XXV

Or, le lendemain matin, quand je me réveillai (il devait être environ

sept ou huit heures,--j’avais dormi tout d’une traite, sans un rêve!),

je m’aperçus que la place de Patrice, à côté de moi, sur la couchette de

peau d’ours, était vide et froide. Il devait être parti depuis

longtemps... J’eus immédiatement la certitude qu’il n’avait pu attendre

et que, malgré le solennel engagement pris la veille (huit jours de

repos!... de repos complet!...) il était déjà sur le terrain de chasse.

Je m’assis sur le bord de la couchette et je me mis à rire... Nul

décidément,--même pas Patrice--ne pouvait rester de sang-froid dans le

rayon d’attraction de l’or...

Je sortis de la tente. Le jour pointait à peine. C’est-à-dire qu’une

sorte de lumière diffuse, opaline, dont on n’eût pu dire où était la

source, commençait à faire vivre l’atmosphère. Grâce à cette lumière

peut-être voyait-on à dix pas devant soi. J’éclatai de rire, de nouveau,

en songeant à ce Patrice, qui, à tâtons, courbé sur le sable, était en

train de chercher son or.

J’allai voir les chiens. Ils s’éveillaient eux aussi, et, sentant bien

que ce jour ne serait pas jour de travail, ils s’éveillaient lentement,

paresseusement, à grandes bâillées, bruyantes et chaudes. Pi-How, lui

seul, en tant que roi, ne donnait point à ses sujets et ne me donnait

point à moi-même la joie maligne de le voir aux prises avec le sommeil

et la flemme. Le corps tendu, bandé, les oreilles droites, vibrantes, le

regard de feu, pas une goutte de son sang n’avait été conquise,

semblait-il, par la fatigue. On eût dit qu’il avait passé la nuit ainsi,

aux aguets, son regard de chef trouant la nuit. Il fallut que je

l’appelasse par deux fois pour qu’il consentît à se lever et à venir

jusqu’à moi. Ce n’était pas un chien de caresse, et, sous la main de

l’homme, tout son poil frissonnait et devenait rude comme de la limaille

de fer.

--C’est bien, lui dis-je. Tu as bien travaillé. Tu as mené «tes hommes»

épatamment. Maintenant tu peux te reposer et dormir.

Il ne répondit à mes paroles d’amitié par aucun signe de démonstration

et s’en retourna, droit, digne, écrasant les pattes des chiots qui se

trouvaient sur sa route, et qui poussèrent des cris aigus.

Je revins à la tente. J’avais une faim de loup et je me mis à manger un

de ces poissons fumés qu’on appelle à Aklansas des «Klus» et qui n’ont

de goût que par la quantité énorme de poivre vert qu’on y fourre.

L’air s’éclaircissait de plus en plus et déjà j’apercevais les premières

petites falaises qui bordent le Sloo sur sa rive droite. Le poisson

m’avait donné soif. J’allai jusqu’à la rivière boire dans le creux de ma

main quelques gorgées d’eau. Elle avait un petit goût ferrugineux qui

n’était point désagréable.

Je n’étais nullement inquiet sur le sort de Patrice,--car il était

tellement prudent!... il connaissait tellement les lois de cette

région!... mais, comme je m’ennuyais tout seul, je l’appelai:

Patrice!--Je fus surpris de voir combien dans cette atmosphère chargée

de petits cristaux de neige la voix se propageait peu. J’eus

l’impression d’avoir crié dans du coton. Personne ne répondit. Seul un

chien aboya, stupidement, d’une voix aiguë, que Pi-How fit taire d’un

grognement sombre. Alors, encore une fois, je m’en retournai vers la

tente, et, pour tuer le temps, je me mis à nettoyer mon fusil, dont la

rouille avait piqué le canon.

Patrice revint vers les dix heures.

--Eh bien! lui dis-je. Qu’est-ce que vous êtes devenu? Vous êtes allé

sur le terrain?

--Non, répondit-il. Je suis tout simplement allé prendre l’air. Il

faisait une chaleur sous cette tente...

Mais il ne savait pas mentir. En disant cela il riait et mâchonnait une

brindille.

--Allons! insistai-je. Vous y êtes allé! Vous n’avez pas pu tenir!

Qu’avez-vous vu? Y en a-t-il?

--De quoi?

--De l’or, parbleu!

--Je vous dis que je n’y suis pas allé! Je me repose! Huit jours de

repos!

Il me tourna le dos et il alla donner un coup d’œil aux chiens. Nous

déjeunâmes. Puis ce fut l’après-midi,--une après-midi longue, longue...

Nous allions, nous venions, nous tournions autour de la tente, nous

bâillions, nous nous étirions, et, de temps en temps, l’un de nous

disait:

--Ça fait tout de même du bien de se reposer!

A quoi l’autre répondait:

--Sûrement!

Puis le silence, de nouveau, se jetait sur nous, à la façon d’une

couverture.

Marion des neiges · 第 25 / 71 题