XXXI

Ainsi fîmes-nous donc. Nous passâmes tout le reste de la journée à

préparer le traîneau, à vérifier les attelages, charger les bagages,

nettoyer les chiens,--sacré travail!... Ce jour-là nous nous couchâmes à

minuit passé,--mais nous étions si contents de nous en aller!... et, le

lendemain matin, dès que le premier petit jour s’annonça, nous partîmes,

les chiens hurlant de joie. Il y avait plus de huit jours qu’ils étaient

au repos. Ils en étaient devenus à moitié enragés.

Tout de suite nous nous éloignâmes du Sloo et piquâmes vers l’intérieur.

Dans la matinée, nous fîmes dix-huit milles,--tellement nous avions hâte

de nous éloigner de ce lieu maudit. Le courage, l’espoir, l’entrain nous

étaient revenus. Patrice, silencieusement, riait des mille petites rides

de sa face violette. Moi, je sifflais à tue-tête, sur l’air de:

_Vous avez eu mon cœur,

Petite fille,

Il fallait le garder!...

Mais voilà: vous ne saviez pas.

Est-ce qu’on sait jamais!..._

Le voyage se fit sans trop d’incidents, sauf, quand, dès le lendemain de

notre départ, nous nous mîmes à longer la base des Ayaks, qui, avec

leurs éboulis de rochers, leurs forêts de sapins torturés par le vent,

nous séparaient du Sloo. Car ces Ayaks sont de vrais nids d’ours. Jamais

je n’en avais tant rencontré. Nous les voyions débouler au petit galop

de la montagne, à ce petit galop titubant et un peu comique, de bons

bourgeois qui courent après le train,--et dont il faut se méfier,

diable! car il cache une vitesse très grande et une force

impressionnante. L’ours est un animal qui trompe parce qu’il a «une

bonne tête». Au fond, c’est une sale espèce et qui, peut-être la seule

parmi celles des terres glacées, est capable de ruse.

Patrice et moi nous en abattîmes une bonne quantité; Patrice en

descendit sept; moi trois. De quoi monter un petit magasin de

fourrure...

Le dernier, d’ailleurs, nous donna chaud et je crois bien qu’avec lui

mon voyage terrestre fut sur le point de se terminer: parce que je

voulus, un peu, je le confesse, pour épater Patrice,--et on ne devrait

jamais chercher à épater,--parce que je voulus, dans son assaut,

l’attendre jusqu’à ce qu’il fût à dix ou douze yards de moi. C’était un

ours magnifique, à la fourrure d’un brun clair, presque rougeâtre. Je le

laissai donc venir, au petit galop... bodoum!... bodoum!... et quand il

fut, comme je le disais, à une douzaine de yards de moi (j’entendais le

souffle énorme qui lui sortait de la gueule...), je tirai, et, par la

barbe de Mahomet! le coup rata!... Je n’avais qu’une cartouche dans le

canon... Ce fut comme si on m’avait pétrifié... Un frisson me parcourut

et j’entendis Patrice qui criait: «Que faites-vous?» Pourtant il est de

ces dangers devant lesquels, en raison même de leur énormité, on ne

tremble pas... J’eus la présence d’esprit et j’eus le temps tout juste

de relever le chien et de tirer de nouveau... Le coup, cette fois, Dieu

soit loué! partit et la bête, frappée au défaut de l’épaule, tomba...

Elle tomba assise sur son train de derrière, ses pattes de devant

restant raidies, toutes griffes écartées... et, glissant dans cette

posture, masse énorme de fourrure, de chairs déchiquetées, elle suivit

son élan, continua sa course, morte, foudroyée, jusqu’à moi... Arrivée

là, elle s’écroula, la gueule sur mes bottes... Je restai immobile, à

moitié fou d’angoisse... Patrice, lui, après être également resté sans

bouger pendant trois ou quatre secondes, accourut et me prit dans ses

bras en disant: «Pourquoi faites-vous des choses pareilles?»

--Mais, lui dis-je, en retrouvant ma respiration et, peu à peu, mon

rire,--mais je ne l’ai pas fait exprès!

Quel moment!

Marion des neiges · 第 31 / 71 题