quelque os à
ronger. Ah! le bel homme, le joli garçon, il aurait mieux fait d’aller
se cacher. Dieu merci, elle y voyait clair, elle n’avait pas besoin de
mettre ses lunettes. Un laboureur, elle en aurait trouvé ailleurs, et
même dix, s’il l’avait fallu. Le bœuf n’était pas aussi malade qu’on le
prétendait: on faisait une bien grande affaire pour un mauvais clou.
--C’est étonnant, confia Paule à Mlle Dumont, comme les vieilles
domestiques deviennent tracassières.
Mais les pires scènes furent celles de Crochard lui-même, bientôt
enhardi, prenant pied partout, lançant d’abord à ses ennemis des
morsures rapides, puis les tenant plus longuement entre ses mâchoires,
les mastiquant à pleines dents, les couvrant de fiel.
VII
Tout le monde parlait de la sécheresse.
Août amenait des chaleurs torrides. Le soleil de midi blanchissait
le ciel; une buée aveuglante tremblait sur les vignes. Jusqu’à trois
heures, la campagne était vide, les volets fermés. Les gens se
lamentaient sur les puits taris. On trouvait dans les basses-cours des
poules crevées.
Dès qu’on entrait dans une cuisine, un nuage de mouches vous
enveloppait.
Le soir, la terre et les murs dégageaient une si épaisse chaleur que
l’on étouffait encore à la respirer; on apercevait des gens couchés
au bord de l’eau, cherchant la fraîcheur. Parfois, un orage lentement
amassé éclatait enfin.
Paule commençait à se sentir lasse.
Pouley, qui avait pour elle des prévenances, arriva un matin avec un
grand panier fermé. Il lui apportait un petit chien qu’un maquignon de
ses amis lui avait donné.
C’était un fox d’écurie, au poil assez fin, à la queue coupée. Il
avait de beaux yeux d’agate dans des taches de poil noir et feu qui
semblaient tracées au pinceau. Une raie blanche les séparait au milieu
de la tête.
Le panier ouvert, dès qu’elle le vit, avec son museau frais, sa petite
truffe noire, point effrayé du tout, sautant, aboyant, elle eut un
mouvement de plaisir:
--Il est bien gentil. Comment s’appelle-t-il?
Pouley, souriant, ne savait pas.
Elle l’avait appelé Boli.
Il était extrêmement vif, rapide à la course, et jetait le désordre
dans la volaille. On le voyait passer comme une flèche blanche,
poursuivant le chat. Son compère niché sur un arbre, il sautait
au-dessous indéfiniment, aboyant à en perdre haleine.
Paule était sans cesse occupée à le retrouver. On l’entendait appeler:
--Boli... Boli...
Il reparaissait deux ou trois secondes.
Avec lui, il n’y avait pas moyen de causer ni de s’arrêter. Le temps de
tourner la tête, on ne savait plus où il était. Elle frappait dans ses
mains:
--Voyons, Boli, tu es insupportable!
Il sortait au petit galop d’un chemin, d’un chai, le nez toujours au
vent, affairé.
Tout de suite, il s’était attaché à elle, la tyrannisant: pendant
les repas, il écorchait sa robe de ses ongles rudes; quand elle se
préparait à sortir, il la surveillait, couché en rond dans un fauteuil;
si elle le laissait, c’étaient des regards à fendre le cœur: puis,
quand elle rentrait, des aboiements, des colères folles.
La nuit, il sautait sur son lit, lui flairait le visage pour voir si
elle n’était pas encore éveillée. Quand la chaleur était étouffante, il
changeait de place, se jetait sur le parquet étendu à plat, essayait
d’un fauteuil, d’un autre et poussait de petites plaintes vers la
fenêtre.
Parfois, elle le retenait sur ses genoux, lui prenait la tête entre ses
deux mains, et l’étouffait de grands baisers tristes:
--Il n’y a que toi qui m’aimes!
Elle était bien seule en effet.
Pourtant, l’idée ne lui venait pas qu’elle pourrait se faire une autre
existence. Comme au premier jour de son deuil, elle eût répondu:
--Où voulez-vous que j’aille vivre?
Son pays, c’était celui-là, avec sa terre épaisse et riche, dans
laquelle le feu de l’été ouvre des crevasses. Une campagne non point
solitaire, mais pleine de grâce, soulevée par le mouvement paisible
de ses coteaux; pleine de vie aussi, parcourue de ronflements
d’automobiles et liée par le large flot brillant du fleuve à la grande
ville, dont elle voyait le soir scintiller les feux.
Elle se sentait là au bord de la foule, mais protégée des heurts, des
malpropretés. Les remous souillés des faubourgs ne l’atteignaient pas.
Et les énormes cités usinières, récemment créées, villes d’hier, postes
avancés sortis du sol bouleversé comme de nouvelles forteresses, avec
leurs tuyaux démesurés, leurs masses brutales en ciment armé, n’avaient
pas poussé leur conquête jusqu’à sa commune; quand bien même elles
arriveraient au bord de ses terres, elle les défendrait.
Autour d’elle, des agents d’affaires et des usiniers achetaient
beaucoup. Il était sans cesse question de domaines vendus ou qui
allaient l’être. Mlle Dumont lui avait même transmis une proposition
qui venait du père d’une de ses élèves:
--Céder les Tilleuls!
Elle aurait voulu qu’on lui en offrît un prix énorme, un million
peut-être, pour avoir le plaisir de le refuser.
Ses terres, elle leur était attachée d’une passion innée, plus vieille
qu’elle-même, qui plongeait ses racines dans une famille dont elle
était pleine, toute la famille paternelle, des hommes et des femmes
robustes comme elle, nourris de cet air, orgueilleux de ces vignes, du
vin éclatant dont elles ruisselaient, et qui avaient ici même livré
leurs batailles. Vivre comme eux, exercer leur autorité, ce rêve
demeurait celui de toute sa jeunesse.
Que ce fût un plaisir pour elle de décider et d’améliorer, c’était
ce que sa mère n’aurait jamais pu comprendre. Mme Dupouy, fille de
fonctionnaire, avait été élevée dans une sous-préfecture à moitié
dormante. Son rêve eût été de vivre dans un petit appartement avec une
seule domestique, des revenus fixes. La gestion d’une propriété lui
paraissait une aventure perpétuelle, une sorte de baccara. Longtemps,
elle avait caressé l’espoir que sa fille, à sa majorité, se rangerait à
son opinion. Mais il n’existait pour Paule que les Tilleuls au monde.
La pauvre femme soupirait:
--C’est fini. Elle sera comme son père. Il n’y aura pas moyen de
l’habituer ailleurs.
C’était entre elles le malentendu de deux natures que rien ne peut
jamais fondre tout à fait: la terrienne, indépendante, courageuse, qui
aime les grands risques de chaque jour; la citadine, qui préfère son
travail de fourmi dans la fourmilière.
Quand Paule y pensait, une tristesse se peignait lentement sur sa
figure. Elle comprenait maintenant que le chagrin change, et que
les pauvres yeux, fatigués, usés, ne voient pas la vie comme des
yeux neufs. Après six mois de vie tout intérieure, une aridité
l’envahissait: cette sécheresse d’âme qui est la souffrance des natures
trop tendres, trop portées au rêve, qui s’épuisent elles-mêmes, et ne
souhaitent plus rien pour avoir désiré trop passionnément.
Elle sortait vingt fois par jour, rentrait, changeait de place,
essayait de lire. Dans la bibliothèque de famille, elle prenait
toutes sortes d’ouvrages. Mais tout lui était sujet d’amertume et de
lassitude. Quand elle rouvrait _Eugénie Grandet_, le livre cher dont
son chagrin s’était nourri, Mme Grandet et sa fille travaillant côte à
côte, l’une sur sa chaise à patins, l’autre sur son petit fauteuil, la
faisaient pleurer. Elle se rappelait sa propre vie avec sa mère, leur
entente de cœur, leur intimité. Charles Grandet ressemblait à Seguey.
Lui aussi était malheureux, et si attrayant, d’un charme qui à travers
le vieux livre la troublait encore.
<tb>
Un matin, en se réveillant, elle se sentit comme délivrée de son
dégoût, le cœur touché par un pressentiment de bonheur indéfinissable.
Elle regarda ses robes et pensa qu’elle devrait en commander une plus
élégante. Elle voulait aussi un grand chapeau. A la campagne, il était
inutile de porter un voile et que signifiait cet étalage?
Quand elle eut fait tous ses tours, surveillé ses gens, elle rentra
vers midi avec une sensation de fatigue heureuse. Sa figure était
brûlante. Elle avait ramassé sous les arbres des poires tombées. Comme
elle les faisait rouler sur la table de la cuisine, elle aperçut le
courrier que Louisa avait posé au coin du buffet: entre une lettre
d’affaires et un catalogue, une petite carte était glissée.
Tout de suite, au-dessous de quelques lignes d’une écriture fine et
charmante, la signature se détacha.
Bien des jeunes filles, élevées selon les idées actuelles, ne
pourraient comprendre l’émotion que Paule éprouva en recevant cette
carte de Gérard Seguey. Dans l’étouffement de la surprise, elle ne
sentit d’abord que de la joie. Puis des scrupules la tourmentèrent à la
pensée qu’elle devrait peut-être répondre. Elle était troublée. Mais
le rayon d’un jour nouveau, touchant le cœur d’une jeune fille, fond
comme la rosée cette première délicatesse. Moins d’une heure après,
tout était changé. Son âme s’élargissait dans la douceur de cette
aventure. Sa mère sans doute, avec son caractère tellement craintif,
attaché aux anciennes règles, l’eût désapprouvée. Mais entre Gérard
et elle, le jour de la vente de Valmont, il y avait eu un appel si
fort de compassion et d’amitié qu’il ne lui était plus possible de le
considérer comme un étranger. Il pensait à elle. C’était naturel. Si
elle ne répondait pas à son souvenir, il pourrait croire qu’elle était
oublieuse ou indifférente. Avant même de lui avoir écrit, elle se
sentait justifiée, sûre que son cœur ne la trompait pas.
Sa vie fut désormais remplie par l’attente.
A l’instant où il lui avait dit, dans le passage sombre: «Vous ne me
verrez plus», elle s’était sentie retomber dans sa vie déserte. Elle
avait pensé: «C’est fini.» Pourtant, c’était un commencement. Tout ce
qui arrivait lui paraissait merveilleusement extraordinaire... un si
long silence, puis ce souffle qui changeait l’air et annonçait des
jours inconnus.
Il y a dans l’ouverture toute la symphonie; dans l’enfance, la vie tout
entière. Les lettres d’amour les plus passionnées n’auraient pas touché
chaque fibre de son être d’une manière si mystérieuse que ces petites
cartes. Elle en reçut une seconde, puis une troisième. Pour bien des
femmes, elles eussent paru insignifiantes: quelques lignes expliquant
la vue d’un jardin ou d’un monument. Au-dessous d’une grande église
cuirassée de flèches, de niches, de sculptures, il avait écrit: «J’aime
mieux _la nôtre_!»
_La nôtre_... Sans doute celle du coteau, la petite et vieille
Sainte-Quiterie, derrière ses tilleuls, au fond de la place qui a la
forme d’une queue de poisson. Dans ce mot si profondément doux, pour
la première fois ils étaient ensemble, unis par une intimité d’âme, de
sentiments et de souvenirs, possesseurs de la même beauté précieuse
entre toutes, petit point unique dans le vaste monde.
Derrière une carte qui représentait un panorama triste et noir, il
avait écrit: «Je me rappelle, sur notre rivière, les soirs qui ont la
couleur des robes de Peau d’Ane.»
Elle, elle choisissait chez le buraliste des vues du pays: le coteau,
le village, le jardin de l’hospice, avec trois sœurs comme des lis dans
une petite allée, devant la chapelle; la maison de Mᵉ Peyragay, dont
l’architecture, inspirée des grands maîtres du dix-huitième siècle,
était délicieuse.
Un jour, comme elle remuait sur le comptoir quantité de cartes, dans
une vieille boîte de carton qui sentait le vin et le tabac, elle eut un
grand battement de cœur. Cette façade blanche, dans un paysage d’hiver,
mais c’était Valmont! Le photographe maladroit l’avait prise en biais,
à travers une grande branche recourbée qui se divisait comme une main
énorme dans une chevelure de ramures fines. Cette carte-là, elle se
demanda si elle l’enverrait. Finalement, elle la cacha au fond d’une
boîte, dans son armoire, comme elle aurait fait d’une chose brûlante
qui l’eût pu trahir. Le soir, elle l’allait chercher, regardait la
porte, les fenêtres à petits carreaux: un rideau aperçu à travers les
vitres l’attirait plus loin, jusqu’à l’âme même, dans l’atmosphère
où les choses avaient autrefois vécu. Ses pensées flottantes se
condensaient autour du délicat visage de cette maison. Pour ses deux
sous, elle avait acheté un trésor de rêves.
Elle n’osait pas écrire comme lui: _notre_ coteau, _notre_ vieille
église, mais elle lui disait: «Cette croix, c’est celle qui est en bas
du petit chemin, vous rappelez-vous?» Il y avait dans ces quelques mots
un appel rapide, une sollicitation à être fidèle.
Pour trouver dans un aussi mince sujet une telle exaltation de la vie
du cœur, il faut avoir eu vingt ans dans la solitude, une existence
silencieuse et pure, profondément ignorante des calculs humains. Il
faut encore avoir été privé d’affection et posséder dans sa fraîcheur
l’état de grâce de la jeunesse, ce don d’aimer comme on respire, pour
le seul délice de se sentir vivre. Le monde se plaît à penser que ces
sentiments n’existent plus. Il les traiterait volontiers de vieilles
romances. Mais que l’on descende dans la vérité des plus humbles vies,
on y verra que le printemps des cœurs n’est pas plus déteint que le
rose des lilas, le bleu des pervenches, et les divines rosées du ciel
sur l’herbe innocente.
Chaque matin, Paule se coiffait soigneusement en pensant à lui,
changeant parfois la disposition de ses cheveux, attentive à chercher
ce qui pourrait lui plaire, mais avec une profonde ignorance de l’art
où excellent d’instinct les jeunes filles les plus dénuées d’âme et
d’intelligence. A s’embellir, elle avait l’impression de faire quelque
chose de précieux pour lui. Le temps fuyait, elle donnait ses ordres,
passait en revue les occupations de chacun; mais, dans cette grande
demeure immuable, un attouchement de rêve et de joie ensorcelait sa vie
tout entière.
<tb>
Elle allait souvent finir la journée chez ses paysans.
Les deux ménages de vignerons habitaient le même bâtiment, à droite du
portail. La maison basse, d’une blancheur crue, donnait d’un côté sur
la route, et de l’autre sur un potager. Dans les après-midi de chaleur,
une vieille voile était tendue de ce côté et formait une tente devant
la porte.
Aurélie poussait dans l’ombre la voiture au fond de laquelle dormait
sa petite fille, protégée des mouches par un rideau de mousseline.
Léontine, toujours méfiante, travaillait derrière sa fenêtre. Ses
prunelles marron allaient sans cesse à droite et à gauche, ne laissant
rien perdre de ce qui se passait. Une petite flamme s’y allumait
parfois. Mais, dans ses propos de grosse matrone méridionale, elle
se montrait circonspecte et précautionneuse; sur ses pires ennemis
surtout, elle se donnait l’air de ne rien savoir.
Le ton changeait quand Paule lui parlait de ses maladies. Elle devenait
alors volubile; un contentement se répandait dans sa voix grasse
habituée à se lamenter. Tout la fatiguait, sa tête enflait, elle n’y
voyait plus... elle avait comme une bête dans l’estomac qui le lui
rongeait.
L’écurie voisine répandait une odeur forte. On entendait les sabots des
chevaux sur la terre sèche et les coups de tête dont ils ont coutume
pour chasser les mouches.
A côté, dans un petit hangar, un vieux bonhomme faisait chauffer une
gamelle. Il poussait sous un trépied des brins de sarment. Elle lui
demandait:
--Eh bien! Pichard, cette soupe est bonne?
Ou bien:
--Qu’est-ce que vous me racontez aujourd’hui, Pichard?
Il allait chercher une chaise pour elle dans une petite pièce où il y
avait des chiffons par terre, et de vieilles savates sur toutes les
marches d’un escalier en bois montant à l’étage. La table était sale,
couverte de mouches, avec des croûtons de pain, quelques gousses d’ail,
et une assiette jamais lavée dans laquelle il avait bu du vin avec
son bouillon. Mais quant à mettre de l’ordre parmi ses hardes, il ne
fallait pas y songer.
Paule arrivant, c’était la jeune reine chez le plus pauvre de ses
sujets, le seul qui se fût jeté à l’eau pour l’en retirer.
Il avait des sentences sur toutes choses:
--La suie tombe dans la cheminée, c’est signe de pluie.
Ou encore:
--Je n’ai jamais aimé mentir parce que ça m’embrouille.
Ah! ce Pichard, c’était un type de ce pays!
Il vivait dans la propriété depuis cinquante ans. Sa vieille était
morte; son fils avait appris le métier de mécanicien, s’était marié et
travaillait à Bordeaux dans une grande usine. Lui n’aurait jamais voulu
s’en aller.
Mme Dupouy le voyant seul, misérable, et craignant qu’il tombât
infirme, lui donna un jour le conseil d’entrer à l’hospice. Mais il
avait été pris dans tous ses membres d’un tel tremblement qu’elle en
eut pitié:
--Ce n’est pas que je vous renvoie.
Il serait mort avant de partir.
Une voisine supputait qu’il devait avoir quelque argent. Un soir,
discrètement, elle lui avait proposé de le prendre chez elle, moyennant
qu’il lui abandonnât ses économies.
Ses économies!
Il y avait toujours eu un litre de vin à côté d’un verre sur la table
de sa cuisine. Quand la bouteille était vide, il allait la remplir
lui-même dans son petit chai, au robinet d’une barrique en perce. On
ne trouvait pas mal qu’il allât pieds nus, la veste trouée, parce que
tous pouvaient chez lui s’arrêter pour boire. Le dimanche, la cuisine
décorée de vieux calendriers ne désemplissait pas. Au temps où sa
vieille vivait encore, on entendait quelquefois du bruit; elle savait
bien montrer la porte:
--Voilà l’heure où il est convenable de se retirer chez soi.
Mais, depuis qu’elle était morte, le logement si bien placé, au bord de
la route, semblait fait pour qu’on y entrât.
Il avait sur lui des taches de vin: de grandes larmes bleues sur sa
chemise, et du violet sur ses sabots. Tout le jour, il rôdait autour
de la maison, occupé à ces besognes de vieux qui donnent l’illusion de
l’activité: il battait les haricots et les fèves sèches, remplissait
l’abreuvoir des poules.
Son bonheur, c’était de faire dans la vigne les petits travaux, les
travaux de femme. Il ramassait après la taille les sarments coupés,
arrachait l’été les repousses tout en bas du cep. Il dorlotait ces
jambes torses. Chaque pièce de vigne avait un nom, rappelant d’anciens
propriétaires ou encore quelque circonstance particulière. Les nouveaux
venus ne les savaient pas ou les confondaient. Lui, traitait chaque
pièce comme une personne:
--_Le Baraillot_ est beau cette année. Dans _la Bécasse_, il y a des
manques. _La Brunette_, la pauvre, a été gelée.
L’année où Mme Dupouy avait décidé d’arracher une vigne pour en faire
un pré, il ne pouvait pas croire que ce fût possible. Pendant la
vendange, il soulevait les feuilles sur les pieds jaunis; et d’une voix
qui chevrotait d’attendrissement:
--C’est sa derni...è...è...re toile...e...tte.
Depuis, il n’avait jamais convenu qu’elle était vieille, malade, et ne
valait plus rien. Quand on lui en reparlait, il disait seulement:
--Vous verrez bien, madame, qu’on la replantera.
Ah! la vigne, la vigne, en avait-elle ruiné des gens, dans ce pays que
le phylloxera avait ravagé, puis tant d’autres maux, la mévente, les
maladies sournoises qui dévorent la grappe en quelques matins. Sur
combien de petits domaines avait-on lutté, au delà de ses ressources,
les pieds sur les terres hypothéquées, la ruine dans l’âme, la peur
dans le sang, avec une passion qui était chez certains presque un
héroïsme.
Quelqu’un a écrit qui le sait bien:
«Chaque lopin de terre représente une blessure.»
Aussi, quelles colères pendant les années de guerre, quand les usines
attirèrent une foule d’Espagnols. Qu’est-ce qu’ils venaient faire? On
n’avait pas besoin de ces étrangers: des hommes que l’on voyait passer
sur la route, la figure tannée sous un béret sombre, le pas élastique;
des femmes au teint d’orange mûre, aux bandeaux de suie, qui avaient
des fichus à fleurs, de vieux jupons et des enfants nus. Tout ce monde
s’était jeté sur les masures environnantes comme les mouches sur les
pourritures. Les taudis, les hangars, les vieilles écuries, tout leur
était bon. Leurs campements se grossissaient sans cesse de recrues
nouvelles qui se disaient être des oncles, des tantes, des cousins.
Il ne disparaissait plus une poule, qu’on n’accusât les Espagnols de
l’avoir volée.
Pichard disait:
--De la vermine, quoi!...
Et avec orgueil:
--Pour sûr qu’ils n’ont pas de si belles vignes!
Ses vignes, Paule les inspectait dans le tremblement de la chaleur:
larges carrés de verdure dense, armées pacifiques, incendiées d’or,
qui avaient pris depuis des siècles possession du sol, lui donnaient
sa physionomie, en faisaient la gloire. Leurs alignements resserrés
remplissaient leurs cadres, se barricadaient de fil de fer et d’échalas
gris. Eux, les vieux ceps pleins de chansons, ils avaient une beauté
d’ordre, de géométrie, détachant sur le scintillement du paysage leurs
masses profondes et disciplinées.
Elle s’emplissait le cœur de ce décor, ne souhaitant rien d’autre,
n’ayant jamais rêvé de l’Espagne, de l’Italie ou des beaux pays
fabuleux.
Le soir, elle allait se promener au bord du fleuve. Le soleil baissait
derrière le grand vaisseau de l’île feuillue; après l’embrasement de
pourpre et d’or vert, le ciel lentement se décolorait. Dans le petit
port, les barques flottaient sur leur image renversée.
L’esprit de Paule se dispersait dans l’avenir. Gérard Seguey sans
doute reviendrait bientôt. Elle pensait au jour où elle le reverrait,
à son émotion, à la robe qu’elle pourrait mettre. Elle essayait de se
rappeler ses traits qui lui échappaient.
Au couchant, l’horizon prenait des teintes déjà froides. Mais un peu de
la féerie s’attardait sur l’eau grise qui traînait des roses.
VIII