Le sixième jour,--cela se passait le matin, assez tard, j’étais resté au
lit, exténué et, aussi, bizarrement agité par ce rêve... Marion! Marion!
Quel chemin souterrain elle avait l’air de faire en moi!... Patrice,
qui, lui, était sorti, et de bonne heure à la pointe du jour, rentra,
trempé jusqu’à la ceinture, dégouttant d’eau.
Il me dit:
--Je viens de traverser le Sloo et c’est d’ailleurs une assez
désagréable opération. C’est plein de sables mouvants. On ne sait pas où
poser le pied. J’ai failli trois ou quatre fois y rester.
--C’est idiot, lui dis-je. D’autant plus que rive droite ou rive gauche,
les choses doivent bien se présenter à peu près de la même façon.
--Oui, fit-il,--stupidement de la même façon. J’ai tout de même voulu
voir. J’ai vu. Il n’y a rien. Partons!...
Je me levai d’un bond:
--Vous avez raison, lui dis-je. Partons. Il n’y a rien à récolter par
ici. Les froids vont nous tomber dessus un de ces jours et nous forcer à
nous terrer. Pour six mois!... Dans un pays où il n’y a en fait de
gibier que des espèces d’aigles avec quoi on ne pourrait même pas faire
la soupe. Or, nos conserves s’épuisent. Nous en avons peut-être encore
pour deux mois... Filons donc!... Tirons-nous de ce guêpier... Tâchons
de trouver un coin où, bon Dieu!... il y ait tout de même un peu d’or et
où, en tout cas, il y ait de quoi ne pas crever de faim...
Pendant que nous parlions ainsi, Patrice avait retiré ses bottes, changé
de pantalon.
--Quand partons-nous? lui demandai-je.
--Demain, dit-il. Il faut d’abord plier bagage, ficeler tout cela sur le
traîneau, et, ensuite, réfléchir... Où aller, James?
--Où aller, Patrice?
--Il y a trois solutions. La première: retourner à Aklansas poches vides
et tête basse...
--Cent mille fois plutôt crever!
--La seconde: lâcher le Sloo, piquer sur les placers classiques du New
Koléa ou du Brundsey, où nous serons toujours sûrs de pouvoir, primo:
ramasser un peu d’or... pas beaucoup,--mais enfin de quoi sauver la
face... secundo, manger...
--Médiocre, çà, Patrice!...
--Très médiocre. La troisième: lâcher le lit du Sloo, vu qu’il y a le
traîneau et que les traîneaux ne sont faits ni pour flotter sur l’eau ni
pour trotter sur le sable, mais, plutôt, comme je me le suis laissé
dire, dans de la bonne neige d’au moins six pouces...
--Lâcher le lit du Sloo, Patrice?
--Le lâcher, oui, James,--suivre la route d’au delà des montagnes, par
l’intérieur, reprendre la rivière plus haut, à l’entrée dans les
plaines...
--Ah! bon! Vous m’avez fait peur! Car vous savez: notre destin est sur
le Sloo!
--Il est là et nulle part ailleurs,--oui!... Hein! est-ce bête! Je crois
au Sloo plus encore maintenant qu’il m’a floué... La victoire est une
simple question d’entêtement... Pas d’or ici? Il y en aura là-bas!... là
où le Sloo quitte les montagnes et vient battre sa flemme sur cent
quarante milles dans les plaines... C’est là qu’il dépose ses petites
saletés... Aucun homme de bon sens ne peut en douter. C’est ainsi que
les choses se passent pour le Chari et le Rowl... C’est à la sortie des
montagnes que les eaux lâchent leurs paillettes... J’ai réfléchi à cela
toute la nuit... Qu’est-ce que vous avez fait, vous, cette nuit?...
Dormi, hein?
--Oui,--et rêvé!... fis-je.
--Rêvé! s’écria-t-il. C’est le comble de l’absurdité!