XXXVIII

Pendant les quinze jours qui suivirent, nous voulûmes rattraper le temps

perdu. Jamais notre machine physique et morale n’avait besogné avec

autant d’entrain... Jamais nous n’avions obtenu un tel rendement. Nous

ramassions tant d’or que maintenant nous en avions presque peur. Nous

voyions ce tas d’or s’élever et nous le contemplions comme une chose de

mystère et de danger...

Un soir, Patrice rentra soucieux et, à la première question que je lui

posai, il me répondit, en jetant dans un coin son attirail:

--Il y a un homme par ici...

--Un homme? fis-je. Vous l’avez vu?

--Non... Mais j’ai vu ses pas sur la grève. Il est allé au ruisseau.

Puis il est remonté vers la hutte...

--Mais quand?

--Cette nuit sans doute...

Pour la première fois depuis notre départ d’Aklansas nous eûmes vraiment

l’impression que notre vie était menacée et qu’une force ennemie se

dressait devant nous.

Nous mangions en silence. Je dis à Patrice:

--A quoi songez-vous?

--Je songe, dit-il simplement, que ça n’est pas grand’chose, la marque

d’un pas sur le sable... Pourtant, il y a de la mort au bout de ça...

--Fatalement?

--Oui...

Pendant quarante-huit heures il ne se passa rien. J’en étais presque

arrivé à penser que l’homme avait pu s’en retourner... Mais Patrice, à

qui je confiai cette idée, haussa lentement et silencieusement les

épaules, et se mit à sourire.

--Non, dit-il. Là où il y a de l’or on ne s’en retourne pas. Tenez-vous

sur vos gardes et pensez à lui constamment. Car lui pense à vous.

Je m’endormis ce soir-là avec mon revolver à côté de moi.

Le lendemain matin, en sortant de la hutte, nous aperçûmes les traces du

mystérieux personnage. Il avait aux pieds des raquettes norvégiennes qui

avaient marqué profondément dans la neige leur large empreinte.

--Ah! Ah! dit Patrice. Le garçon a voulu jeter un coup d’œil...

Puis me montrant une mince fente pratiquée dans la toile huilée qui

tenait lieu de vitre:

--Regardez, fit-il. Avec son couteau...

Il réfléchit une seconde:

--Heureusement, dit-il, les dernières bûches étaient éteintes et

l’intérieur de la hutte noir comme la gueule d’un four... Sinon nous

étions canardés comme des chiens...

--Mais, fis-je, à propos de chiens, pourquoi n’ont-ils pas aboyé?

--C’est ma faute, répondit-il. Je les ai habitués à coups de fouet à

respecter le sommeil des hommes.

Tout de suite et sans plus de discours, nous prîmes les précautions qui

s’imposaient. Patrice fabriqua avec des planches un petit volet qui, de

l’intérieur, s’appliquait, pour la nuit, sur la fenêtre. La fermeture de

la porte fut renforcée.

Mais quand ce fut fait:

--Ce que nous faisons là est idiot, dit Patrice. Si nous n’avons, en

fait de tactique, que celle de la défensive, nous sommes flambés, et, un

de ces quatre matins, nous nous réveillerons avec chacun une

demi-douzaine de balles dans le corps.

Pendant deux jours, nous battîmes le pays pour tâcher de mettre la main

sur l’homme. Nous fouillâmes les rochers, les ravins d’alentour, les

bois de sapins, descendîmes jusqu’à la plaine... Rien! pas plus d’homme

qu’au fond de ma battée... Patrice lui-même semblait croire que

l’inconnu avait déguerpi.

--Bizarre! disait-il. C’est la première fois que je vois ça... Sans un

coup de feu? Quel phénomène!

La nuit qui vint, vers deux ou trois heures, je fus réveillé par le

bruit très particulier que fait la neige sous le poids d’un pas d’homme:

le bruit d’une ouate qu’on bourre. Je me levai à moitié sur le coude,

et, sans un mot, d’une main précautionneuse, secouai Patrice. Il était

déjà réveillé et il me dit d’une voix basse:

--Voilà un quart d’heure que je l’entends. Il tourne autour de la

maison. Ne bougez pas.

--Mais, fis-je, est-ce que nous n’allons pas lui sauter dessus?

--Non. Il a l’œil sur la porte et, dès qu’il la verrait s’ouvrir, il

nous fusillerait à coup sûr. Ne nous rendons pas ridicules.

Il avait pris son revolver. Je pris le mien et nous attendîmes, retenant

notre souffle. Au bout d’un moment, Patrice, qui avait une oreille d’une

incroyable finesse, me dit: «Il est parti...» Il se retourna contre le

mur et se rendormit. Cette histoire m’avait un peu tordu les nerfs; je

mis plus d’une heure à retrouver le sommeil.

Mais le lendemain, quand, notre journée finie, nous regagnâmes notre

gîte, nous nous aperçûmes qu’il avait été visité et fouillé en détail.

On avait ouvert nos caisses, éparpillé nos hardes à droite et à gauche,

creusé le sol...

--Par le boomerang! jura Patrice. Cet animal-là me rendra fou! Quel

singulier travail il fait! Tout ce que vous voudrez, James: ça n’est pas

un professionnel... Il s’agite comme un gosse et ne sait où donner du

nez.

Nous nous assîmes sur nos caisses éventrées en nous demandant ce que

nous allions faire. Nous étions à la fois furieux, agacés de ce danger

qui tournait autour de nous et rassurés, amusés: le malheureux n’avait

pas flairé une seconde notre cachette et il n’y avait dans son opération

ni ordre, ni méthode, ni intelligence... Un pauvre diable probablement.

Marion des neiges · 第 38 / 71 题