Nous restâmes chez Ts’ienn Siuann toute la nuit. Je fumai quarante ou
cinquante pipes: je ne les ai pas comptées. Quelle nuit exquise! En me
couchant sur le matelas, j’étais brisé de fatigue par un an de travail,
dans l’eau glacée, dans le vent et la neige; j’étais courbaturé
jusqu’aux moelles, la hanche encore douloureuse de la charge de plomb
que ce pauvre fou y avait logée. Cette histoire de Marion me navrait et
me révoltait...
Dès la troisième ou quatrième pipe, tout cela s’évanouit: mon corps
devint impondérable, immatériel et absolument indolore, mon sang coula
léger, frais,--mon âme se trouva affranchie de tous soucis. Comme on
comprend que tant de pauvres gens se soient laissé prendre à l’opium!
Quelle évasion hors la vie! Je ne sais trop comment je mourrai:
probablement d’un coup de couteau au coin d’une rue,--et je le
souhaite!... car la vieillesse et la maladie m’épouvantent également...
Mais si, un jour, quelque mal rongeur devait s’installer en moi,--alors
l’opium!... l’opium!... sortir de ce monde par la porte du rêve!
Vers minuit, Patrice avait posé sa pipe et s’était endormi. J’avais tenu
bon jusqu’à l’aube. Je ne crois pas que tous les fumeurs tirent de
l’opium les mêmes voluptés que moi. Il paraît qu’il donne à certains des
rêves aux formes magnifiques: une débauche d’imagination... Moi, non. Je
ne quitte jamais le sol. Pas un instant je ne perds conscience de ce que
je suis et de ce qui m’entoure. Mais tout s’embellit. Tout prend une
incroyable valeur d’art et de joie. Je me rappelle que quand l’un de mes
compagnons de cette nuit posait sa pipe sur la petite table laquée, ce
bruit, pourtant si léger et si mat, je le percevais avec une joie
infinie, comme s’il avait été accompagné des vibrations les plus
subtiles et les plus exquises... Chaque pipe avait un son spécial, une
note à elle, selon qu’elle était de jade, de bambou, etc.
Quand je vis le jour filtrer à travers les volets, je me levai. Le vieux
Chinois fumait toujours. Il n’avait pas bougé d’une ligne. Son visage
n’était ni plus ni moins fatigué qu’au début de la nuit et les plis de
sa robe de satin violet étaient restés les mêmes. Il était en dehors de
ce monde.
--Merci, lui dis-je. Vous m’avez procuré une fameuse nuit.
--Cette maison est la vôtre, répondit-il, en me faisant un salut de sa
pipe vert sombre.
Je lui demandai sottement:
--Que cherchez-vous donc dans vos pipes?
--Que cherchez-vous dans la vie? dit-il.
Et il aspira.
Je secouai Patrice et, tout dormant encore, titubant, je l’emmenai.
Nous arrivâmes chez Zarnitsky. Le Russe dormait sur son grabat, avec un
bras nu, décharné, hors de la couverture criblée de trous. La jeune Op.
23, déjà debout, faisait le ménage, balayait. Elle était petite, large
de taille et de bassin, un peu lourde, mais, au demeurant, exquise, à
cause de son visage si frais, si rose, de ses lèvres très rouges
entr’ouvertes sur des dents très blanches. Elle cessa de travailler et
me regarda avec son sourire d’enfant.
--Mais tu es belle comme un ange, ma fille! lui dis-je.
Elle continuait à me regarder et à sourire. Ce regard et ce sourire
m’énervèrent... Je la pris par les deux épaules et l’embrassai
brutalement sur la bouche.
--Allons! Allons! dit Zarnitsky, qui nous avait vus. Fichez-lui la paix!
Ce ne sera jamais fini pour neuf heures!
Op. 23, qui s’était prêtée à mon baiser comme à la chose la plus
naturelle du monde, s’essuya simplement la bouche d’un revers de main et
recommença à balayer.