LII

Il tombait une neige lourde et lente. Je voulais retourner au Deux-et-Un

et boire. Mais Patrice me dit:

--Ce n’est pas d’alcool que vous avez besoin en ce moment. Je vais vous

emmener chez un ami qui vous remettra d’aplomb.

--Allons! dis-je.

Tout m’était suprêmement égal.

Nous traversâmes toute la ville. C’est décidément une triste ville

qu’Aklansas. Il n’y a pas un coin où l’on voudrait vivre: toutes ces

maisons sont bâties d’hier, et, pourtant, elles sentent la ruine et la

décrépitude. Celles qui ne sont pas encore terminées ont l’air de ces

maisons dont on a arrêté la construction faute d’argent. Je ne sais si

ce sont les hommes, plus brutes et plus destructeurs qu’ailleurs, ou,

plutôt, les éléments, la lourde neige et le terrible vent du Nord, qui

frappe et larde comme de la grenaille de plomb,--je ne sais ce qui est

cause que cette malheureuse ville semble ainsi couler si vite au néant

et comme se désagréger d’heure en heure,--mais j’ai rarement ressenti

une plus désagréable impression.

Nous arrivâmes, après un quart d’heure de marche, au quartier des

tanneries, qui est bien le plus sinistre et le plus puant d’Aklansas,

avec ses longues rues mornes, toutes droites, entre les hauts murs, de

tous les orifices desquels sort une haleine tiède et empestée. Personne.

Pas une voix. Pas un rire d’enfant. Mais une sorte de halètement profond

et sourd et de temps en temps le bruit grinçant des roues de bois que

les mille bras dérivés du fleuve font lentement tourner et d’où se

détachent des paquets de neige et de glace qui tombent dans l’eau avec

un plouf réfrigérant.

Nous étions arrivés à une petite maison d’un étage coiffée d’un toit de

tuiles... La façade était peinte d’une ignoble couleur chocolat.

--C’est ici, me dit Patrice.

--Vous connaissez des endroits gais! fis-je. C’est la maison du

bourreau?

Il poussa la porte. Nous nous trouvâmes dans un long corridor étroit et

sale qui sentait l’humidité.

--Venez, dit Patrice.

Je lui emboîtai le pas. Je trouvais la plaisanterie stupide.

--Quel bouge, hein? faisait Patrice, en souriant de ses rides violettes.

--Où m’emmenez-vous? Ça pue la punaise et le rat!

Nous étions arrivés au bas d’un petit escalier dont la rampe était dans

un piteux état: la moitié des barreaux étaient démolis et se balançaient

dans des positions obliques et le revêtement de bois de la main courante

avait entièrement disparu.

Mais soudain, je sentis l’odeur,--la sainte, la divine odeur.

--L’opium! m’écriai-je. Ah! vieux Patrice, ça n’est pas bête, ça!

Nous montâmes. Au haut du petit escalier il y avait un palier sur lequel

deux portes s’ouvraient. Patrice me dit à mi-voix:

--Je vais entrer. Attendez ici. Ce sont des gens charmants. Mais il ne

faut pas les brusquer.

Il entra par la porte de droite et je restai là. Le soir venait. J’étais

au milieu d’une sorte de jeu d’esprit: après la crasse et le délabrement

du couloir d’en bas et de l’escalier je m’attendais bien peu aux choses

dont j’étais maintenant entouré.

Les murs du petit palier étaient tendus de nattes couleur blé mûr. Le

parquet brillait comme un miroir et si finement les lames étaient

jointes et les veines du bois raccordées qu’il semblait être fait d’une

seule plaque de bois. Les deux portes étaient peintes en un bleu profond

de nuit d’été et au milieu de chacune d’elles un pinceau fin et

spirituel avait tracé un petit chef-d’œuvre.

Celui de droite représentait une scène assez compliquée et dont je n’eus

pas le temps d’analyser chaque détail. Il y avait un dragon dont la tête

cornue émergeait des eaux d’un fleuve et dont le corps disparaissait et

reparaissait parmi des nuages ourlés d’or et des branches de pêchers en

fleurs. Sur la rive du fleuve, un guerrier, cuirassé et casqué,

attendait la bête de pied ferme, son court sabre levé et brandi à deux

mains. C’était d’une imagination exquise.

Mais sur la porte de gauche, il y avait bien mieux: il n’y avait

rien,--qu’une vague, une vague qui se creusait et se redressait en écume

échevelée et, dans cette eau pleine d’une poésie majestueuse et sereine,

le pinceau avait piqué des points d’argent. Qu’était-ce que ces points?

La lumière s’accrochant à l’eau? Le reflet des étoiles d’hiver? Peu

importe...

L’air était saturé d’opium et déjà quelque chose de reposant et

d’allégeant m’envahissait.

La porte s’ouvrit et j’aperçus Patrice qui me faisait signe d’entrer.

C’était une pièce carrée, assez vaste, tendue elle aussi de natte blonde

et qu’éclairaient quatre petites lampes rouges, posées sur quatre

petites tables basses, laquées de noir et placées chacune à l’un des

angles de la salle. Par terre et le long du mur étaient étendus les

matelas, et, sur ces matelas, des hommes fumaient, couchés tout de leur

long ou appuyés sur leur coude gauche; ils me regardaient de leurs yeux

grands ouverts, où il y avait un sourire de quiétude et de bonheur.

Patrice me prit par la main et me mena à un vieux Chinois qui était en

train de faire rissoler au-dessus de la lampe sa boulette d’opium.

--Voici James, dit-il. C’est un grand ami à moi. Nous avons couru

ensemble quelques dangers.

--Ah! dit le Chinois, tournant et retournant toujours sa boulette avec

la longue aiguille d’acier qu’il maniait dextrement et élégamment, d’un

pouce et d’un index aux ongles immenses, tordus comme des cornes de

bélier.

Il ne rit pas. Mais la peau de son visage se rida de mille plis autour

des yeux. Il ajouta:

--Des dangers? Pourquoi des dangers?

--Vous pensez qu’il faut être bien fou pour risquer sa peau? fit

Patrice.

--Je ne pense rien, dit le Chinois. Je fume.

Du bout de sa pipe de jade vert il nous montra un boy vêtu d’un long

fourreau de soie noire, qui apportait à notre intention les pipes et le

tankè d’opium. Nous nous étendîmes sur les matelas et je restai

longtemps à préparer ma pilule. J’aimais et j’aime l’opium... Il ouvre

les portes d’un monde tellement beau!... Patrice, lui, tout de suite,

s’était mis à fumer, une, deux, trois pipes... Moi, savourant à l’avance

cette béatitude de l’aspiration, qui est la plus grande volupté que je

connaisse, je tenais dans mon bras gauche la légère pipe de bambou et,

de la main droite, je faisais rôtir la pilule, qui grésillait au-dessus

de la flamme.

Quand, enfin, le moment fut venu, je la posai sur le fourneau de la

pipe, retirai d’un coup sec l’aiguille... et... hooo!... j’aspirai,

j’aspirai cela!... et il me sembla que la drogue m’entrait dans le corps

jusqu’aux doigts de pied. Il m’était arrivé souvent de fumer cinq ou six

pipes sans que l’effet se produisît... Cette fois il fut immédiat.

Incontinent je sentis que toutes choses devenaient légères!...

légères!... et que plus rien n’avait d’importance et que tout était bien

ainsi...

Nous étions huit hommes dans la pièce sans compter le boy, qui allait et

venait, d’une table à l’autre, sur ses semelles de feutre, sans déplacer

un grain de poussière. Les ombres prenaient, à la lueur rouge des

flammes, une importance énorme et, peu à peu, je les sentais vivre et

leur trouvais une richesse et une fantaisie plus grandes.

En face de moi était couché un Indien qui avait conservé la coiffure des

Prairies: les deux plumes de faucon pendant sur l’oreille. Entre deux

pipes, il s’adressait à Patrice, dans la vieille langue des tribus où la

parole est remplacée par le jeu des mains et des doigts. C’est tellement

moins fatigant et plus rapide que la voix... Peut-être un peu plus

obscur... Mais celui qui fume l’opium comprend si vite toutes choses...

Les mains, les doigts, allaient et venaient, s’unissaient, se

disjoignaient, mimaient l’aile qui bat, le serpent qui rampe...

Un de ces gestes m’intriguait: l’Indien plaçait le pouce à l’entournure

de son gilet et les quatre doigts restaient en dehors en s’agitant

joyeusement.

--Qu’est-ce qu’il t’a dit? demandai-je à Patrice.

--Qu’il s’en fout...

--De quoi?

--De tout!

Marion des neiges · 第 51 / 71 题