Le lendemain, à la petite pointe du jour, nous partîmes. Nous avions
emporté des outils. Nous longeâmes d’abord toute la grève en suivant le
bord de l’eau, jusqu’à un point qui, sur les cartes Bird au 20.000e, est
indiqué à peu près par le deuxième o de Sloo; puis nous revînmes à notre
point de départ, en prenant, cette fois, par le milieu de la grève, à
égale distance entre la rivière et des falaises. Puis nous repartîmes
(il était à ce moment plus de onze heures et une petite pluie glacée
s’était mise à tomber) en suivant le pied des falaises et en explorant
les criques. De petits ruisseaux descendant des collines latérales
venaient se perdre dans les sables du Sloo. Nous en remontâmes deux
jusqu’à plus d’un demi-mille, ce qui nous força à grimper, de roc en
roc, pendant plus d’une heure. Les rochers étaient pleins de grands
oiseaux à tête de rapace et plumage gris tacheté de blanc, que je ne pus
identifier. J’essayai d’un tirer un. Je dus le blesser à la patte.
Furieux, il fonça sur moi avec ses grandes ailes qui claquaient comme
des toiles, et, quand il fut à deux ou trois mètres de moi, sans doute
eut-il peur, il se rejeta en arrière, reprit de la hauteur... Je vis
qu’au-dessous de lui quelque chose de sanglant pendait.
En fait d’or,--rien.
Nous revînmes par les falaises. Elles sont couvertes d’une herbe rase,
roussie, séchée par le froid et qui, sous le pied, se dissout en une
sorte de poussière grise et fine comme de la cendre. De petits arbustes
rabougris se débattent péniblement contre le vent glacé. Pas d’or.
Aucune trace de terre aurifère.
Nous rentrâmes à la tente, trempés de sueur, exténués...
--Par le boomerang! jurait Patrice. Vous n’avez rien vu?
--Rien...
--Moi non plus! Terre damnée! Ce sont les démons qui nous ont amenés par
ici. Celui qui vous a donné le renseignement est un fieffé coquin...
Pendant toute la soirée nous épiloguâmes là-dessus.
Nous étions nerveux, agités d’une sorte d’angoisse fébrile,--mais du
reste pas découragés,--non, pas encore. D’ailleurs quel est donc l’homme
des placers qui, jamais, s’est découragé? Quel est donc le joueur que le
sort contraire à lassé?
Le lendemain, nous repartîmes, plus tôt encore,--en pleine nuit.
Nous poussâmes notre expédition, à belle allure, sans desserrer les
dents, jusqu’à une falaise rouge, où nous avions vaguement aperçu, à
travers la brume, de grandes zébrures sombres, qui pouvaient être des
filons...
Nous n’atteignîmes la falaise qu’à deux heures après midi, et, tout de
suite, d’un seul coup d’œil, nous comprîmes qu’il n’y avait rien là pour
nous. C’étaient des traînées de cristaux énormes, fort beaux,
d’améthystes, qu’on nous eût peut-être payés un assez bon prix chez les
bijoutiers d’Aklansas. Mais nous n’étions pas hommes à nous rabattre sur
ces demi-trésors.
Nous aurions été plus bas encore dans la misère et dans l’échec et l’on
nous aurait tendu, pour nous détourner du but, cent, mille, dix mille
dollars que nous aurions, je crois bien, repoussé tout cela, tellement
l’or est chose folle, tellement nous étions fous et, dans notre folie,
profondément désintéressés.