XXIX

Nous rentrâmes fort tard, allongeant le pas, soufflant, sans mot dire,

forcés, pour nous guider dans les ténèbres complètes, de suivre le bord

de l’eau.

Nous fûmes accueillis par les hurlements des chiens, qui, n’ayant pas

mangé depuis dix-huit heures, trouvaient le temps long.

--Ah! Patrice! dis-je. Ça va mal!

Je m’étais jeté sur le grabat.

--Allons, dit l’Indien. Vous n’allez pas déjà vous laisser abattre!

--Vous trouvez que c’est gai?

Il eut ce mot:

--Pour des gens comme vous et moi, les choses gaies... ce n’est pas

drôle...

Je ne pus m’empêcher de rire et, me relevant, je mangeai le morceau de

poisson fumé que Patrice, mère nourrice, me tendait.

Il en fut ainsi pendant cinq jours encore.

Pendant cinq jours, comme des rats, enfermés dans une cage dont les

barreaux rougis leur brûlent les pattes, nous allâmes, furetâmes, de

droite et de gauche,--d’abord avec un peu de sang-froid et de méthode,

puis, bientôt, au hasard, poussés par la superstition, allant où la

brindille d’herbe emportée par le vent semblait nous guider, où les

oiseaux des rochers, sautant de pierre en pierre, semblaient nous

appeler.

Par tous les temps!... Par ces merveilleux temps de soleil glacé qui

font chanter toute la nature... Par ces affreux temps de brume

rougeâtre, jaunâtre, qui noient et qui étouffent. Par le vent soufflant,

à larges, rudes, énormes bourrées, devant lesquelles il fallait se

baisser, s’arc-bouter, pour n’en être pas jeté à terre...

Au tableau: nos dernières onces de graisse fondus, de la fièvre dans les

yeux de Patrice... quant à moi, j’étais brisé, vidé de toute pensée...

Et la nuit qui suivit ce cinquième jour, j’eus encore un rêve,--un rêve

tel que j’en suis encore à me demander si, dans une existence

antérieure, je n’ai pas vécu cela...

C’était par une admirable nuit d’été. Je devais avoir quinze ou seize

ans. J’avais laissé mon père et ma mère dans cette maison, dans cette

grande salle à manger carrelée, le long des murs de laquelle des

tapisseries étaient tendues... et je me rappelle... comme c’est

bizarre!... descendant du premier étage dans cette salle à manger il y

avait un petit escalier en colimaçon qu’on avait comme habillé avec une

de ces tapisseries, sur laquelle on voyait dans de la verdure très

vieille et très fanée, un loup gris foncé et un chien blanc sale.

J’étais sorti dans le jardin, où cela sentait bon!... Je me rappelle ce

parfum: de printemps, d’œillets poivrés, de terre humide et chaude, de

jeunesse et d’amour... Au-dessus de ma tête, un ciel de velours noir,

éclaboussé d’étoiles!... Quelque chose de fou!

J’allais... et tout à coup je sentis qu’Elle était là, à côté de moi...

Je lui pris la main, une petite main tiède et grasse. Elle me dit:

--Nous allons aller jusqu’à la grille et voir s’il n’y a pas de lettres

dans la boîte...

Nous y allâmes. Rien dans la boîte. En agitant les feuillages, nous

fîmes faiblement tinter la clochette cachée dans les vignes vierges...

--Revenons, dit-elle.

Et nous remontâmes l’allée, où les petits cailloux criaient sous nos

pas,--et au moment où nous allions tourner le coin de la maison, il se

passa quelque chose d’inouï: je l’attirai à moi, la serrai contre moi,

en tremblant, et je l’embrassai, sur la tempe, sur ses cheveux...

--Que faites-vous? me dit-elle.

--Ah!... Marion!... Marion!... répondis-je.

Je me réveillai... Le cœur me battait dans la poitrine!

Marion des neiges · 第 29 / 71 题