LVI

Jusqu’à l’heure du déjeuner, je bavardais avec les clients de Zarnitsky.

Jamais je n’ai vu tant de types originaux que dans cette espèce de cave,

que, de temps en temps, sans raison, Zarnitsky, se jetant au piano,

emplissait de musiques étranges et magnifiques.

Il y avait à ce moment, parmi les habitués, un grand garçon, maigre, un

peu voûté, les pattes flageolantes, qui, au haut d’un long corps,

portait une tête ravagée, avec des joues creusées comme à la gouge, un

nez en bec d’aigle, des yeux bleus qui n’étaient jamais fixés que sur un

rêve intérieur.

Il s’appelait Partridge.

Il lui était arrivé dans sa vie une aventure singulière. Il avait été

roi en Afrique. Pour le compte d’une Société belge de bois précieux, il

avait eu à administrer, aux alentours de Nyangoué, un territoire grand

comme l’Orégon, quelque chose comme trente ou quarante mille nègres.

Pendant cinq ans, il avait vécu là, avec un village entier pour le

servir,--un nègre pour son fusil, un nègre pour sa pipe, etc. Quand il

s’ennuyait, il envoyait chercher les chefs, à vingt ou trente milles à

la ronde. Ils arrivaient sur des chevaux superbes, dont les queues

traînaient jusqu’à terre... Partridge et ses chefs nègres partaient pour

la chasse...

--On partait, disait-il, et, au bout quelquefois, de deux jours de

marche dans des espèces de grandes steppes semées de bouquets d’arbres,

on tombait sur une bande de sangliers. On les chassait à l’épieu...

Quand la bête faisait tête, on descendait de cheval et, l’épieu sous le

bras, on attendait... Broum!... Ça fonçait!... Par moment, il y avait un

de mes noirs qui faisait: ha!... on s’approchait: il avait ses tripes

dans ses mains, le ventre troué d’un coup de boutoir... Alors il

mourait,--en suant de douleur, mais, hormis la douleur, assez satisfait:

ils ne font pas une grande différence entre la vie et la mort. Il faut

être assez malin pour commencer à comprendre que la vie est une chose et

la mort une autre.

Il menait là-bas une vie extraordinaire. Une vie comme aux premiers

temps de la planète: une vie de liberté et d’absolue insouciance. Dans

le désert, où les nuits sont glaciales, il s’étendait sur le sable, se

roulait dans sa couverture, s’endormait, ayant au-dessus de lui un ciel

éclaboussé d’étoiles, «à vous donner le vertige sidéral». Pas de maître.

Pas de patron. Des espaces illimités. A perte de vue la ténèbre verte de

la forêt ou le moutonnement des dunes du désert.

Or, un beau jour, la fièvre l’avait pris. Il avait essayé de se

cramponner à son royaume. Comme ce n’était pas un trop mauvais diable,

qu’il n’avait tué ni violé personne, que, même, il avait rendu quelques

petits services, comme de soigner et de guérir les ophtalmies à doses

massives de permanganate... pan!... pan!... dans les yeux!... les noirs,

qui avaient connu de pires échantillons de l’humanité civilisée, avaient

fait le possible pour le garder. Ils étaient allés jusqu’à Nyangoué, par

le fleuve, en pirogue, à deux cents milles de là, chercher un médecin,

un médecin blanc!... qui avait longuement examiné Partridge et avait

prononcé cette forte parole:

--Il faut vous en aller, mon garçon...

Partridge s’en était donc allé. Il avait repris sa vie, lui, ex-roi de

la forêt, ex-roi des sables, il avait repris sa terrible petite vie de

pauvre homme sans royaume, sans espace, sans lumière,--sans rien,--à

Aklansas, où il était je ne sais quoi, gratte-papier dans une fabrique

de bougies.

Alors voilà: il ne comprenait pas; il ne comprenait plus... Il ne

comprenait plus rien de tout ce qui se passait autour de lui. Tout cela,

ces lois, ces barrières, ces maisons où on s’enferme, ces lits où on

dort... coucher dans un lit!... pourquoi?... ces longues, longues

journées de travail courbé et vain, qu’on échange contre de petites

rondelles d’argent ou des morceaux de papier crasseux, qu’on échange, à

leur tour, contre du pain, de la bière, de la viande... il trouvait cela

idiot!... Idiot!... Plus rien n’était conforme à la vérité. Tout était

dépravé, perverti, détourné de sa signification première, disparaissait

sous trente-six couches de cabotinage et d’hypocrisie; plus personne ne

montrait sa face réelle... Horreur! Horreur! Horreur et folie!

J’adorais ce Partridge. C’était un paradoxe perpétuel et qui n’avait

rien de voulu. On commençait par l’écouter avec stupeur, et, au bout

d’une heure, on songeait: «Mais il a raison! Mais c’est nous qui

déraillons!»

--Le travail! Le travail! disait-il en ricanant. Il n’y a pas de pire

déchéance! Mais l’homme n’est dans le vrai que quand il ne fout rien!

Gloire aux paresseux! Le nègre se croirait déshonoré s’il faisait la

centième partie de ce que fait le plus fainéant d’entre nous... Voilà un

homme! Les gens de par ici aiment le travail pour lui-même... Ils le

glorifient et l’exaltent! On fait des bouquins et des poésies là-dessus!

Vous ne trouvez pas ça stupéfiant?

Il y avait aussi un marchand de chiens qui s’appelait Staynes et qui

était un phénomène. Jamais je n’avais vu un homme aussi volubile ni

aussi grimaçant. Quand il se lançait dans une conversation, tout

marchait: les mains, les doigts, les bras, la tête, les yeux, le nez, le

corps, les jambes!... Fou!... Fou!... On eût dit un homme poursuivi par

un essaim d’abeilles!... Ce qu’il disait,--impossible d’en comprendre un

mot, naturellement!... tout au moins si l’on n’y portait pas une

attention extrême: car les mots, dans sa bouche, avaient l’air de jouer

à saute-mouton... Il était tellement pressé d’arriver au bout de sa

phrase que les noms, les verbes, tout cela restait toujours amputé d’une

ou deux syllabes... Pour dire: «Ma tante s’est acheté un chapeau violet»

il disait: «Ma t... s’est ach... un chap... viol...» et il riait,

pouffait, et, quand il avait l’impression, sans doute, qu’on commençait

à comprendre quelque chose à ses discours, il se cachait la bouche

derrière sa main.

Il fallait entendre une conversation entre Partridge et Staynes. C’était

la chose la plus ahurissante qui fût... Car Staynes se répandait en un

torrent de paroles incompréhensibles et en une folie de gesticulations

et Partridge, ses grandes jambes étendues, les mains dans ses poches,

sans du tout faire attention à ce qu’essayait d’exprimer le malheureux,

poursuivait, à grand renfort de hochements de tête et de moues écœurées,

son rêve de roi déchu.

Quand Staynes avait fini de parler, Partridge disait seulement:

--Mais tout est comme ça! Nous vivons en pleine imbécillité!

Marion des neiges · 第 55 / 71 题