XXXVI

Vers le 20 janvier une sorte de cyclone glacé s’abattit sur la région.

Notre chasse à l’or nous passionnait tellement que, le jour où, comme

parlent les livres, les éléments commencèrent à se déchaîner, nous

voulûmes tout de même, Patrice et moi, aller aux sables.

Je sortis le premier. Mais je fus pris dans une sorte de tournoiement de

lanières cinglantes et hululantes qui ne me donna pas envie d’aller plus

loin. Je rentrai en toute hâte à la hutte et dis à Patrice, qui se

préparait, lui aussi, à sortir:

--Ne sortez pas. Il y a de quoi crever.

--Vous plaisantez, répondit-il. J’ai vu bien pis.

Il ouvrit la porte et fut comme happé par la tempête. Dix minutes se

passèrent. Puis j’entendis un cri, j’ouvris la porte,--et Patrice me

tomba dans les bras, ahuri, livide. Je le couchai sur le lit, le

frictionnai avec de l’alcool et, peu à peu, il revint à lui.

--Oui, dit-il. C’est un damné ouragan.

Toute la journée nous attendîmes que la tempête se calmât ou, tout au

moins, diminuât d’intensité. Jusqu’au soir, Patrice resta dans un état

voisin de l’idiotie, comme si on l’avait roué de coups, jeté dans un

étang glacé,--et autres plaisanteries de ce genre. Moi, j’essayai

d’abord de travailler, j’affûtai des couteaux et des scies, rafistolai

le harnachement des chiens,--mais cette vie d’encagé, après tant de

semaines d’horizons illimités, finit, en très peu d’heures, par me peser

sur le crâne; je restai là, sur ma caisse à biscuits, les mains vides,

ne sachant que faire et n’étant même pas capable, avec ce toit au-dessus

de ma tête, ces murs autour de moi, d’assembler deux idées.

La cabane, pendant que Patrice sortait de son cauchemar et que je

sombrais dans cette espèce de demi-imbécillité, la pauvre cabane en

voyait de rudes! Heureusement encore qu’elle était protégée contre le

vent du nord-est: sans cela elle eût été arrachée du sol, culbutée,

enlevée comme une feuille... Le vent se ruait sur elle et fonçait dessus

tête baissée... boum!... et par moment, changeant de tactique, il

faisait le tour de la hutte, comme s’il eût essayé d’y trouver une

issue, il semblait l’entourer d’un lasso sifflant, fou de rage... A

gauche, à droite, nous entendions de sourds grognements, des sortes

d’entrechocs, d’étreintes... Parfois, pris de peur, un chien poussait un

hurlement.

Vers la fin de ce jour,--dont la lueur nous parvenait rare et jaunâtre à

travers la toile huilée de notre unique fenêtre,--je m’étais assoupi, la

tête dans mes mains. Une sorte de plainte me tira de mon sommeil.

C’était Patrice, qui, à genoux, les bras étendus, devant une image de

boomerang qu’il venait de tracer dans le sol à la pointe de son couteau,

s’expliquait avec ses dieux. Il se jetait en avant, se redressait,

bredouillait des choses, geignait,--et, sur son visage couleur de

brique, de grosses gouttes de sueur coulaient.

Quand il eut fini cet exercice étrange:

--Alors, vous croyez dans tout ça! lui demandai-je.

--Ce n’est pas le moment de douter, répondit-il.

Il se déchaussa, se leva, fit deux fois le tour, à petits pas, de son

boomerang, une fois dans un sens et une seconde fois dans l’autre, et,

avec l’orteil de son pied droit, effaça l’image sacrée.

Puis, à mille lieues de moi dans le temps et l’espace, il alla s’étendre

sur le lit.

Marion des neiges · 第 36 / 71 题