Résignée, elle le laissa dire. Elle se rappelait bien ce M. Talet.

Chaque année, à l’époque des écoulages, il venait aux Tilleuls goûter

le vin nouveau, s’en gargarisait, crachait sur le sable de longues

gorgées et faisait tourner longuement dans sa tasse d’argent la belle

flamme sombre bordée de rose. A Mme Dupouy, qui attendait son verdict

sur le seuil du chai, il confiait toujours que le vin recélait une

saveur douteuse, un peu de douceur, «une pointe de verdeur», mais qui

passerait. Puis il s’asseyait au salon, son pardessus déboutonné.

Paule assistait à cette conférence où l’affaire était bien des fois

reprise et abandonnée, parmi des doléances de propriétaire, dont M.

Talet répétait qu’elles étaient les siennes. Mme Dupouy espérait-elle

que les prix monteraient au printemps prochain, il levait des mains

compatissantes et prophétisait d’une voix enrouée une baisse certaine!

Le bordereau signé, il restait un moment encore, apaisé, plein de

bonhomie. L’année précédente, il avait amené son fils, un grand garçon

blond, décoré, de corps un peu massif, qui ressemblait à un Hollandais.

Celui-là avait une physionomie sérieuse et laissait tranquillement

s’agiter son père. Au moment de la livraison, il était revenu, tout

seul cette fois, et avait été très courtois.

Paule se rappela brusquement qu’il l’avait beaucoup regardée. Le

ressentiment qu’elle en éprouva lui fit paraître cette scène encore

plus pénible. Le désir de s’en aller, de respirer seule et tranquille,

délivrée de toutes ces choses, creusait un grand cercle bleu autour de

ses yeux. Elle répéta d’une voix ferme:

--Je vous assure que c’est inutile.

Mᵉ Gratiolet lui faisait maintenant les représentations convenables: sa

famille se préoccupait; son devoir exigeait qu’il la mît en garde...

Puis ils revinrent aux comptes de tutelle et à une autre succession,

celle de son grand-père, dont le règlement traînait depuis des années.

Il y avait des ventes à effectuer, des remplois de fonds.

Elle l’écoutait, le regard vague, ne comprenant rien, si ce n’est que

Mme Dupouy avait perdu beaucoup d’argent.

Ainsi, pendant qu’elles vivaient toutes deux si modestement, calculant

les moindres dépenses, dans leur retraite campagnarde, une partie de

sa fortune sournoisement s’était échappée, avait fui sans qu’elle s’en

doutât, par des fissures invisibles. Était-ce possible?

Le notaire expliquait:

--Les mauvais placements... Des valeurs qui baissent.

On pouvait donc se ruiner de cette manière mystérieuse.

V

Le printemps passait.

Les lauriers étaient défleuris,--ces lauriers qui portent le long de

leurs rameaux, entre les bouquets de feuilles luisantes, des fleurs

blondes comme des abeilles. Les grappes de la glycine pendaient toutes

molles. Leur jonchée traînait au bas des vieux murs.

De la fenêtre de sa chambre, Paule avait suivi les transformations

d’un bosquet de boules-de-neige. Les petites têtes vertes, d’abord

confondues avec le feuillage, étaient devenues chaque jour plus grosses

et plus pâles. Maintenant, elles étaient d’un blanc mat et courbaient

les branches; demain, elles s’inclineraient davantage encore, lâches,

prêtes à l’éparpillement qui couvrirait la haie d’épine et le morceau

de gazon foulé.

Un rossignol invisible chantait le soir et jusqu’au matin. Il lançait

deux fois, trois fois, sa note flûtée, puis un trille où sa petite âme

délirante se brisait en perles.

Après le départ de Seguey, Paule avait eu des jours de tristesse.

Où était-il? Le reverrait-elle? Elle imaginait mal qu’elle pût le

retrouver chez les Lafaurie. La pensée d’être avec lui au milieu du

monde la remplissait de timidité. Sa solitude développait un de ces

sentiments que tout favorise, la beauté, le calme de la campagne. Nul

ne peut dire ce qui s’amasse ainsi de rêve dans des vies qu’on croit

monotones. Paule songeait qu’elle pourrait toujours l’aimer de loin,

l’aimer sans rien dire; ses vingt ans reformaient cet idéal des

grandes amours silencieuses qui ne survit guère à la jeunesse.

Devant ses vignes, ses prés où montait la belle herbe verte, des

forces profondes la ranimaient. Ses responsabilités nouvelles, toutes

les décisions qu’il lui fallait prendre, la changeaient un peu, la

faisaient plus réfléchie et plus courageuse. Son esprit travaillait

beaucoup. Mlle Dumont, quand elle arrivait, menue et soignée, ses mains

gantées de fil gris sur son petit sac, la trouvait entourée de livres

et de journaux d’agriculture. Elle lisait _le Vieux Vigneron, le Réveil

rural_, et suivait de mois en mois un calendrier agricole qui était

signé: Grand-Père Sylvain.

La vieille demoiselle paraissait troublée:

--Vous devriez continuer de faire comme votre mère a toujours fait.

C’était une femme prudente et de bon conseil.

Quand les paysans rentraient du travail, devant la porte de leur maison

ou sur le seuil de l’écurie, elle leur parlait longuement de ces

choses. Ils hochaient la tête:

--Peut-être bien!

Mais le soir, en mangeant leur soupe, ils reprenaient toutes ses

paroles. Ils les commentaient le samedi, dans la boutique du coiffeur,

qui est au village le lieu de réunion, presque le club, où se discutent

les affaires, la politique, la chasse et les syndicats. Des figures se

penchaient, hermétiques et silencieuses, pour mieux entendre.

Les yeux suivaient aussi sa voiture basse, qui avait un coffre jaune

entre deux roues bleu-clair.

Cette jeune fille qui allait et venait, presque toujours seule,

conduisant elle-même un petit cheval, faisait sur les esprits une

impression considérable. Plus d’un ruminait de lui proposer des

combinaisons. Un travail de taupe se développait, qui convergeait

vers son domaine, enveloppant de galeries souterraines sa vie isolée.

L’idée prenait racine dans plusieurs cerveaux qu’il y avait avec elle

quelque chose à tenter. Elle devenait une occasion de fortune, une

chance à courir, dont on ne savait pas encore la juste valeur, mais qui

mériterait d’être étudiée, creusée jusqu’au fond. Dans la vie paysanne,

en apparence toujours pareille, il n’est pas un événement qui échappe à

la réflexion. Ceux-là seuls réussissent qui s’attachent aux choses avec

âpreté, les palpent, les pressent pour en extraire les possibilités

qu’elles peuvent renfermer.

Dans presque toutes les petites maisons accrochées au bas du rocher, et

au pied desquelles la palud venait s’arrêter, l’opinion était établie

que Paule était très riche. Certains bâtissaient sur elle un roman,

cette histoire de l’orpheline qui, dans l’imagination populaire, tient

toujours un peu du feuilleton et de la littérature à cinquante centimes.

Un après-midi, comme la jeune fille cousait à l’ombre des ormeaux,

assise sur un banc, elle aperçut au bout de l’allée un homme portant la

longue blouse bleue des maquignons, qui venait vers elle.

Il salua de loin et se rapprocha en saluant encore.

Elle lui demanda, son aiguille en l’air, s’il avait besoin de la voir.

Il ne parut pas avoir entendu, parla du temps qui était beau, remit sa

casquette et attaqua enfin la question:

C’était pour les prairies, une idée lui était venue...

Il avait pris un air souriant:

--Je pourrai peut-être vous les louer, ou seulement couper le foin.

Chacun en aurait sa moitié: la vôtre, la mienne. Ce serait de l’ennui

de moins pour vous. Justement que le travail presse dans les vignes

au moment des foins et qu’on n’a jamais assez de personnel. Alors, on

attend, le foin se gâte, il devient tout blanc, de la paille quoi...

Il avait, dans sa figure rougeaude, les gouttes claires de deux petits

yeux à demi cachés par des paupières plantées de cils roux; et le

regard ainsi clignotant, il risquait ses phrases avec précaution,

surveillant l’effet qu’elles semblaient produire, ménageant des

silences plus ou moins longs, prêt à s’avancer, à laisser entendre

quelque chose d’autre, mais non moins capable de recul, d’atténuation,

de retraite habile:

--Ce n’est pas que l’herbe soit bien épaisse, mais j’ai des bêtes, cela

me ferait toujours de la nourriture.

Louer ses prés, ou en donner la coupe à l’entreprise, elle n’y avait

jamais pensé. Enfin, elle verrait, elle réfléchirait.

Il s’en alla, patelin, bonhomme, et revint sur ses pas:

--Vous me connaissez bien... Délicat Pouley.

Il redit son nom deux ou trois fois, en appuyant sur chaque syllabe,

pour qu’il entrât dans la mémoire de la jeune fille:

--Allons, au revoir, je repasserai.

Elle le regarda s’éloigner, réfléchit un moment, puis chassa de son

esprit ce problème nouveau qui l’embarrassait.

Elle se promena au bord de l’eau. Le ciel était d’un bleu de mois de

Marie. Un arôme indéfinissable noyait la campagne, cette pénétrante

odeur de la vigne en fleur, que la brise déplace en entraînant comme

des écharpes de parfum, que le soleil exalte, et dont les effluves

baignent les feuilles de délices subtiles et presque secrètes. Paule

avait l’impression d’une jouissance mystérieuse entrée dans sa vie. Le

paysage resplendissait, tout trempé de lumière neuve. Il y avait sur le

fleuve soyeux des barques menues et de petites voiles; une grande île,

dans sa ceinture d’aubiers argentés, semblait un majestueux vaisseau de

feuillage ancré au milieu du fleuve. Là-bas, à un détour de la nappe

claire, Bordeaux mettait sur la rive gauche un liseré violet brodé de

clochers.

Elle croisa des bicyclistes qui portaient sur leur guidon des bouquets

de fleurs.

Ses yeux se tournèrent vers le coteau: au milieu des verdures fraîches,

elle reconnut le cèdre de Valmont à sa masse sombre; par derrière, le

soleil de mai éclairait un morceau de façade blanche.

A partir de ce moment, elle ne vit plus rien. Les allées et venues des

promeneurs, l’attroupement d’une vingtaine de personnes sur une petite

plage où deux équipes de pêcheurs, tirant à pleins bras, rabattaient le

fond d’une seine, tout la laissait indifférente.

Si Gérard avait dû revenir pendant l’été, comme autrefois, dans son

beau domaine, quelle douceur elle eût éprouvée à respirer le même

air, à le sentir proche! Elle aurait eu l’impression qu’ils étaient

ensemble. L’idée qu’elle ne reverrait plus le grand parc ombreux, le

perron, lui semblait extraordinaire.

Vendre sa maison, c’était presque aussi affreux que de voir mourir.

Pendant ce temps, Pouley avait longuement fait le tour des prés, les

mesurant de ses petits yeux et paraissant établir en silence des

combinaisons, des calculs, comme si déjà il en était maître.

<tb>

Il revint une seconde fois, puis une troisième.

Paule faiblissait, aux prises avec des difficultés qui

s’enchevêtraient. Un de ses paysans avait eu le pied écrasé par une

charrette. Juin s’annonçait capricieux. La nouvelle lune amenait

une pluie fine, qui devenait à certaines heures plus serrée et plus

abondante. L’eau ruisselait sur les tilleuls consternés, sur la vigne

en fleur. Paule allait dix fois par jour dans le vestibule pour

surveiller le baromètre: la colonne de mercure était basse et baissait

toujours. Les paysans regardaient du côté de l’ouest, vers le «pied du

temps» couleur de plomb; et ils répétaient:

--Cela changera au prochain quartier, ou à la pleine lune.

Mais, au fond, ils ne doutaient pas que tout fût ainsi jusqu’à «l’autre

lune».

Paule, enveloppée d’un grand manteau, les cheveux emperlés d’eau sous

son capuchon, les interrogeait:

--Vous croyez qu’il n’y aura pas une éclaircie?

Ils ne se prononçaient pas, sans toutefois la décourager:

--A la marée peut-être, si le vent tournait...

On regardait la fumée qui montait des tuyaux d’usine... ouest...

toujours. Le vent ne tournait pas. Paule entendait dans le jardin

passer les sabots; les pêcheurs mettaient des surouëts jaunes et de

grandes bottes en caoutchouc; les poules étaient de lamentables paquets

de plume mouillée.

Le journal disait: «Temps incertain. Une dépression qui va s’étendre.»

Le gros souci était qu’il fît beau pour la Saint-Médard: s’il pleuvait,

on serait sous l’eau pour quarante jours. Précisément, ce matin-là, ce

fut un déluge. Alors on mit son espoir en saint Barnabé. Les travaux

étaient en retard, les vignes non liées croulaient dans les rangs, des

maladies blanchissaient les grappes, et c’était un cauchemar que celui

de la récolte déjà compromise. Il aurait fallu soufrer, sulfater. Les

foins se couchaient. Louisa répétait sans cesse à Paule qu’elle allait

tout perdre.

Le jour où Délicat Pouley la trouva ainsi lasse, découragée, il vit que

l’affaire était à lui.

Elle lui montra les greniers qui s’étendaient au-dessus du chai et

lui demanda s’il voudrait bien engranger son foin. Pouley objecta que

c’était beaucoup de travail, en homme qui sent la partie gagnée et

grossit les difficultés. Il ne cédait que pied à pied, posant sans

cesse d’autres conditions, demandant que la charrette lui fût prêtée,

puis un câble pour corder les charges, et encore la faucheuse, la

faneuse et la ratissoire.

--Mais si vous les cassez?

Il eut un sourire; et prenant l’air que doit avoir un homme capable:

--Il y a beau temps que ça me connaît.

Il insinua:

--Vous me donnerez bien l’hiver le pacage. S’il n’y a pas de bêtes pour

tondre l’herbe, elle ne pousse plus. C’est comme cela que les prés se

perdent.

Elle hésitait, redoutant la saison pluvieuse où les bêtes s’embourbent

dans les terres grasses, et inquiète aussi dans le fond, craignant

d’être dupe:

--C’est pour cette année seulement. L’été prochain, je verrai ce que

j’ai à faire.

Il partit enfin, la figure dilatée de joie.

VI

Quand on sut que Délicat Pouley avait réussi, la fièvre s’empara de ses

concurrents.

Il y avait, en face de la grille qui ouvrait sur la grand-route,

quelques maisons groupées sur le port. Un bouvier y occupait deux

chambres et une cuisine; par derrière, l’étable donnait sur un pré

bordé par des haies. Le soir, un chien au poil fort y gardait les

bœufs; un petit cheval y paissait aussi, s’échappant souvent, à la

recherche d’une herbe meilleure.

Tout le pays connaissait bien ce bouvier-là qui entreprenait des

labours et des transports de bois à droite et à gauche.

Il s’appelait Auguste Crochard, et toute sa personne chétive et noire,

infiltrée de bile, était faite en effet pour mordre et pour dévorer.

Veuf d’une femme qui chargeait comme rien un quintal de son, et se

levait à trois heures pour soigner les bêtes, il entrait en fureur à

la pensée qu’il l’avait perdue. Une maladie de foie qui le ravageait

aigrissait encore son humeur.

Ses voisins le haïssaient, pour sa cupidité et les querelles qu’il

engageait à tout propos. Levé avant le jour, rossant son chien,

allongeant de grands coups de fouet aux chats d’alentour, il était

rongé de désirs et de convoitises. Il lui fallait se sentir le maître.

Mais si âpres que fussent ses ambitions, son commandement ne dépassait

pas les trois pièces de son logement et le pâturage qu’il avait loué.

Toutes les vignes qui l’entouraient, les pièces de terre, il avait

envie de les tondre, de les décharner. Il supputait quelles pouvaient

être ses chances de s’y établir. Tous les propriétaires du pays, il

les connaissait pour avoir fait des labours chez eux ou leur avoir

apporté du bois. Il s’était formé une idée de leur caractère, de leurs

ressources. Parfois, un vertige lui prenait l’esprit à la pensée que

certaines terres hypothéquées pourraient être vendues pour ce que les

paysans appellent un morceau de pain; mais jamais l’occasion d’une

grande réussite ne s’était encore présentée.

Lorsqu’il soupçonna la victoire de Pouley, sa petite face terreuse,

tourmentée et grimaçante comme une gargouille, devint toute noire.

Cette affaire qui était là, si près, qui lui revenait comme au plus

voisin, qu’il avait couvée, elle lui échappait. Et c’était Pouley

qui la lui arrachait, l’homme qu’il détestait entre tous les autres

pour sa chance, son avancement, sa voiture rapide attelée du meilleur

trotteur de la commune. Celui-là gagnait de l’argent, élevant des

bêtes, revendant, suivant les foires, constamment heureux, engraissé

par sa rapide prospérité. Et il lui enlevait cette occasion! Il venait

à deux pas de lui, sous son nez, lui ôter son bien. Car cette affaire

qu’il aurait pu avoir, elle était la sienne. Ah! le voleur! mais il se

vengerait. Et cette jeune fille qui l’avait joué, elle lui paierait

aussi ce tour-là. Une originale qui vous saluait sans vous regarder,

juste de la tête. Les pauvres, pour elle, ce n’était rien. On avait

beau vivre à sa porte, on _n’existait_ pas.

Il la surveillait maintenant du matin au soir, jaloux de tous, dévoré

du désir de s’approcher, de tendre l’oreille quand il la voyait près de

la charrette de Mme Rose. Elle se détachait, avec sa sobre robe noire,

son teint pur et lisse, sur le groupe des femmes en camisole. Il se

demandait ce que la marchande pouvait bien lui dire, penchée ainsi,

volumineuse, éclaboussée de rires et de grand soleil, et quel complot

se nouait là, contre lui peut-être, quand la jeune fille restait la

dernière, s’attardant à écouter les mots chuchotés.

Il se méfiait du charpentier qui raccommodait l’escalier et qu’il

apercevait de loin, sciant des planches, derrière la maison. Celui-là

était dans la place, et aussi les paysans, les pêcheurs mêmes. Le vieil

Augustin avait l’air chez lui, toujours occupé à étendre ses filets

ou à les dépendre, quand il n’était pas dans la cuisine à vider un

verre. Le bonhomme jouait partie liée avec Louisa; et il haïssait cette

femme sèche et dissimulée, qui devait tout gouverner là-bas. Celle-là

certainement lui barrait la route, rogue avec lui, remâchant les

injures qu’il lui avait crachées un soir de colère, devant les rires

des voisins. Il ne lui pardonnait pas cette colère-là, qui empoisonnait

ce qu’il méditait, maintenant qu’il aurait eu besoin de voir Louisa,

de l’attirer chez lui, de la mettre dans ses intérêts, sans en avoir

l’air, comme cela se fait, à demi-mots, quand on est des pauvres et

qu’il faut bien se soutenir.

Mlle Dumont même, ne trouvait pas grâce devant lui. Qu’est-ce qu’elle

voulait? Une mijaurée, une hypocrite, qui préparait des coups en

sourdine!

<tb>

Chaque propriété est un petit monde. Ses conditions de vie lui sont

faites non seulement par le sol, le beau temps, la pluie, mais encore

par un organisme plus ou moins solide, dont le maître est la tête,

et qu’un rien détraque si la volonté est incertaine, l’outillage

défectueux. Nulle part, peut-être, les passions ne sont plus tenaces,

longuement couvées, surexcitées par mille piqûres, des affaires de

chat et de chien, de poules perdues, de légumes arrachés la nuit dans

un potager. Le passant qui regarde de la route ces carrés de terre si

bien cultivés, des hommes qui labourent, de bonnes femmes groupées

autour d’une lessive ou d’une basse-cour, a l’impression d’une vie

monotone et irréprochable. Ah! la paix, l’air pur, l’honnêteté des

gens et des choses! Les paysans ont une maison, du vin et du bois, des

légumes dans leur jardin, des caisses grillagées bondées de lapins. A

la campagne, on est bien heureux! Mais entre ces gens qui vivent porte

à porte, ces femmes qui bavardent, quelle activité de soupçons, de

jalousies, de pensées longuement conduites à leur but! Chaque famille

qui en hait une autre a sa politique, sa manière d’aborder le maître,

de semer en lui le mécontentement ou la méfiance. Les paysans entre

eux n’en sont jamais dupes. L’un d’eux est-il renvoyé, ou bien va-t-il

l’être, chacun dit déjà quel est celui qui _le fait partir_.

Crochard savait le bénéfice que l’on peut amener à soi en s’insinuant

dans ces luttes sourdes. Le génie de Dupleix cajolant les rajahs de

l’Inde, le regard double de M. de Talleyrand confiant successivement

ses pensées secrètes au gilet de chaque plénipotentaire, dans un

congrès célèbre, et faisant les amis de la veille se montrer les dents;

tout cela, flair merveilleux et grandes trouvailles, se rencontre

parfois en réduction dans le cœur de l’homme le plus inculte quand la

passion lui souffle ses étincelles. Et quelle forge que le cerveau

d’un illettré! Toutes les forces y sont captées par le maître obscur,

l’instinct, qui enseigne les ruses, prévoit les embûches, découvre en

chacun le nœud, la fissure et se repaît des crachats mêmes comme de

l’aliment amer de la haine. Le temps est à lui.

Il y avait aux Tilleuls un assez nombreux personnel: un laboureur,

deux ménages de vignerons gagés à l’année et un vieux bonhomme, le

père Pichard, que Mme Dupouy avait gardé par bonté et parce qu’il

était sur la propriété depuis sa jeunesse. Pendant les grands travaux

du printemps et ceux de l’été, cinq ou six journaliers servaient de

renfort.

Mme Dupouy n’était pas enterrée depuis trois semaines que Crochard

commençait déjà à faire des avances aux uns et aux autres. Saubat,

un petit homme de cinquante ans, trapu, velu, qui avait des épaules

épaisses et des bras de phoque, lui montrait une mine assez rechignée.

Sa femme aussi, corpulente et courte, la tête serrée dans un madras

brun, le rejetait du regard au seuil de la porte. Quand elle le voyait

venir, elle remontait ses lunettes sur deux bandeaux de cheveux noirs

mélangés de gris:

--Qu’est-ce que vous voulez?

Il faisait l’aimable:

--Michel ne vous a pas dit, Léontine, s’il avait besoin de tabac? Je

vais au village.

Elle le rembarrait:

--Du tabac... Ce n’est pas la peine de lui en parler. Il sait bien y

penser lui-même. Quand il en voudra, qu’il aille en chercher.

Il se retirait, avec cette politesse excessive des gens qui ne sont au

fond que violence:

--Alors, c’est bien. A une autre fois.

Pour Pichard, qui commençait à trembloter, il tirait de son gousset une

tabatière à queue de rat. Le bonhomme y plongeait ses doigts rapprochés

pour prendre une prise, se mouchait salement, larmoyait un peu.

Celui-là l’impatientait:

«Vieux gâteux!» marmottait-il intérieurement.

Mais il cajolait particulièrement un jeune ménage entré depuis peu.

L’homme, Octave, se montrait ouvert et un peu bavard. C’était un grand

gars osseux, bien planté, la figure maigre et les mains énormes. Le

dimanche matin, il l’emmenait dans sa carriole. Devant la maison

du buraliste, qui tenait en même temps café et débit, le cheval

s’arrêtait; Crochard tapait dans le dos de l’autre:

--Je te paie le vin blanc!

Quand Octave rentrait, il trouvait sa femme qui n’était pas sortie de

la cuisine depuis le matin. Elle était tout occupée de son ménage,

d’une petite fille qu’elle nourrissait. Il lui racontait que Crochard

avait dit ceci et cela. Mais elle ne riait pas:

--Encore un qui veut te monter la tête!

Elle paraissait plus clairvoyante que lui, cette Aurélie, une petite

femme brune, de parole vive. On ne lui en aurait pas tant conté:

--Les hommes sont si bêtes!

Crochard pensait:

«Je le tiens, celui-là. Je pourrai le mener sans qu’il se méfie. Une

tête d’enfant, pas de malice, un gars qui dit tout.»

Il avait son plan. Il s’introduirait bien dans la place un jour ou un

autre; alors, ceux qui lui résisteraient, il les ferait partir; s’il

le fallait, ils partiraient tous. Les nouveaux, ce serait lui qui

les choisirait. Quand la demoiselle en aurait assez, il affermerait:

peut-être pourrait-il acheter même, en payant à terme...

Il n’attendait plus qu’une occasion, refoulant sa bile. Tant de fois,

avec ses grandes montées de colère, le bruit et les coups, il avait

ruiné en une heure ses combinaisons. Pour celle-là, il ne tirerait

pas sur le mors avant l’arrivée. Pourtant, à trop patienter, il avait

manqué l’affaire des prés, et c’était une chose qu’il aurait longtemps

à se reprocher.

Pouley surtout l’exaspérait. Un matin, l’ayant aperçu qui venait avec

son cheval prendre la faneuse, il ne fut plus capable de se contenir;

à peine l’eut-il vu passer, assis sur le siège de sa machine, comme

en haut d’un énorme insecte aux pattes repliées, il mit son béret et

traversa enfin la route.

La vigne et la maison: roman · 第 2 / 17 段