Quand je revins à la vie, je souffrais encore mais d’une sorte de
brûlure profonde et calme qui, par moment, n’était pas sans charme.
Patrice était agenouillé, là... et il me regardait avec des yeux
immenses:
--Ah! vous revoilà! dit-il. Vous m’avez fait peur! Qu’est-ce que vous
avez? On s’évanouit comme ça dans votre famille?
Il me souleva légèrement la tête et me fit passer entre les dents une
gorgée d’eau-de-vie...
--En voilà une femmelette! dit-il tendrement.
Je lui avais pris la main et je la pressais à petits coups pour le
remercier.
Ensuite il se leva et me confectionna avec des herbes qu’il avait tirées
de son sac une sorte de matelas qu’il imbiba légèrement d’eau et qu’il
appliqua sur ma blessure. Tout de suite je sentis un grand apaisement.
Une heure passa. J’attendais. Je ne savais pas encore très bien si ce
n’était qu’une pause dans ma souffrance ou si, après ce moment de répit,
le supplice n’allait pas recommencer... Je retenais mon souffle et
observais comment se comportaient tous les nerfs de mon individu... Au
bout d’une heure, la douleur continuant à sommeiller, je repris pied et
je dois dire,--je ne suis pas meilleur que les autres mais j’avais cette
image-là dans l’œil, ce râle: mon Dieu!... mon Dieu!... dans
l’oreille,--je dois dire que ma première pensée fut pour l’homme qui
agonisait, là-bas, dans le sable...
--Patrice, dis-je, nous ne pouvons tout de même pas laisser cet homme
mourir comme une bête? Il me semble que je l’entends d’ici...
--Vous n’avez pas de rancune, fit-il.
--Si fait. Achevez-le si vous voulez d’un coup de soulier... Mais ne le
laissez pas souffrir comme ça...
Il hocha la tête en souriant, d’un air de dire: Quelle drôle de chose
que les hommes!... remit sa fourrure, reprit son fusil,--et le voilà
parti. Il ne devait pas être loin de neuf heures.
Je profitai de son absence pour me retourner sur le lit afin de
reprendre contact avec les choses de l’œil: avoir à vingt-cinq
centimètres du nez une cloison de sapin crépite de terre rougeâtre n’est
pas d’un intérêt puissant. La conversion fut une rude besogne et je ne
dus pas mettre beaucoup moins de quarante ou cinquante minutes pour
faire passer ma tête de la tête du lit au pied et mes pieds du pied à la
tête... Mais je fus récompensé royalement de cet effort: j’avais vue
maintenant sur le feu où rougeoyaient deux ou trois grosses bûches dont
la résine bouillait en chantant.
J’avais à peine fini cette acrobatie que j’entendis Patrice qui revenait
et que les chiens accueillaient en s’ébrouant dans le box.
La porte s’ouvrit. Il ramenait l’homme sur ses épaules.
--Quel chic type vous faites! m’écriai-je. Il n’est pas mort?
Il ne répondit pas, et, comme il avait fait pour moi, il s’agenouilla,
laissa glisser lentement à terre l’homme, qui, maintenant, avait
remplacé son appel à Dieu par un râle sourd: â... â... â!... lequel, par
moment, se cassait dans sa gorge.
--Vous avez naturellement éprouvé le besoin de vous agiter? gronda
Patrice.
Il vint à moi, remit en place sur ma blessure le cataplasme d’herbes qui
s’était légèrement déplacé et, pour ranimer le feu qui n’éclairait la
hutte que d’une vague lueur pourpre, il y jeta quelques brindilles. Une
flamme claire, blanche, s’éleva,--et je fis: Oh!... j’avais reconnu
l’homme...
C’était Spiers, l’homme du train,--celui devant qui j’avais dit
stupidement: «Je vais au Sloo...» Marion m’avait alors pressé la main...
Patrice me demanda:
--Vous le connaissez?
--Oui...
Je lui dis où je l’avais rencontré.
--Eh bien! fit-il,--il est au Sloo, il y restera...
--Il est perdu?
Patrice haussa silencieusement les épaules.
Spiers n’avait pas bougé. Seules ses jambes s’étaient légèrement
étirées. Il avait les yeux ouverts, de grands yeux fous, pleins
d’épouvante et d’ombre... et, sous l’empire de la fièvre qui montait,
son râle s’interrompait souvent pour laisser la parole aux premiers
cauchemars. C’étaient des mots sans suite, avec lesquels il avait l’air
de jouer ou de lutter, qui avaient l’air de s’attacher à lui, de
l’emprisonner comme des lianes gluantes:
--Caverne... De ma caverne... Cette caverne...
Patrice lui fit dans un coin de la hutte un lit de branchages et de
fourrures. Il l’y traîna, le débarrassa de sa veste de cuir, de sa
ceinture à cartouches, écarta doucement sa chemise,--et le ventre
apparut, barbouillé de sang...
--Rien à faire, dit Patrice,--qu’à attendre.
Il lui lava sa blessure, lui mit entre les lèvres un peu de neige, qu’il
était allé chercher dehors, dans le creux de sa main,--et Spiers, enfin,
parla d’une voix humaine:
--Merci, dit-il. Mais vous avouerez que c’est une bien curieuse
histoire...