LVII

Un jour, à déjeuner--nous déjeunions avec Zarnitsky et Op. 23, dans la

cuisine, l’horrible cuisine, pleine de mouches et d’araignées,--Patrice

me dit:

--Vous savez: la jeune Marion n’est plus au Cupido. Envolée.

--Le bon Dieu la bénisse! répondis-je. Est-ce qu’elle s’est fait

enlever? Vous me croirez si vous voulez: je commençais à l’oublier...

Mais le lendemain Patrice me dit:

--L’histoire de cette petite est étrange. Car voici ce qui se passe:

elle n’a pas été enlevée. La vieille Marjorie croit qu’elle est en train

d’essayer de se racheter...

--De se... quoi?

--De se racheter. D’expier sa faute.

--Ah! fis-je.

Puis au bout d’un moment:

--Qu’est-ce que c’est que cette histoire-là?

J’avais pris mon chapeau:

--Venez...

Le Cupido était vide. Il y avait tout juste, au premier, une famille de

fermiers, le père, le fils et la bru, en costume des dimanches, qui

faisaient silencieusement brûler un punch.

J’appelai le patron:

--Vous avez eu ici une nommée Marion?

--Qu’est-ce que ça peut vous faire? dit-il.

Il tiraillait sa petite moustache avec ses gros doigts sans ongles.

--Elle est partie? demandai-je.

--Le bruit en court...

--Pouvez-vous me dire où elle est allée?

--Non. Primo parce que je n’en sais rien.

--Vous n’avez aucune idée du lieu où elle peut être?

Il fit non de la tête.

--Envoyez-moi votre Marjorie. Je vais lui dire un mot.

Il lança vers la porte: «Hé! Miss Marjorie!» et allant au comptoir il se

tira un verre de bière qu’il avala d’une lampée.

Nous nous étions assis à une table.

--Qu’est-ce qu’il y a? Qu’est-ce qu’on me veut? dit la vieille danseuse

en entrant.

Elle arrivait en se dandinant et en minaudant. Mais tout à coup elle me

reconnut et comprit du coup ce que nous venions faire. Son visage

s’éteignit.

--C’est pour Marion que vous venez? dit-elle. Vous avez de ses

nouvelles?

--Non, fis-je. Je venais vous en demander.

--Je ne sais rien.

Elle s’était assise en face de nous. Elle posa sa main sur la mienne et

me regarda avec des yeux où je fus surpris de voir une vague lueur

d’humanité.

--Où est Marion? me demanda-t-elle. Vous savez que je l’aimais bien?

--Je sais, fis-je. Racontez-moi l’affaire.

--Elle est partie l’autre matin. Elle m’avait dit adieu. Elle m’avait

dit: «Vous avez été gentille pour moi, Marjorie. Mais je ne peux plus.

Il faut que je m’en aille.» Elle était sortie. Elle avait fait un paquet

de ses affaires. J’ai vu que sur la place elle était attendue par cette

femme que l’on appelle la Mère et qui tient un club contre l’alcool...

--Bon Dieu! dis-je en me levant. Est-elle tombée dans les pattes de

cette mégère?

--Je crois, dit la danseuse. La Mère était venue la veille avec deux

hommes: l’un qui s’appelle Coulombier...

--Je connais, dis-je. Un Pêcheur du Lac. Un vieux fou.

--L’autre qui s’appelle Sqwal... Vous connaissez aussi?

--Non. Je crois pourtant qu’on m’en a parlé...

--C’est un maître d’école. Je n’ai pas encore compris, dit-elle, en

secouant gravement ses boucles folles de petite-fille, si c’était un

saint ou un monstre.

Puis après une seconde de réflexion:

--Je crois plutôt que c’est un monstre... En tout cas il roue de coups

ses gosses. Ils étaient donc venus tous les trois sous prétexte de faire

une quête pour l’ouvroir de Sqwal, qui s’appelle... ah! comment

s’appelle-t-il, cet ouvroir?... «Sanction et réparation!» Ils ont parlé

à Marion... Ils l’avaient prise là-bas, dans le coin; je voyais qu’elle

faisait: Oui!... Oui!... avec sa tête...

--Patrice! dis-je. Expliquez ça si vous pouvez: j’avais pris mon parti

de la voir rouler dans cent pieds de boue... Mais ça,--non!

Et je l’entraînai.

Marion des neiges · 第 56 / 71 题