Pendant huit jours nous fîmes ainsi la noce. Nous bûmes beaucoup, chez
Zarnitsky, qui avait un kummel excellent et une espèce de champagne
effroyablement sec, dur comme une râpe; au Deux-et-Un, où le Japonais se
torturait le cerveau pour arriver chaque jour à de nouvelles
combinaisons de cocktails.
Au Deux-et-Un, il y avait deux ou trois espèces de petites bonnes femmes
qui arrivaient du Sud pour chercher fortune. L’une était une Italienne.
Elle s’appelait Paolina. Quel pinson! Toujours en train de chanter et
pouffer! Incapable de rester trois secondes sur la même idée! Sa
cervelle était la chose la plus ahurissante que j’eusse jamais vue: on
aurait dit une volière... Elle se confiait à nous comme à de vieux amis,
nous contant sa vie passée, ses aventures, avec une verve, un humour, un
sens du comique et du trait!... Vrai, en entendant cela, ces espèces de
petits croquis tracés d’un coup de crayon fulgurant, ces déformations
caricaturales enlevées avec une sûreté et une justesse folles, j’avais
aux lèvres ce mot: génie... Dire que ce petit Hokousaï se prostituait,
pour vivre, à des bouchers, à des tanneurs, qui lui demandaient mille
choses atroces...
Le patron du Deux-et-Un, Ichiharagun, était hostile aux jeux, aussi bien
de cartes que de dés, qui dégénéraient trop souvent en batailles et
étaient cause d’une usure prématurée du matériel. Chez Zarnitsky, on
jouait,--car le Russe se fichait de tout,--mais petit jeu et dans de
telles conditions d’insécurité!... Un soir, Patrice et moi nous jouions
avec des Mexicains, de beaux gars au teint olivâtre... Au milieu de la
partie, il fallut sortir nos revolvers et ma foi! il s’en manqua de peu
que la poudre ne parlât!... Ces bandits-là avaient eu les quatre sept
dans deux mains et prétendaient nous couper le roi de carreau!...
Au bout de trois ou quatre jours, donc, Patrice, qui enrageait de voir,
probablement, son argent lui rester trop longtemps dans les poches:
--Écoutez, me dit-il, il n’y a qu’un endroit convenable dans Aklansas et
où on puisse toucher une carte sans risquer de se faire assassiner:
c’est le Cupido. J’ai envie d’y retourner.
--Allez! Allez, vieux! lui dis-je.
--Vous ne venez pas, vous?
--Non...
--Vous êtes plus enfant que je ne pensais. Tout ça parce qu’une
gamine...
Je l’interrompis:
--Ne vous mêlez pas de mon petit jardin, Patrice. Ne vous mettez pas en
peine de savoir si j’y fais pousser des ananas ou de la betterave. Allez
au Cupido. J’irai fumer chez les Ts’ienn Siuann.
Ce qu’il fit et ce que je fis. Tous les après-midi il allait se faire
détrousser au Cupido par des gens, disait-il, «tout ce qu’il y avait de
plus choisi et qui avaient le respect des cartes». J’allais, moi, chez
Ts’ienn Siuann et je fumais dix, vingt pipes, sans chercher l’ivresse
complète et le grand départ pour l’empyrée, mais, simplement, un bon
petit état d’euphorie. Je rencontrais chez le Chinois des gens charmants
et d’à peu près toutes les classes de la société: des fermiers, des
mineurs, etc., mais à qui l’opium avait donné comme une aristocratie de
pensée et de sentiment. Je n’ai jamais vu un de ces êtres faire un geste
brutal ou vulgaire. Je n’ai jamais entendu une parole choquante tomber
de leurs lèvres. D’ailleurs, c’était bien simple: tant que l’opium ne
les avait pas pénétrés, ne s’était pas emparé d’eux jusqu’au cœur, ils
se taisaient et restaient tranquilles, comme honteux de leur lourde
humanité. Ils ne commençaient à se manifester que quand la chère vieille
drogue les avait affranchis... Alors ils maniaient le rêve et l’esprit
comme des princes.
La première fois que Patrice était retourné au Cupido, il avait voulu,
en rentrant, me parler de Marion:
--Silence là-dessus, lui avais-je dit. Elle a choisi sa route...
Comme les femmes me manquaient un peu, je m’étais arrangé avec Zarnitsky
et, de temps en temps, Op. 23 passait la nuit dans mon lit.