Il tombait une neige lourde et lente. Je voulais retourner au Deux-et-Un
et boire. Mais Patrice me dit:
--Ce n’est pas d’alcool que vous avez besoin en ce moment. Je vais vous
emmener chez un ami qui vous remettra d’aplomb.
--Allons! dis-je.
Tout m’était suprêmement égal.
Nous traversâmes toute la ville. C’est décidément une triste ville
qu’Aklansas. Il n’y a pas un coin où l’on voudrait vivre: toutes ces
maisons sont bâties d’hier, et, pourtant, elles sentent la ruine et la
décrépitude. Celles qui ne sont pas encore terminées ont l’air de ces
maisons dont on a arrêté la construction faute d’argent. Je ne sais si
ce sont les hommes, plus brutes et plus destructeurs qu’ailleurs, ou,
plutôt, les éléments, la lourde neige et le terrible vent du Nord, qui
frappe et larde comme de la grenaille de plomb,--je ne sais ce qui est
cause que cette malheureuse ville semble ainsi couler si vite au néant
et comme se désagréger d’heure en heure,--mais j’ai rarement ressenti
une plus désagréable impression.
Nous arrivâmes, après un quart d’heure de marche, au quartier des
tanneries, qui est bien le plus sinistre et le plus puant d’Aklansas,
avec ses longues rues mornes, toutes droites, entre les hauts murs, de
tous les orifices desquels sort une haleine tiède et empestée. Personne.
Pas une voix. Pas un rire d’enfant. Mais une sorte de halètement profond
et sourd et de temps en temps le bruit grinçant des roues de bois que
les mille bras dérivés du fleuve font lentement tourner et d’où se
détachent des paquets de neige et de glace qui tombent dans l’eau avec
un plouf réfrigérant.
Nous étions arrivés à une petite maison d’un étage coiffée d’un toit de
tuiles... La façade était peinte d’une ignoble couleur chocolat.
--C’est ici, me dit Patrice.
--Vous connaissez des endroits gais! fis-je. C’est la maison du
bourreau?
Il poussa la porte. Nous nous trouvâmes dans un long corridor étroit et
sale qui sentait l’humidité.
--Venez, dit Patrice.
Je lui emboîtai le pas. Je trouvais la plaisanterie stupide.
--Quel bouge, hein? faisait Patrice, en souriant de ses rides violettes.
--Où m’emmenez-vous? Ça pue la punaise et le rat!
Nous étions arrivés au bas d’un petit escalier dont la rampe était dans
un piteux état: la moitié des barreaux étaient démolis et se balançaient
dans des positions obliques et le revêtement de bois de la main courante
avait entièrement disparu.
Mais soudain, je sentis l’odeur,--la sainte, la divine odeur.
--L’opium! m’écriai-je. Ah! vieux Patrice, ça n’est pas bête, ça!
Nous montâmes. Au haut du petit escalier il y avait un palier sur lequel
deux portes s’ouvraient. Patrice me dit à mi-voix:
--Je vais entrer. Attendez ici. Ce sont des gens charmants. Mais il ne
faut pas les brusquer.
Il entra par la porte de droite et je restai là. Le soir venait. J’étais
au milieu d’une sorte de jeu d’esprit: après la crasse et le délabrement
du couloir d’en bas et de l’escalier je m’attendais bien peu aux choses
dont j’étais maintenant entouré.
Les murs du petit palier étaient tendus de nattes couleur blé mûr. Le
parquet brillait comme un miroir et si finement les lames étaient
jointes et les veines du bois raccordées qu’il semblait être fait d’une
seule plaque de bois. Les deux portes étaient peintes en un bleu profond
de nuit d’été et au milieu de chacune d’elles un pinceau fin et
spirituel avait tracé un petit chef-d’œuvre.
Celui de droite représentait une scène assez compliquée et dont je n’eus
pas le temps d’analyser chaque détail. Il y avait un dragon dont la tête
cornue émergeait des eaux d’un fleuve et dont le corps disparaissait et
reparaissait parmi des nuages ourlés d’or et des branches de pêchers en
fleurs. Sur la rive du fleuve, un guerrier, cuirassé et casqué,
attendait la bête de pied ferme, son court sabre levé et brandi à deux
mains. C’était d’une imagination exquise.
Mais sur la porte de gauche, il y avait bien mieux: il n’y avait
rien,--qu’une vague, une vague qui se creusait et se redressait en écume
échevelée et, dans cette eau pleine d’une poésie majestueuse et sereine,
le pinceau avait piqué des points d’argent. Qu’était-ce que ces points?
La lumière s’accrochant à l’eau? Le reflet des étoiles d’hiver? Peu
importe...
L’air était saturé d’opium et déjà quelque chose de reposant et
d’allégeant m’envahissait.
La porte s’ouvrit et j’aperçus Patrice qui me faisait signe d’entrer.
C’était une pièce carrée, assez vaste, tendue elle aussi de natte blonde
et qu’éclairaient quatre petites lampes rouges, posées sur quatre
petites tables basses, laquées de noir et placées chacune à l’un des
angles de la salle. Par terre et le long du mur étaient étendus les
matelas, et, sur ces matelas, des hommes fumaient, couchés tout de leur
long ou appuyés sur leur coude gauche; ils me regardaient de leurs yeux
grands ouverts, où il y avait un sourire de quiétude et de bonheur.
Patrice me prit par la main et me mena à un vieux Chinois qui était en
train de faire rissoler au-dessus de la lampe sa boulette d’opium.
--Voici James, dit-il. C’est un grand ami à moi. Nous avons couru
ensemble quelques dangers.
--Ah! dit le Chinois, tournant et retournant toujours sa boulette avec
la longue aiguille d’acier qu’il maniait dextrement et élégamment, d’un
pouce et d’un index aux ongles immenses, tordus comme des cornes de
bélier.
Il ne rit pas. Mais la peau de son visage se rida de mille plis autour
des yeux. Il ajouta:
--Des dangers? Pourquoi des dangers?
--Vous pensez qu’il faut être bien fou pour risquer sa peau? fit
Patrice.
--Je ne pense rien, dit le Chinois. Je fume.
Du bout de sa pipe de jade vert il nous montra un boy vêtu d’un long
fourreau de soie noire, qui apportait à notre intention les pipes et le
tankè d’opium. Nous nous étendîmes sur les matelas et je restai
longtemps à préparer ma pilule. J’aimais et j’aime l’opium... Il ouvre
les portes d’un monde tellement beau!... Patrice, lui, tout de suite,
s’était mis à fumer, une, deux, trois pipes... Moi, savourant à l’avance
cette béatitude de l’aspiration, qui est la plus grande volupté que je
connaisse, je tenais dans mon bras gauche la légère pipe de bambou et,
de la main droite, je faisais rôtir la pilule, qui grésillait au-dessus
de la flamme.
Quand, enfin, le moment fut venu, je la posai sur le fourneau de la
pipe, retirai d’un coup sec l’aiguille... et... hooo!... j’aspirai,
j’aspirai cela!... et il me sembla que la drogue m’entrait dans le corps
jusqu’aux doigts de pied. Il m’était arrivé souvent de fumer cinq ou six
pipes sans que l’effet se produisît... Cette fois il fut immédiat.
Incontinent je sentis que toutes choses devenaient légères!...
légères!... et que plus rien n’avait d’importance et que tout était bien
ainsi...
Nous étions huit hommes dans la pièce sans compter le boy, qui allait et
venait, d’une table à l’autre, sur ses semelles de feutre, sans déplacer
un grain de poussière. Les ombres prenaient, à la lueur rouge des
flammes, une importance énorme et, peu à peu, je les sentais vivre et
leur trouvais une richesse et une fantaisie plus grandes.
En face de moi était couché un Indien qui avait conservé la coiffure des
Prairies: les deux plumes de faucon pendant sur l’oreille. Entre deux
pipes, il s’adressait à Patrice, dans la vieille langue des tribus où la
parole est remplacée par le jeu des mains et des doigts. C’est tellement
moins fatigant et plus rapide que la voix... Peut-être un peu plus
obscur... Mais celui qui fume l’opium comprend si vite toutes choses...
Les mains, les doigts, allaient et venaient, s’unissaient, se
disjoignaient, mimaient l’aile qui bat, le serpent qui rampe...
Un de ces gestes m’intriguait: l’Indien plaçait le pouce à l’entournure
de son gilet et les quatre doigts restaient en dehors en s’agitant
joyeusement.
--Qu’est-ce qu’il t’a dit? demandai-je à Patrice.
--Qu’il s’en fout...
--De quoi?
--De tout!