XXX

Le sixième jour,--cela se passait le matin, assez tard, j’étais resté au

lit, exténué et, aussi, bizarrement agité par ce rêve... Marion! Marion!

Quel chemin souterrain elle avait l’air de faire en moi!... Patrice,

qui, lui, était sorti, et de bonne heure à la pointe du jour, rentra,

trempé jusqu’à la ceinture, dégouttant d’eau.

Il me dit:

--Je viens de traverser le Sloo et c’est d’ailleurs une assez

désagréable opération. C’est plein de sables mouvants. On ne sait pas où

poser le pied. J’ai failli trois ou quatre fois y rester.

--C’est idiot, lui dis-je. D’autant plus que rive droite ou rive gauche,

les choses doivent bien se présenter à peu près de la même façon.

--Oui, fit-il,--stupidement de la même façon. J’ai tout de même voulu

voir. J’ai vu. Il n’y a rien. Partons!...

Je me levai d’un bond:

--Vous avez raison, lui dis-je. Partons. Il n’y a rien à récolter par

ici. Les froids vont nous tomber dessus un de ces jours et nous forcer à

nous terrer. Pour six mois!... Dans un pays où il n’y a en fait de

gibier que des espèces d’aigles avec quoi on ne pourrait même pas faire

la soupe. Or, nos conserves s’épuisent. Nous en avons peut-être encore

pour deux mois... Filons donc!... Tirons-nous de ce guêpier... Tâchons

de trouver un coin où, bon Dieu!... il y ait tout de même un peu d’or et

où, en tout cas, il y ait de quoi ne pas crever de faim...

Pendant que nous parlions ainsi, Patrice avait retiré ses bottes, changé

de pantalon.

--Quand partons-nous? lui demandai-je.

--Demain, dit-il. Il faut d’abord plier bagage, ficeler tout cela sur le

traîneau, et, ensuite, réfléchir... Où aller, James?

--Où aller, Patrice?

--Il y a trois solutions. La première: retourner à Aklansas poches vides

et tête basse...

--Cent mille fois plutôt crever!

--La seconde: lâcher le Sloo, piquer sur les placers classiques du New

Koléa ou du Brundsey, où nous serons toujours sûrs de pouvoir, primo:

ramasser un peu d’or... pas beaucoup,--mais enfin de quoi sauver la

face... secundo, manger...

--Médiocre, çà, Patrice!...

--Très médiocre. La troisième: lâcher le lit du Sloo, vu qu’il y a le

traîneau et que les traîneaux ne sont faits ni pour flotter sur l’eau ni

pour trotter sur le sable, mais, plutôt, comme je me le suis laissé

dire, dans de la bonne neige d’au moins six pouces...

--Lâcher le lit du Sloo, Patrice?

--Le lâcher, oui, James,--suivre la route d’au delà des montagnes, par

l’intérieur, reprendre la rivière plus haut, à l’entrée dans les

plaines...

--Ah! bon! Vous m’avez fait peur! Car vous savez: notre destin est sur

le Sloo!

--Il est là et nulle part ailleurs,--oui!... Hein! est-ce bête! Je crois

au Sloo plus encore maintenant qu’il m’a floué... La victoire est une

simple question d’entêtement... Pas d’or ici? Il y en aura là-bas!... là

où le Sloo quitte les montagnes et vient battre sa flemme sur cent

quarante milles dans les plaines... C’est là qu’il dépose ses petites

saletés... Aucun homme de bon sens ne peut en douter. C’est ainsi que

les choses se passent pour le Chari et le Rowl... C’est à la sortie des

montagnes que les eaux lâchent leurs paillettes... J’ai réfléchi à cela

toute la nuit... Qu’est-ce que vous avez fait, vous, cette nuit?...

Dormi, hein?

--Oui,--et rêvé!... fis-je.

--Rêvé! s’écria-t-il. C’est le comble de l’absurdité!

Marion des neiges · 第 30 / 71 题