Ainsi fîmes-nous donc. Nous passâmes tout le reste de la journée à
préparer le traîneau, à vérifier les attelages, charger les bagages,
nettoyer les chiens,--sacré travail!... Ce jour-là nous nous couchâmes à
minuit passé,--mais nous étions si contents de nous en aller!... et, le
lendemain matin, dès que le premier petit jour s’annonça, nous partîmes,
les chiens hurlant de joie. Il y avait plus de huit jours qu’ils étaient
au repos. Ils en étaient devenus à moitié enragés.
Tout de suite nous nous éloignâmes du Sloo et piquâmes vers l’intérieur.
Dans la matinée, nous fîmes dix-huit milles,--tellement nous avions hâte
de nous éloigner de ce lieu maudit. Le courage, l’espoir, l’entrain nous
étaient revenus. Patrice, silencieusement, riait des mille petites rides
de sa face violette. Moi, je sifflais à tue-tête, sur l’air de:
_Vous avez eu mon cœur,
Petite fille,
Il fallait le garder!...
Mais voilà: vous ne saviez pas.
Est-ce qu’on sait jamais!..._
Le voyage se fit sans trop d’incidents, sauf, quand, dès le lendemain de
notre départ, nous nous mîmes à longer la base des Ayaks, qui, avec
leurs éboulis de rochers, leurs forêts de sapins torturés par le vent,
nous séparaient du Sloo. Car ces Ayaks sont de vrais nids d’ours. Jamais
je n’en avais tant rencontré. Nous les voyions débouler au petit galop
de la montagne, à ce petit galop titubant et un peu comique, de bons
bourgeois qui courent après le train,--et dont il faut se méfier,
diable! car il cache une vitesse très grande et une force
impressionnante. L’ours est un animal qui trompe parce qu’il a «une
bonne tête». Au fond, c’est une sale espèce et qui, peut-être la seule
parmi celles des terres glacées, est capable de ruse.
Patrice et moi nous en abattîmes une bonne quantité; Patrice en
descendit sept; moi trois. De quoi monter un petit magasin de
fourrure...
Le dernier, d’ailleurs, nous donna chaud et je crois bien qu’avec lui
mon voyage terrestre fut sur le point de se terminer: parce que je
voulus, un peu, je le confesse, pour épater Patrice,--et on ne devrait
jamais chercher à épater,--parce que je voulus, dans son assaut,
l’attendre jusqu’à ce qu’il fût à dix ou douze yards de moi. C’était un
ours magnifique, à la fourrure d’un brun clair, presque rougeâtre. Je le
laissai donc venir, au petit galop... bodoum!... bodoum!... et quand il
fut, comme je le disais, à une douzaine de yards de moi (j’entendais le
souffle énorme qui lui sortait de la gueule...), je tirai, et, par la
barbe de Mahomet! le coup rata!... Je n’avais qu’une cartouche dans le
canon... Ce fut comme si on m’avait pétrifié... Un frisson me parcourut
et j’entendis Patrice qui criait: «Que faites-vous?» Pourtant il est de
ces dangers devant lesquels, en raison même de leur énormité, on ne
tremble pas... J’eus la présence d’esprit et j’eus le temps tout juste
de relever le chien et de tirer de nouveau... Le coup, cette fois, Dieu
soit loué! partit et la bête, frappée au défaut de l’épaule, tomba...
Elle tomba assise sur son train de derrière, ses pattes de devant
restant raidies, toutes griffes écartées... et, glissant dans cette
posture, masse énorme de fourrure, de chairs déchiquetées, elle suivit
son élan, continua sa course, morte, foudroyée, jusqu’à moi... Arrivée
là, elle s’écroula, la gueule sur mes bottes... Je restai immobile, à
moitié fou d’angoisse... Patrice, lui, après être également resté sans
bouger pendant trois ou quatre secondes, accourut et me prit dans ses
bras en disant: «Pourquoi faites-vous des choses pareilles?»
--Mais, lui dis-je, en retrouvant ma respiration et, peu à peu, mon
rire,--mais je ne l’ai pas fait exprès!
Quel moment!