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La rue sur laquelle donnait l’unique fenêtre de ma chambre était comme

toutes les rues d’Aklansas: pas l’ombre d’un pavé, une chaussée crevée

d’ornières énormes, qui, au moindre dégel, s’emplissaient d’eau. Cent

mètres plus loin, il y avait un grand hangar des Moulins Crescent, où,

toute la journée et jusqu’à deux heures après minuit, d’immenses

voitures, attelées de quatre ou six chevaux, amenaient de la paille, des

milliers de bottes de paille,--lesquels charrois étaient accompagnés de

hurlements de rouliers et de grincements d’essieux...

Ma chambre était terriblement haute de plafond. Il y avait, de chaque

côté de la porte, une chromo-lithographie, dans une baguette noire,

veuve de son verre. L’une de ces gravures prétendait évoquer, à grand

renfort de couleurs d’un cru à hurler, des enfants en toilette d’il y a

cinquante ans, qui s’amusaient à se balancer sur une planche posée en

travers d’un tronc d’arbre. Sur l’autre, on voyait des canotiers dans

une périssoire, auxquels, d’un petit ponton coquet, deux jeunes dames

adressaient des sourires, en agitant des mouchoirs de dentelle.

Sur la cheminée en plâtre, qui voulait imiter le marbre, se dressait une

statuette représentant un petit garçon, les mains dans les poches d’un

grand pantalon, beaucoup trop long et trop large, la tête coiffée d’une

énorme casquette... Il avait la bouche en cul de poule, et, sur une

petite plaque de cuivre collée au socle, on lisait: _Le Siffleur, par A.

Antonelli._

Comme meubles, un lit de fer aux ressorts geignants; pas de draps, des

couvertures de grosse laine grise, dont les poils piquaient comme de la

paille de fer; une commode d’acajou, avec un marbre gris, cassé en deux

morceaux, et, en fait de serrures, des trous. Pour ouvrir les tiroirs on

passait le doigt dans le trou et on tirait. Une table branlante,

recouverte d’un gros molleton rouge, deux chaises de paille.

C’est là que pendant quinze jours, et à raison de trois ou quatre fois

par semaine, je filai le parfait amour avec l’exquise et stupide Op. 23.

Ces jours-là, sitôt que nous avions dîné, elle montait avec trois ou

quatre bûches dans son tablier, pour allumer le feu. Je jouais une

partie de cartes avec Patrice et je montais à mon tour.

Je trouvais Op. 23 agenouillée par terre devant le feu, regardant les

flammes violettes, qui faisaient danser les ombres dans la pièce.

J’allumais une bougie et, tapant sur l’épaule de Op. 23, je lui faisais

signe de se lever. Je la prenais dans mes bras et je l’embrassais sur

les yeux, sur la bouche. Elle acceptait tout cela en souriant, bouche

entr’ouverte. Alors je la déshabillais, je lui enlevais son foulard de

tête, son châle, sa jupe, son corsage. Quand elle était en chemise, une

longue chemise de toile, je la prenais par la main, lui faisais signe de

monter dans le lit; elle montait, attendait, et, quand j’avais retiré

mes bottes, mon pantalon et mon gilet, je montais à mon tour; je la

prenais sans un mot. Elle ne paraissait trouver aucune espèce de joie à

nos étreintes, les supportait sans ennui. Comme un sac de laine... Une

poupée de son sans âme ni sens...

Je dois dire d’ailleurs que cela simplifiait bien des choses. Sitôt mon

plaisir pris, je me tournais de l’autre côté et je m’endormais.

Au réveil, j’avais au-dessus de ma tête le haut plafond, dans les coins

duquel d’énormes araignées noires avaient tendu leurs toiles. Dans la

rue, la neige tombait en gros flocons silencieux, qui se collaient aux

vitres comme des tampons d’ouate mouillée.

Op. 23 dormait encore. Je la secouais. Elle se tournait vers moi, me

regardait. Quand elle voyait que j’avais envie d’elle, elle restait.

Sinon, elle se levait, s’habillait, avec une parfaite tranquillité, et,

sans dire ni bonjour ni bonsoir, sans même me regarder, s’en allait.

Quand je descendais, je la trouvais en bas, dans la cuisine, en train de

laver la vaisselle. Je passais derrière elle. Elle ne se retournait pas

plus pour me donner un coup d’œil au passage que si j’avais été le

chien.

Marion des neiges · 第 54 / 71 题