Nous nous figurions, quand l’ouragan commença à siffler, que cela
durerait quelques heures... Cela dura neuf jours!... neuf jours pendant
lesquels nous ne sortîmes de la hutte qu’à quatre pattes, pour aller
donner à manger aux chiens, qu’à chaque visite nous trouvions acculés
par le vent dans un coin du chenil, droits sur leurs pattes, poils
hérissés. Neuf jours qui pour nous furent un supplice; je les passai à
boire, boire, fumer, dormir, tailler des bouts de bois avec mon couteau,
d’un geste machinal et idiot... Les pauvres gens qui font des années de
prison!... Patrice, lui, beaucoup plus adapté que moi aux caprices et
aux nécessités de ce climat, continua sa vie et profita de ces neuf
jours d’incarcération pour s’acquitter d’un tas de petites tâches dont
les sables du Sloo l’avaient jusqu’alors détourné: il creusa dans le sol
des caves pour l’eau-de-vie, l’eau, les biscuits, les conserves, reprisa
ses vêtements, les miens, rapetassa ses chaussures, fondit des balles...
et, quand il eut fini tout ce qu’il y avait à faire d’utile, il délaya
dans de l’huile un peu de terre, du charbon de bois pilé, se fabriqua un
pinceau avec des poils qu’il était allé couper à la queue d’un de ses
chiens,--et il fit de l’art... oui, il peignit sur les murs toutes les
bêtes des rocs et de la forêt, des ours, des loups, que poursuivaient
des chasseurs, armés d’arcs et de flèches... et, au-dessus de tout cela,
le boomerang... le Boomerang-Oiseau, symbole, égide, emblème de la
tribu!
Vers le septième jour la tempête se fit à ce point affreuse que Patrice
me demanda humblement si je consentirais à ce qu’il fît entrer les
chiens avec nous.
--Naturellement! répondis-je. Nous sommes tous frères...
Il alla les chercher. Ils étaient à moitié morts de froid, et, plus
encore, d’abrutissement. Ils restaient sur leurs quatre pattes,
flageolant, les yeux mi-clos, comme faisant tête encore à la tempête.
Les petits, brisés de fatigue, s’endormaient et, dans leur sommeil,
faisaient des rêves qui leur arrachaient des cris et des gémissements.
Ils se réveillaient en hurlant de frayeur.
Enfin, le neuvième jour, vers midi, le cyclone disparut vers le Nord, et
Patrice et moi, et les chiens, nous nous précipitâmes dehors. Quel
soulagement!...
Durant quelques moments, nous nous étirâmes, allâmes et vînmes devant la
hutte, jouant avec les chiens, comme des enfants.
Puis tout à coup:
--Dites donc, vieux! m’écriai-je. Qu’est-ce que nous fichons là?
--Allons-y! répondit l’Indien.
Un quart d’heure plus tard,--pare à virer, comme disent les marins. Les
chiens étaient rentrés, nous étions équipés, nous avions nos fusils, nos
outils, nous descendions vers le Sloo, cependant que là-bas, devant
nous, par delà la rivière, l’ouragan s’enfuyait, comme un nuage de
poussière que le vent chasse.