On l’appelait aussi «la comtesse», pour des raisons dont per

_Il a été tiré de cet ouvrage

12 exemplaires sur papier pur fil des papeteries Lafuma, à Voiron,

numérotés de 1 à 12._

LA VIGNE ET LA MAISON

DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE

=Les Ébauches.= Roman. Un vol. in-16.

(_Prix des Annales: le Jeune Roman, en 1911._)

=Madame de Girardin.= Textes choisis et commentés, Bibliothèque

française. Un vol. in-16.

=Mausolées.= Poésies. Un vol. in-16.

(_Couronné par l’Académie française, Archon-Despérouses._)

=Les Liens.= Roman. Un vol. in-16.

CHEZ SANSOT, éditeurs. Paris, 1908.

=Ames d’artistes.= Poésies. Un vol. in-16.

(_Couronné par l’Académie française, prix Archon-Despérouses._)

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1922.

JEAN BALDE

LA VIGNE

ET

LA MAISON

ROMAN

[Illustration: colophon]

PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

8, RUE GARANCIÈRE-6ᵉ

_Tous droits réservés_

Copyright 1922 by Plon-Nourrit et Cⁱᵉ.

Droits de reproduction et de traduction

réservés pour tous pays.

_A MON PÈRE ET A MA MÈRE,_

_en notre Casin,

ce livre est dédié._

J. B.

LA VIGNE ET LA MAISON

PREMIÈRE PARTIE

«Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,

Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.»

(LAMARTINE, _la Vigne et la Maison_.)

I

Il y avait des mois que Mme Dupouy était très malade. Ses robes

noires, rétrécies plusieurs fois par la couturière, flottaient autour

d’elle. Quand elle descendait la rue du village, allant à la gare pour

prendre le train, des regards curieux ou compatissants traversaient

les vitres. Il n’était guère de maison où son amaigrissement ne fût

commenté. Beaucoup s’indignaient que le médecin ne lui donnât pas

l’ordre de rester chez elle et prédisaient qu’elle tomberait morte

sur la grand’route; d’autres ressassaient que sa fille ne paraissait

s’inquiéter de rien.

Il était vrai que la jeunesse élancée de Paule, à côté du dépérissement

de la pauvre femme, créait une opposition dont les esprits chagrins

se sentaient choqués. On ne pouvait lui reprocher d’avoir l’éclat de

ses vingt et un ans. Il semblait pourtant que la sensibilité et les

convenances eussent exigé que cette lumière fût atténuée, filtrée

avec soin. On lui aurait su gré de s’apitoyer sur la malade et sur

elle-même. On eût aimé l’encourager. Les événements qui se préparaient

ne vont pas habituellement sans un prélude d’attendrissement et de

bavardage, dont certaines personnes se trouvaient frustrées.

Elle parut plus blâmable encore le jour où sa mère s’éteignit enfin. La

famille, prévenue trop tard, arriva à grand’peine pour l’enterrement:

un groupe mécontent d’oncles, de tantes et de cousins venus de tous

les coins du département. Chacun trouvait quelque chose à redire dans

la lettre qu’il avait reçue. Le temps était maussade. Il y avait dans

le ciel d’avril un grand mouvement de nuées grises qui par moments se

fondaient en pluie. La Garonne souillée par de récentes inondations

traînait une eau rouge.

Dans l’omnibus qui la ramenait du cimetière, au trot pesant d’un

lourd cheval noir, Paule avait écarté ses voiles de crêpe. La voiture

descendit la pente raide du coteau. Elle tourna dans le village adossé

au flanc du rocher et prit la route qui conduit au fleuve. La jeune

fille avait les yeux fixés sur sa maison qui se rapprochait--une grosse

maison de maître, carrée, en belle pierre, entourée d’arbres et de

bâtiments d’exploitation. Elle se détachait sur le gris du ciel.

Les yeux de Paule se remplissaient peu à peu de larmes. Qu’elle était

vide, cette demeure, et grande, et muette! Il y avait là toute la

solitude. Mais elle avait pourtant envie d’y rentrer, de s’y enfoncer,

les portes fermées. Un désir lui venait de la presser entre ses bras,

comme si la vieille maison était le seul être qui l’aimât vraiment et

pût la comprendre!

Il y eut, dans la salle à manger boisée de panneaux peints en couleur

brune, un déjeuner improvisé. On parla de la cérémonie, du curé,

des chants. Les dames donnèrent des détails sur le voyage qu’elles

avaient dû faire et se plaignirent d’être fatiguées. Chacun pensait à

repartir. Mais il fallait auparavant régler le sort de la jeune fille.

La famille, ainsi réunie en assises exceptionnelles, était pleine du

sentiment de son importance. Son désir de tout décider par elle-même

éclata enfin: ce fut au salon, dans l’après-midi, comme on finissait

de prendre le café. Paule rangeait les tasses sur une console aux

pieds cannelés, ornée de guirlandes, qui se trouvait placée entre

deux fenêtres; quand elle se retourna, une impression de tristesse se

répandit qui fut absorbée par les choses seules:

--Ce que je compte faire, mais rester ici...

Le salon carré était sombre, les volets ayant été presque fermés comme

il est d’usage quand la mort est dans la maison ou vient d’en sortir.

Tous les regards furent fixés sur la jeune fille. Elle était grande,

élancée, flexible. Ainsi debout, dans sa robe noire, seulement parée

du double anneau royal de ses tresses, elle était tout enveloppée des

ombres que le malheur prête à la jeunesse.

Peu à peu pourtant sa physionomie se détacha mieux. Ses cheveux

châtains qui s’ensoleillaient au grand jour paraissaient éteints; leur

coiffure extrêmement simple entourait un visage rond, un peu aplati,

creusé par les larmes; la bouche forte avait une expression de bonté

meurtrie. Le mouvement qu’elle venait de faire présentait de trois

quarts les lignes robustes de son cou nu, d’un blanc admirable, et qui

empruntait à ce grand deuil une beauté de mélancolie.

--Où voulez-vous que j’aille vivre?

Elle avait parlé gravement. Un reproche s’élevait du fond de son

âme. Il n’en fallut pas davantage pour ouvrir la discussion qui se

préparait. Les lamentations alternaient avec les conseils: elle ne

pouvait pas demeurer seule dans cette maison. Que penserait-on? Que

dirait-on dans le pays? Une de ses tantes surtout s’alarmait, partagée

entre le désir de ne rien changer à sa propre vie et l’inquiétude

d’être critiquée. Elle craignait qu’on lui reprochât de laisser sa

nièce abandonnée à elle-même:

--Ce ne serait pas du tout convenable.

Elle soupira deux ou trois fois, se tourna vers la jeune fille qui ne

bougeait pas, puis vers son mari:

--Ton oncle d’ailleurs est de mon avis!

Une dame de compagnie lui paraissait indispensable.

Paule se taisait, laissant discuter les uns et les autres. La

prétention qu’avait sa famille de la diriger lui paraissait ridicule

et inacceptable. Elle en éprouvait du ressentiment et de la révolte.

Qui donc, parmi ceux qui se trouvaient là, lui avait jamais montré une

affection vraie? Dans les partages, tous ne s’étaient-ils pas efforcés

de la dépouiller, profitant des indécisions de sa mère et de ses

scrupules. Ils représentaient un égoïsme qu’elle détestait.

Son oncle, Charles Dupouy, dont on demandait l’approbation, parla des

affaires. C’était un homme de cinquante ans, fort, coloré, le poil

déjà blanc, qui appuyait sur ses deux genoux écartés des mains de

campagnard. Il lâcha lentement de lourdes paroles:

--Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes. Tu es trop jeune. Tu

seras volée. Les propriétés, c’est une grosse charge pour une femme. Ta

pauvre mère aurait fini par se ruiner.

Paule avait eu un tressaillement, mais se ressaisit, cachant ses

sentiments véritables sous une apparence de tranquillité. De quoi

s’inquiétait-on? Elle ne demandait qu’à rester chez elle. Les affaires,

il y avait longtemps qu’elle s’en occupait. Sa mère l’avait mise au

courant de tout. Elle avait assez de chagrin sans qu’on lui demandât

encore de bouleverser sa façon de vivre. Une dame de compagnie, qu’en

ferait-elle à la campagne? Elle en serait bientôt réduite à lui

chercher des distractions.

Sa tante insistait, d’un air plein de sous-entendus et de réticences.

C’était une femme petite et grasse, dodue, boursouflée, avec un visage

insignifiant noyé dans la graisse. Elle avait été de bonne heure

informe, sans taille, embarrassée de son embonpoint. Cette obésité

était pour elle un sujet de désolation; sans énergie pour l’accepter

ni pour la combattre, elle faisait de molles tentatives pour se

modérer, essayant d’un régime, de légumes frais, mais toujours prête

aux concessions, s’accordant un plat défendu ou un dîner fin. Une femme

sotte et empêtrée, sans idée sur la manière de s’habiller, incapable

d’accorder une robe avec un chapeau. La digestion congestionnait sa

face bouffie; son double menton ressortait sur un col trop haut qui ne

lui permettait pas de tourner la tête. Et c’était elle qui répétait,

confortablement installée, dans une bergère profonde et basse, qu’une

jeune fille a besoin d’être conseillée.

Paule se taisait, indifférente, sa douleur même comme desséchée par les

figures de componction qui tournaient vers elle des yeux scrutateurs.

De quoi sa tante se mêlait-elle? Pouvait-elle parler de sagesse et

d’expérience, elle dont la vie gravitait autour de la table, et dont

la conversation s’engraissait des commérages de l’office? Quel rapport

y avait-il entre ce caractère engourdi et vide et ses jeunes énergies

vaillantes?

Après une averse qui avait longuement battu les volets, le ciel avait

dû s’éclaircir et s’ensoleiller. Quelques fils de lumière traversèrent

les rideaux empesés de mousseline blanche, relevés par des embrasses

sur de gros champignons dorés, de chaque côté des portes-fenêtres.

Puis, de nouveau, tout s’assombrit. Les portraits de famille, suspendus

aux boiseries par des cordons verts, présidaient cette scène où des

sentiments si divers étaient comprimés; le demi-cercle formé par les

robes noires et les redingotes se tenait en face de Paule, sur un

grand tapis d’Aubusson usé. L’espace qui la séparait de ce concile lui

semblait immense.

Sur la cheminée, un balancier en forme de lyre allait et venait, entre

les colonnes d’une pendule qui figurait un petit temple en bronze doré.

Les regards se tournaient vers le cadran à la dérobée.

L’heure du train approchant enfin, il y eut un grand remue-ménage.

Chacun ne parut plus occupé que de trouver ses gants ou son parapluie.

Le ton changea, comme si la famille avait eu conscience que son rôle

était terminé, qu’elle avait fait tout son devoir, et qu’elle pourrait

dorénavant se laver les mains des choses fâcheuses qu’elle avait

prédites. Un peu de précipitation abrégea les derniers attendrissements:

--Allons, du courage!

L’omnibus lourdement chargé s’ébranla dans l’allée boueuse que

bordaient le chai et les écuries.

Paule resta un moment debout dans l’embrasure de la porte. La vue de la

campagne verte la rafraîchissait. Le jardin était détrempé et quelques

branches de bois mort jonchaient les pelouses mal entretenues, sur

lesquelles un rouleau de pierre et une herse avaient été abandonnés. A

travers la grille du portail, elle apercevait la coulée du fleuve et

l’autre rive profilée sur les tons ardoisés du ciel. Tout paraissait

indifférent. Elle était chez elle. Il n’y avait pas de dangers

à craindre. Personne ne l’aimait ni ne la détestait. Les choses

resteraient pareilles à ce qu’elles étaient ce soir-là, telles que sa

mère les lui laissait. Sa mère, sa mère, elle allait enfin pouvoir la

pleurer. Comment eût-elle imaginé que la mort porte en elle d’autres

conséquences que le vide, les larmes, le trou béant du premier jour?

II

La propriété de Paule Dupouy, les Tilleuls, s’ouvrait par un portail

en face du fleuve. Un autre, simple claire-voie en barreaux de fer, au

bout d’un chemin de propriété, donnait sur la route. C’était par là que

les voitures entraient et sortaient; les roues y creusaient l’hiver de

profondes ornières que l’on remplissait de tuiles cassées.

La façade qui regardait l’eau avait, les jours gris, un air de

tristesse. Un cordon de glycine courait au-dessus du rez-de-chaussée.

Le jardin, humide, étouffé d’arbres, était séparé du chemin de halage

par une haie d’aubépine. Il y avait un décrottoir à côté de la porte,

des sabots épars au seuil de la cuisine. Mais, par les mauvais temps,

aucune précaution n’empêchait l’entrée de la terrible boue que les pas

transportaient dans toutes les pièces.

De l’autre côté, la vue n’était que gaieté et animation. Elle

s’étendait au-dessus de la bande verte de la «palud». Les coteaux

bleuâtres qui dessinent la rive droite de la Garonne s’abaissaient en

face du domaine. Leurs pentes cultivées formaient un vallon, au fond

duquel coulait la Pimpine, petit cours d’eau qui faisait marcher deux

moulins avant de se perdre dans le fleuve. Un village aux toits roses

et violets s’était niché dans cette ouverture parmi les feuillages; ses

petites maisons se superposaient au bas du rocher.

Un hospice se dressait sur une des crêtes, grand bâtiment neuf, à demi

caché dans un parc touffu, d’où jaillissait un clocher pointu. Les

gens du pays l’appelaient _la Chapelle_. Au-dessus du porche était une

horloge qui réglait le travail aussi loin qu’on pouvait l’entendre;

ses coups espacés tombaient lentement, comptés un par un au fond des

cuisines et dans les vignobles.

Sur l’autre versant, à mi-hauteur dans la verdure, c’était _le

Château_: une construction de style Henri IV qui tournait de ce

côté une façade terminée par deux gros pavillons carrés. Les arbres

dissimulaient les grandes terrasses, des pièces d’eau, un ensemble

presque royal.

Il y avait aussi _le bourg_ en haut de la vallée, invisible dans un

repli, avec quelques maisons et de vieilles haines. La possession de

l’église paroissiale, qui était pour lui comme un centre de résistance,

le défendait de l’oubli total. Les gens «du haut», toujours en conflit

avec ceux «du bas», se cramponnaient à sa plate-forme, à ses murs

romans, à son cimetière, cependant que la vie glissait vers la gare, le

mouvement et l’activité.

Une grand’route suivait le bas de la colline, au-dessus de la ligne du

chemin de fer. Les trains ne montaient et redescendaient que trois fois

par jour. La campagne souriante les voyait passer. Avril remplissait

les petits jardins de giroflées et de myosotis, les lilas débordaient

les murs, et un parfum d’amande amère flottait sur les haies.

Le printemps... Paule se refusait à le regarder. Pendant une semaine,

elle éprouva de la répugnance à franchir le seuil de sa maison. La

grande lumière la blessait de sensations aiguës: il lui semblait qu’au

dehors vivait un monde de joie, et devant ce jaillissement de fête,

elle se dérobait, fouillant le fond âpre de sa douleur.

Elle pensait à sa mère, avec une obstination cruelle et presque

farouche. Elle la revoyait, au fond de sa chambre, abattant le tablier

du secrétaire en bois de noyer, et reprenant la besogne ingrate des

comptes et des écritures. Mme Dupouy paraissait toujours tourmentée,

de cette inquiétude spéciale aux veuves qui sentent sur elles un

poids trop lourd et redoutent de ne le pouvoir porter jusqu’au bout.

Dépositaire des biens de sa fille, elle avait eu de sa responsabilité

un souci qui l’avait minée.

Presque chaque jour, Paule lui disait:

--Ma pauvre maman, vous exagérez!

Son visage alors se rétrécissait, il y avait une rétraction de toute sa

personne comme si elle se trouvait attaquée, blessée par la pire des

injustices:

--Mais c’est pour toi! C’est ta fortune!

Cette idée la martyrisait, absorbant peu à peu le sang de sa chair, la

pulpe de ses os, faisant d’elle cette créature desséchée, blanchie,

qui semblait toujours égrener un chapelet d’incertitudes. Sa vie,

profondément ancrée dans les tracas de chaque jour, était en même temps

troublée par la conviction qu’une femme est faible, impuissante à

bien diriger et destinée à être trompée. Cette disposition provoquait

en Paule des sentiments tout à fait contraires; et maintenant que le

souvenir était sans cesse à son côté, faisant revivre les yeux pâles,

la figure à la fin presque transparente, le désespoir encore protestait

en elle.

Les choses matérielles lui étaient tellement indifférentes! Depuis

la mort de son père, leur intimité s’était resserrée, leurs vies

confondues, annihilant tout ce qui eût été banal et superficiel. Elles

s’étaient aimées comme on s’aime dans la solitude, la vie soucieuse, où

les peines mêmes sont une raison d’aimer davantage. Si Paule n’avait

pas eu d’amies, c’était sans doute parce qu’elle avait été élevée

aux Tilleuls, tenue à l’écart, mais aussi parce que leur commune

tendresse lui avait suffi. Cette mort, qu’elle n’avait pas vu venir,

lui paraissait une trahison inexplicable. Comment sa mère n’avait-elle

pas su se garder pour elle, ménager ses forces? Et maintenant la vie

continuait, indifférente à son absence, comme dans le passé à ses

tourments et à ses scrupules.

Paule regardait, par la fenêtre de sa chambre, le dos blanc des bœufs

aller et venir dans son vignoble. Les gelées, dont la crainte arrachait

de son lit Mme Dupouy plusieurs fois par nuit, n’avaient pas fait de

dégâts sensibles. De petites feuilles s’étiraient au-dessus des rangées

de ceps. Les pruniers en fleurs pavoisaient la campagne de couronnes

immaculées.

Son domaine, ainsi étalé entre le fleuve et le coteau, le long de la

route, respirait la paix. Les travaux s’y succédaient dans leur ordre

immuable, comme chez tous les autres propriétaires de ces terres

grasses, dont elle apercevait les maisons blanches et délicates

dans les parterres semblables à de gracieux îlots de verdure. Cette

campagne girondine cultivée comme un jardin était lustrée par l’air du

printemps. Sur les coteaux poudreux d’ombres violettes pointaient les

clochers.

Tout paraissait aimable, facile, enveloppé d’une atmosphère de sécurité.

Elle pensait avec une irritation un peu méprisante aux mots de son

oncle:

--Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes!

Aucun de ses parents ne la comprenait. Elle en éprouvait une rancune

qui n’était au fond qu’un amour trompé: ils avaient déçu ce désir

d’entente, d’union familiale que sa mère et elle avaient dans le cœur;

toutes les choses, les plus belles même, les plus attachantes, se

présentaient à leur esprit sous forme d’affaires ou de tracasseries.

«Si ma tante était restée, pensait Paule, elle aurait voulu mettre en

ordre les armoires, regardé partout, critiqué. Elle reprochait à maman

de ne pas s’occuper assez du ménage. Il aurait fallu que le dîner fût

servi à l’heure; Louisa, qui n’accepte pas les observations, m’aurait

fait des scènes. Pourquoi supporterais-je d’être tourmentée par des

gens qui ne m’aiment pas?»

Chaque jour, dans la cuisine ouverte sur le jardin, le va-et-vient des

paysans jetait des nouvelles. Quand elle descendait, elle trouvait des

gens attablés; la cuisinière, Louisa, remplissait les verres.

Paule passait vite, pour ne pas les gêner, avec un sourire bienveillant

et mélancolique. Elle avait cette délicatesse qui ne veut pas voir ce

qui est donné et ceux qui reçoivent. Un jour pourtant, elle se sentit

un peu soucieuse:

--Vous donnez donc à boire à tous ceux qui veulent?

La vieille femme mit ses mains sur les hanches:

--Ce serait malheureux tout de même, qu’on ne puisse plus se rafraîchir!

Et méprisante:

--Pour un verre de vin, ça vaut-y la peine?

Paule n’insista pas. Il lui était toujours pénible de refuser, de

faire un reproche. La bonté de son cœur, qui lui semblait la chose du

monde la plus naturelle, démentait la fermeté de son caractère; la vie

lui aurait paru insupportable si les visages n’avaient pas reflété le

contentement.

Les pêcheurs d’aloses, qui avaient leur barque dans le petit port,

trouvaient des motifs pour venir sans cesse: ils empruntaient un

maillet, des clous, une vieille planche. Un matin, Paule s’aperçut

qu’ils avaient planté des piquets le long d’une allée et commençaient

d’y suspendre leurs filets mouillés; elle eut un mouvement de

contrariété et descendit à la cuisine:

--Je ne supporterai pas une chose pareille, déclara-t-elle à Louisa.

Allez le leur dire.

La servante, penchée sur le feu, releva vivement sa grande taille

osseuse. Sous le foulard serré autour de sa tête, d’où s’échappaient

des mèches grises, son visage sec aux lèvres pincées, ses petits yeux

noyés de bile exprimèrent la stupéfaction:

--Ces pauvres gens ne font pas de mal! C’est Élie, et puis Augustin,

que la pauvre Madame connaissait bien. Sa femme a travaillé dans les

vignes, une bien bonne femme!

--Ils auraient pu au moins me demander la permission.

Cette fois, Louisa se lamenta: c’était sa faute: ils l’avaient

demandée, la permission; elle avait cru bien faire en disant qu’ils

pouvaient planter les piquets. Le long de l’allée, cela ne gênait

personne. La pêche d’ailleurs serait bientôt finie.

Le lendemain, Augustin se présenta devant la porte de la cuisine,

retira ses pieds de ses sabots et avança la tête avec précaution. Il

portait, par un brin d’osier passé dans les ouïes, une alose grasse qui

se balançait contre sa jambe.

Paule, appelée, descendit de mauvaise grâce. Elle ne voulait rien

accepter, mais Louisa avait déjà couché le poisson sur l’herbe, et en

faisait sauter les écailles avec un couteau:

--On la cuira sur le gril avec du laurier.

Et la soupesant:

--Elle pèse bien près de quatre livres.

Le vieux regardait l’alose, un mouchoir noué autour du cou, son béret

baissé sur sa peau tannée:

--Peut-être bien même qu’elle en pèse cinq!

A midi, la cuisine était pleine d’une odeur de poisson et de laurier

brûlé. Louisa apporta le plat, les deux bras levés. Elle avait un air

de triomphe.

Il fallut encore que Paule entendît toute l’histoire du vieil Augustin:

sou par sou, il avait amassé de quoi acheter une embarcation, les

avirons, le mât et la voile; il en avait maintenant une autre, une

grande yole et un hangar sur le bord du fleuve. Paule se rappela

cette cabane où s’accumulaient les filets, les planches, les pots de

peinture, les chapelets de flotteurs en liège, et ces grandes nasses

d’osier, les «bourgnes», qu’on immerge pour pêcher l’anguille dans les

trous de vase.

Louisa continuait:

--Si vous voulez qu’il vous promène quelque dimanche, il ne dira pas

non, cela vous ferait une sortie.

Paule fut touchée. Cette proposition lui semblait une marque de

reconnaissance. Augustin d’ailleurs ne lui en parla pas; jamais plus

il ne fut question de remonter le fleuve, par un beau jour, dans une

de ces barques qu’elle regardait passer comme des fourmis noires sur

l’eau éclatante. Mais elle était contente maintenant de voir les filets

suspendus chez elle, et la figure du vieil homme se plisser d’un

sourire en l’apercevant.

Elle parlait peu, ne recevait à peu près personne, mais s’intéressait

de loin aux gens et aux choses. Elle donnait des légumes, des fleurs

par brassées, non seulement aux pauvres mais à ses voisins, avec ce

goût de faire plaisir qui couvrait un plus profond désir d’être aimée.

Elle travaillait maintenant, après le dîner, dans le salon dont les

portes-fenêtres restaient ouvertes sur le jardin. Une lueur orangée

s’éteignait lentement au bas du ciel. Parfois une grande brise se

levait avec la marée et lui jetait à la face des odeurs marines

mélangées aux parfums de mai. Le jardin s’emplissait de froissements et

de murmures qui allaient se perdre dans les roseaux. Paule écoutait,

vaguement inquiète, croyant entendre dans les allées des craquements

et des bruits de pas. La lampe, posée sur un guéridon, éclairait le

bord de la pelouse et un grand massif de rosiers. Au delà de cette

tache lumineuse, l’atmosphère nocturne s’approfondissait, avec des

silhouettes d’arbres découpées sur la nappe argentée du ciel.

Elle se sentait parfois un peu oppressée. Le sentiment de sa solitude

faisait passer dans toute sa chair des frissons dont elle avait

honte. Autour d’elle, tout devenait chuchotant, mystérieux, peuplé de

présences cachées encore, mais prêtes à paraître. Il lui semblait voir

bouger des ombres.

Son cœur avait par moments des battements fous.

III

Une marchande passait tous les jours sur la route, avant le déjeuner,

et arrêtait devant le portail sa charrette tirée par un vieil âne

mélancolique.

Louisa criait de la cuisine:

--Madame Rose est là.

On l’appelait aussi «la comtesse», pour des raisons dont personne ne se

souvenait. Mais qu’on lui donnât un nom ou un autre, elle s’en souciait

peu. Elle se moquait de bien d’autres choses:

--Qu’est-ce que cela fait?

Elle avait une tournure de commère, des hanches rebondies, et un

tablier taillé dans un vieux sac. Mais la figure riait toujours,

fraîche et ouverte, avec deux yeux bleus pétillants de vie et de

malice, le nez relevé en pied de chaudière, et une grande bouche encore

élargie par un caquet intarissable. Le son de sa voix était clair et

gai. On en entendait de loin les éclats.

Elle connaissait à fond la commune, pour en avoir parcouru depuis

près de vingt ans toutes les routes du coteau et de la palud, d’abord

poussant elle-même une brouette chargée de corbeilles, puis largement

assise dans son charreton. Elle excellait à grouper les gens autour

de ses paniers. Elle les dominait, de la plate-forme de sa voiture,

sordide et joyeuse, comme la reine d’une cour misérable:

--Qu’est-ce que tu veux aujourd’hui, ma jolie, mon cœur?

Aux femmes qui ne bougeaient pas à son approche, elle faisait des

gestes:

--Venez toujours voir!

Et elle déballait, avec ses caisses de sardines et ses viandes

blanches, toutes sortes d’histoires paysannes. Personne ne l’avait

jamais vue à court de réflexions drôles et de reparties. A travers

tout cela, elle faisait marcher son commerce, tirant parti des

occasions, portant des pots de fleurs pour la Sainte-Marie, des pieds

de chrysanthèmes toute la semaine de la Toussaint, donnant des recettes

pour le mal de dents et tirant les cartes. Les jours de fête, elle

s’installait avec une boîte de madeleines au coin de la place du

village, ou devant la salle de danse. Elle mettait en loterie ses plus

vieux canards. Partout où elle passait, elle engageait à se réjouir:

quand elle apparaissait avec ses hanches balancées, on avait envie de

s’approcher d’elle. Des bonnes familles de la contrée, elle ne parlait

que pour raconter que l’une lui avait donné du bois, telle autre un

jupon, ou encore du foin pour son âne. Elle savait aussi s’apitoyer,

quand il le fallait, mais jamais sur elle, trop intelligente pour

donner en pâture ses propres ennuis.

A Paule, qui lui demandait parfois des nouvelles de son fils malade,

elle glissait tout bas:

--Il ne faut pas se plaindre. A quoi ça sert?

Et sur un autre ton:

--Il y a de la peine pour tout le monde. Votre pauvre mère en a eu sa

part. Ah! elle était bonne! En voilà une qui a fait du bien, et en

cachette! Elle n’était pas comme ceux qui le mettent au bout du doigt,

pour le faire voir.

Le groupe peu à peu se dispersait, elle criait:

--Nous partons, Cadet.

Le vieil âne attendait qu’elle l’eût au moins répété trois fois. Puis

les roues grinçaient, et te charreton de la marchande s’éloignait

enfin, laissant derrière lui une traînée de vie et de bonne humeur.

Un jour que Paule se trouvait seule à l’écouter, elle lui avait dit:

--Vous allez rire, mais j’ai fait un vœu. Si je devenais quelque jour

riche, j’ai promis au bon Dieu de rouler toujours.

Comment serait-elle devenue riche?

Dans ce petit coin de la Gironde, elle perpétuait la verve gasconne,

pittoresque et gaie, qui ensoleille les caractères. Paule se sentait

raffermie par cette bonne santé morale que la pauvreté n’avait pas

gâtée. Mme Rose du moins ne se plaignait pas; elle vivait sa vie au

jour le jour, ayant passé avec la Providence un contrat à perpétuité.

Mlle Dumont, au contraire, la décourageait.

C’était une vieille institutrice un peu effacée, qui avait essuyé de la

part des siens les pires vilenies, tout accepté, beaucoup pardonné, et

continuait de croire aux bonnes intentions. Mme Dupouy était son amie

d’enfance. Pendant douze ans, elle avait fait ses délices de passer aux

Tilleuls trois jours par semaine pour donner des leçons à Paule. Les

examinateurs d’aujourd’hui auraient rejeté avec horreur les méthodes

dont elle se servait pour résoudre de bons vieux problèmes et disposer

des analyses. Paule n’avait pas passé d’examens: Mme Dupouy pensait

qu’une jeune fille doit surtout s’entendre au ménage et cultiver les

arts d’agrément. Maintenant, le piano à queue d’acajou luisant était

solennellement fermé au fond du salon; mais la vieille demoiselle, par

amitié, continuait de venir chaque samedi.

C’était elle qui avait envoyé les lettres de faire-part et rassemblé

les cartes de condoléances. Elle regardait Paule avec attendrissement,

soupirait souvent et lui répétait:

--Ma petite, il faut vous marier.

Ou encore:

--Votre tante devrait s’occuper de vous.

L’important pour elle était que le jeune homme eût une belle position.

Et elle racontait tous les romans de ses élèves, romans bien fades,

vus à travers la bienveillance d’une vieille maîtresse de piano: elle

parlait de vie sans nuages, de bonheur parfait.

Elle aussi avait eu une lointaine histoire d’amour, confuse,

embrouillée, dont le récit paraissait à Paule une pauvre vanité de

femme, mesquine comme tout ce qui touchait à cette vie manquée. Pour

cette vieille demoiselle, le mariage demeurait ce qu’il était dans sa

jeunesse, la carrière féminine la plus facile, la plus confortable,

la seule issue. La grande affaire pour elle, c’était de _s’établir_,

affaire qu’elle voyait à la manière d’une installation solide et

commode après laquelle on était fixé, accepté définitivement par la

société qui rejette les existences flottantes et instables.

Mlle Dumont, petite et soignée, avait pu avoir autrefois un cœur

romanesque, mais cette lointaine fleur de poésie s’y était fanée, en

même temps que se décolorait le bleu de ses yeux, maintenant passé, qui

avait dû être frais et charmant; ses traits aussi s’étaient usés comme

s’effacent les effigies des pièces qui ont trop servi, qui n’ont pas

connu le repos, les économies, si bien qu’elles ne sont plus qu’une

monnaie anonyme et presque hors d’usage. Il n’y avait plus personne

pour imaginer que ce visage avait été régulier et fin. Ainsi diminuée,

ratatinée, rassemblant de pauvres objets dans son petit sac, elle

sacrifiait aisément les rêves à un idéal de sécurité:

--J’ai peur, ma chère enfant, que dans votre situation, vous ne

puissiez faire qu’un mariage de convenance.

Paule répondait par des mots très vagues:

--Il faudra voir. On ne sait jamais.

Elle était lasse de heurter l’élan de sa jeunesse à des gens si

différents d’elle, qui prétendaient donner à la vie des formes sans

âme. Elle savait bien qu’elle devrait se marier. Mais cette idée, elle

ne pouvait souffrir que la nécessité la lui imposât.

Que pouvait-on prévoir d’ailleurs quand il y avait dans l’avenir de si

merveilleux hasards, un si grand mystère?

IV

Un malheur est comme une pierre jetée dans l’eau. Pendant plusieurs

jours, dans le monde des amis et des relations, quelques ondes de

sympathie courent à la surface. Mme Dupouy, qui vivait très digne et

très retirée, ne donnant grand plaisir à personne depuis des années, ne

pouvait laisser de profonds regrets. Néanmoins, pendant la semaine qui

suivit sa mort, la société bordelaise répandit sur sa mémoire de justes

louanges.

Plusieurs familles, aussi riches que considérées, et qui avaient un

domaine sur le bord du fleuve, entretenaient l’été avec elle des

rapports de bon voisinage. Dans ce monde de propriétaires et de

négociants, quelques jeunes filles formèrent le projet d’aller voir

Paule: Mme Lafaurie, avec une certaine pompe dans son obligeance,

offrit d’amener un dimanche les bonnes amies en automobile; mais il y

eut précisément cette semaine-là un match de tennis, puis ce furent

des courses auxquelles on ne pouvait manquer d’assister. Le chagrin

attirant peu, Odette Lafaurie se contenta d’écrire une lettre, les

autres l’imitèrent. Toute cette jeunesse, se sentant en règle, fut

débarrassée d’un malaise et n’y pensa plus.

L’affluence des témoignages de sympathie ne laissait à Paule qu’une

impression de banalité et d’indifférence. Les mêmes mots revenaient

sous toutes les plumes. Elle démêlait dans ces condoléances quelque

chose de faux qui lui répugnait.

Dans le monde, elle paraissait timide et un peu farouche: c’est qu’elle

avait souvent comme un don de seconde vue, une intuition immédiate

des sentiments véritables. Quand Mme Lafaurie disait: «Vous êtes

bien aimables d’être venues», le cher visage de sa mère prenait une

expression discrète de contentement; mais elle savait, elle, que Mme

Lafaurie se serait passée de leur visite et pousserait même peut-être,

quand leur voiture s’éloignerait, un soupir de satisfaction.

Parmi les enfants, elle s’était toujours sentie seule, désorientée,

n’ayant ni les mêmes habitudes ni les mêmes jeux. Les grandes personnes

ne comprennent pas que le monde des petits a ses froissements, presque

ses passions. Il ne pouvait y avoir de rapports entre une petite

campagnarde et cette brillante Odette Lafaurie qui parlait anglais à

sa gouvernante, changeait de robe pour le dîner, travaillait, sortait,

et faisait de la gymnastique à des heures fixes. Elle, elle était une

enfant choyée, couvée, qui avait le sentiment que l’essentiel était de

s’aimer, de se consoler, de se taire mutuellement les peines.

C’était dans le monde des pauvres gens que son cœur se trouvait à

l’aise.

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Paule allait à Bordeaux deux fois par semaine pour ses affaires de

succession. Ces jours-là, elle déjeunait de bonne heure et prenait le

train de midi. Les anciennes locomotives, reléguées sur cette ligne peu

importante, parcouraient en trente minutes les dix kilomètres.

L’étude se trouvait au fond d’une cour, dans un vieil hôtel du quartier

Saint-Pierre, endormi, plein de silence, où habitaient autrefois près

du palais de Lombrière les conseillers et autres robins, gens de

savoir, respectés et graves, dont le pas faisait résonner de solennels

escaliers de pierre. Leurs grandes maisons, dans lesquelles on

ressemelle maintenant d’obscures savates, quand on n’y vend pas du

fromage et des toiles à voiles, ont gardé quelque chose de leur majesté.

Les panonceaux de Mᵉ Gratiolet, sur un écusson rongé par les pluies,

étaient aussi d’une ancienneté dont l’étude faisait sa gloire. La salle

d’attente, enfumée, sombre, où le gaz brûlait du matin au soir, était

tapissée de cartonniers verts, étiquetés et sales, dont les plus hautes

rangées disparaissaient sous des épaisseurs de poussière. L’odeur de

fumée et de vieux papiers soulevait le cœur.

En face de la banquette de crin où Paule s’asseyait, une cage vitrée

avait été ménagée pour un caissier toujours absorbé. Des affiches

roses, jaunes ou blanches y étaient suspendues, annonçant des ventes

volontaires ou judiciaires, toutes consacrant quelque malheur de

famille, le désastre d’inconnus qui avaient vu venir, au fond de

quelque vieille maison délabrée, le jour où leur ruine serait publique.

A côté était accroché un tableau qui donnait la liste des huissiers.

Au fond de la salle s’agitait une nuée de clercs, dissipés, bavards,

attablés à des bureaux peints sur lesquels les paperasses étaient

entassées. Le caissier, bondissant parfois hors de sa cage comme un

forcené, faisait scandale pour imposer silence aux plus facétieux.

C’était un petit homme à la face de bouledogue, rouge, coléreux. Sa

furie passée, il épongeait longuement son crâne d’ivoire. Quelques

houppes blanches y étaient posées comme des flocons d’œufs à la neige.

Le premier clerc, au contraire, irréprochable, beau diseur, de mise

soignée, semblait revêtu de la tête aux pieds du vernis spécial aux

fonctionnaires de la troisième République.

De temps en temps, le notaire entr’ouvrait la porte capitonnée qui

retombait après avoir engouffré un des habitués de la banquette noire.

Un jour, sur une affiche récemment posée, un nom la frappa: Château de

Valmont. Elle eut une rapide contraction du cœur. Il allait se vendre,

le beau domaine si bien placé en haut du coteau. Une figure se leva

dans sa mémoire, celle de Mme Seguey, la plus aimable femme qu’elle

eût jamais vue, et qui était morte l’année précédente dans cette jolie

demeure Louis XVI. C’était une créole de Bourbon, veuve dès sa jeunesse

d’un grand armateur, et qui avait gardé dans des jours moins heureux

une grâce de fleur, des robes élégantes, un air de gaieté. Il y avait

en elle une vivacité d’impressions qui touchait le cœur. Sa disparition

laissait dans le pays un vide que personne ne pouvait combler, car

nulle autre n’avait son charme, et cette façon de sourire, de marcher

et de s’arrêter, de dire les choses ou de les laisser seulement

entendre, qui donnait à tout ce qu’elle faisait un prix singulier. Dès

qu’elle paraissait, avec ses yeux vifs et ses cheveux tordus sur son

cou, il semblait que la vie ne fût plus la même.

Paule allait en visite à Valmont trois ou quatre fois pendant l’été. La

voiture montait dans l’allée tournante, bordée de barrières allemandes

toujours bien repeintes, entre les beaux arbres de la garenne qui

répandaient une odeur de mousse et de champignons. Et tout en haut,

derrière un immense cèdre, qui déployait sur une prairie ses éventails

sombres, la maison apparaissait, délicate, nette et harmonieuse, avec

sa façade renflée et les cinq marches du perron si douces à monter.

Paule revoyait aussi le vestibule peint en gris clair, dont une natte

recouvrait le frais carrelage, la salle à manger ovale, creusée de

niches, dont les courbes dissimulaient de profonds placards remplis

de vaisselle. Le salon était tendu de tapisseries dans lesquelles on

voyait des princesses vertes aux colliers de perles, allongeant leurs

jambes parmi des feuillages et de grands paons bleus. Et quand on

regardait du côté des portes-fenêtres, le paysage de lumière était doux

et clair, avec la coulée d’argent vif du fleuve et Bordeaux comme une

nappe violette voilée de fumées.

Elle allait se vendre, cette maison qui convenait si bien à ses

possesseurs. Qui donc avait le courage de s’en séparer? Elle avait

le pressentiment que ce ne pouvait être Gérard Seguey. Il tenait de

sa mère une appréciation trop juste de ce qui est parfaitement bien

pour vouloir cela. Mais peut-être ne pouvait-il pas s’y opposer? Elle

se rappela qu’il avait une sœur mariée à un officier de cavalerie

qui s’était tué, d’une chute de cheval, dans un concours de sauts

d’obstacles. On disait de lui qu’il avait fait de folles dépenses,

et que Mme Seguey, à plusieurs reprises, lui avait assuré les moyens

de payer ses dettes. Mais personne ne l’avait su de façon certaine:

s’il y avait eu des secrets dans cette famille, ils avaient été bien

dissimulés sous des apparences d’estime réciproque. Puis, brusquement,

après la mort, une fissure se produisait dans cette façade de vie

familiale; bien des suppositions pouvaient s’y glisser. Pour une nature

comme celle de Gérard Seguey, ce ne devait pas être la moindre épreuve

que l’attroupement des curiosités mondaines autour de son sort.

«Château de Valmont.» Ce nom représentait ce qu’elle connaissait dans

la vie de plus délicat. Elle l’avait toujours entendu prononcer avec

une intonation de respect et d’admiration. Mais, sur ce papier de

couleur groseille, il ressortait avec une sorte de brutalité, comme si

une grossière réclame en eût aboyé les syllabes et les eût jetées à la

face de ceux qui entraient.

Ses réflexions l’absorbaient si profondément qu’elle n’avait pas vu la

porte s’ouvrir sur un jeune homme, habillé en noir avec un goût sobre,

qui avait fait signe au premier clerc qu’il allait attendre, et s’était

assis sur une chaise.

Il pouvait avoir une trentaine d’années. Grand, mince, le visage

allongé, les yeux très clairs dans un teint brun, il avait dans toute

sa personne un charme de finesse.

Deux ou trois fois, il avait regardé du côté de Paule, cherchant

discrètement à la saluer, mais attendant d’être reconnu. Dans le jour

poussiéreux de cette salle d’attente, sur le fond chocolat de la

boiserie, elle le vit enfin. Sa tête se détachait, découverte, un peu

inclinée:

--Gérard Seguey...

Il vint à elle, lui serra la main et prit à son côté une place libre

sur la banquette. Elle en éprouvait un sentiment mêlé de trouble et de

gêne, peut-être à cause des pensées qu’elle venait d’avoir et aussi de

cette affiche qui était maintenant juste devant lui.

Il ne paraissait pas s’en apercevoir et lui parlait de son deuil

récent, d’un ton mesuré, choisissant ses termes. Elle aussi essaya de

dire quelque chose sur le malheur qui l’avait atteint, prépara une

phrase dont elle ne sut que faire et se tournant simplement vers lui:

--Votre mère était une femme délicieuse.

Elle avait appuyé sur le dernier mot, avec une sincérité dont il fut

touché. Il ne répondit rien, mais ses paupières se relevèrent un peu

sur son regard gris qui sembla contempler une parfaite image.

Ce fut à ce moment qu’elle découvrit qu’il lui ressemblait.

Puis, d’un ton différent, il parla de plusieurs familles qui étaient

de leurs relations. Il passait d’une personne à l’autre. Sur un avocat

célèbre, M. Peyragay, qui avait une maison au bord du fleuve, il

raconta plusieurs anecdotes qui mirent entre eux quelques sourires.

Elle était étonnée qu’il soutînt ainsi leur conversation. Il y avait

longtemps qu’elle ne l’avait vu, et c’était la première fois qu’il la

traitait en jeune fille. Les paroles les plus simples, lorsqu’il les

disait, prenaient une valeur qu’elle ne s’expliquait pas.

Les gens qui attendaient à côté d’eux, avec une expression d’ennui qui

pétrifiait peu à peu d’insignifiantes ou lourdes figures, des joues

mal rasées, lui paraissaient appartenir à une médiocre humanité: elle

et Gérard, seuls, formaient ce jour-là, sur la laide banquette noire,

un petit monde privilégié. Elle avait cependant conscience qu’il était

d’une race plus fine que la sienne, à la fois forte et délicate, placée

aussi par la culture, le milieu mondain, à un degré qui la dépassait.

Elle craignait qu’il la trouvât gauche, ou mal habillée, bien qu’il y

eût entre eux un échange de sympathie qui la rassurait.

Il avait huit ans de plus que Paule et ne s’était guère occupé d’elle

que pour lui prêter des livres de Jules Verne, quand elle était petite

fille. Il semblait pourtant la regarder avec intérêt. Mais peut-être

était-ce chez lui une habitude de réfléchir, sans en avoir l’air,

chaque fois que reparaissait un visage qu’il avait connu et autour

duquel se formait une atmosphère de souvenirs. Il avait le don de

ne pas être inattentif et de trouver dans chaque personne plus ou

moins mêlée à sa vie le prolongement de beaucoup de choses, bonnes ou

mauvaises, qu’il aimait à revoir ou à s’expliquer.

Elle le rencontra à plusieurs reprises de semaine en semaine.

Un jour, il lui parla de la vente qui se préparait: sa sœur était veuve

et avait des enfants mineurs. Ainsi présenté, cet événement familial

paraissait tout simple, mais Paule sentait confusément que la vérité

devait être plus douloureuse.

Tout en parlant, il regardait fréquemment vers la porte. Ses attitudes

trahissaient une impatience qu’il réprimait mal. Elle ne savait à

quoi attribuer ce regard assombri, cette dureté des traits qui le

vieillissait. A plusieurs reprises, il avait tiré sa montre. Un

moment, elle eut l’intuition qu’il ne la _voyait_ pas, que sa présence

peut-être lui était à charge, et une tristesse infinie accabla son cœur.

Son tour étant venu, elle entra dans le cabinet. Quand elle sortit,

elle l’aperçut, assis dans un coin, qui parlait vivement à une jeune

femme. Une contraction rapprochait ses sourcils froncés. Près de

lui, le visage creusé, élégante toujours mais plus vieillie qu’elle

ne l’eût cru possible, Paule, dans un éclair de mémoire, reconnut sa

sœur. C’était bien cette séduisante Anna de Pontet! Sa taille amaigrie

gardait une grâce indéfinissable, mais qu’étaient devenues sa jeunesse

et son assurance? Paule en passant la regarda à peine, assez cependant

pour remarquer combien devant son frère elle semblait craintive. Un

éclat fiévreux animait ses yeux à la fois humbles et passionnés.

Paule emporta, avec une obscure impression d’angoisse, la vision de

Seguey penché, le front sombre et plein de reproches, sur sa sœur

muette comme une coupable.

La semaine suivante, comme elle arrivait, elle le trouva sous la voûte

qui conduisait dans la cour morose. Il lui parut plus changé encore,

contracté, nerveux. Une expression de fatigue modelait étroitement son

visage sur son masque osseux:

--Ah! lui dit-il en la saluant, vous venez encore dans cette maison.

C’est un ennuyeux endroit pour se rencontrer. Moi, du moins, j’en ai

fini pour quelque temps. Vous ne m’y verrez plus.

Elle le regardait, atterrée et désorientée.

--Mais, continua-t-il, sur un ton plus doux, je ne vous y verrai pas

non plus, et je le regrette. Mon seul bon souvenir ici, ce sera le

vôtre...

«Déjà, pensa-t-elle, c’est déjà fini!» Il lui avait dit, quelques jours

avant, qu’il devait partir pour l’Angleterre, mais elle ne croyait pas

que ce serait si tôt.

Il paraissait maintenant songeur, lent à la quitter, comme s’il eût

entendu les paroles qu’elle ne disait pas:

--Je ne resterai pas très longtemps absent, deux ou trois mois. Cet

été, nous nous reverrons peut-être chez les Lafaurie...

Elle restait devant lui, silencieuse, sentant monter une ondée de sang

qui se répandit dans le tissu jeune de ses joues.

L’esprit mûri par le chagrin a souvent une sorte de double vue. Paule

comprenait avec une étrange force de tendresse que Seguey souffrait,

mais aussi qu’il lui appartenait à cette minute comme l’ami est à son

ami. Meurtri, malheureux, n’était-il pas un peu son frère? Les droits

ineffables de la compassion dilataient son cœur qui aurait voulu

s’ouvrir pour qu’il vît en face sa sympathie vraie. Mais elle sentait

combien toute manifestation eût été sotte et déplacée.

Il lui serra la main, d’une manière qui lui donna l’impression furtive

qu’il la remerciait.

Dans la salle d’attente, l’affiche rose venait d’être ôtée. Le château

de Valmont avait été vendu le jour même, sur une mise à prix de trois

cent mille francs. Le premier clerc lui apprit le nom de l’acheteur,

un grand négociant en grains, qui avait réussi l’année précédente une

énorme spéculation.

Son attente dans la pièce obscure lui parut ce jour-là accablante et

interminable.

Mᵉ Gratiolet n’était pas un vieux pontife en cravate blanche, mais

un petit homme au teint blafard, rondelet, farfouilleur, qui remuait

des paperasses du matin au soir. Son œil jaune happait au passage

les points litigieux, les vices de forme. Quand il commençait, Paule

d’avance demandait grâce: elle se sentait la pauvre souris que le chat

mangera quand il lui plaira.

Dès qu’elle fut entrée, il prit un air gracieux et confidentiel; et

comme s’il eût trempé ses mots dans du sucre:

--Un de mes clients m’a soumis un projet de mariage qui vous concerne.

Elle le regardait gravement, le cœur étouffé, dans l’attente

d’une vérité trop belle et presque impossible dont elle redoutait

l’éblouissement.

Mᵉ Gratiolet s’attardait aux préliminaires, important, les yeux

sarcastiques, sensible au plaisir de donner à une communication si

intéressante un air de mystère. Avec sa figure blanchie par la vie

recluse, sa vieille jaquette et ses manières de ronge-papier, il eût

entaché de vulgarité les plus belles choses.

Il s’agissait d’un M. Talet.

Elle l’interrompit:

--Je sais, je le connais. C’est-à-dire que je l’ai vu l’année dernière,

une ou deux fois. Mais je ne veux pas me marier.

Assurément, elle ne le voulait pas. Comment avait-elle pu imaginer que

Gérard Seguey, s’il avait une demande à lui adresser, la lui ferait

parvenir de cette façon? Dans le feu de sa déception, c’était une

revanche de penser que cela du moins était impossible.

Cependant Mᵉ Gratiolet en venait aux chiffres: cent mille francs de

dot, trois cent à attendre, des affaires qui rapportaient environ

cinquante mille. Le père, M. Jules Talet, était courtier en même temps

que propriétaire en Médoc, du château Caillou, un cinquième cru. Il

venait d’associer son fils.

Elle essayait de l’arrêter:

--Ce n’est pas la peine.

La vigne et la maison: roman · 第 1 / 17 段