Puis au delà des Roches Pelées nous rencontrâmes les inondations. Il
fallut rebrousser chemin et passer par la montagne. Ceux qui connaissent
la route (si on peut appeler cela la route!) de Tempès, Argyl, Ardwick,
etc., pourront juger de l’effort qu’il nous fallut faire. Heureusement,
le traîneau était solide!... Un jour, vers la tombée de la nuit, il
dégringola dans une espèce de petit ravin encombré de rochers, où,
pendant un moment, nous nous demandâmes, avec quelle angoisse! s’il ne
s’était pas fracassé. Il n’avait rien! Pas une fêlure! Il avait rebondi
de roche en roche comme un mannequin d’osier...
Bref, nous mîmes exactement deux mois et quatre jours pour atteindre le
Sloo,--deux mois et quatre jours pendant lesquels nous n’aperçûmes pas
un être humain! L’après-midi du jour de notre départ, seulement, nous
avions entre-deviné, à travers la tombée de la neige, de vagues
silhouettes de chasseurs qui rentraient des Lacs.
Vers la fin décembre, donc, par une belle journée, nous arrivions au
Sloo.
Patrice, pendant ces deux mois, bien que je n’eusse guère eu le temps de
le regarder et de l’analyser, était entré profondément dans mon cœur.
C’était un homme qui parlait peu, qui faisait peu de gestes, qui n’avait
même pas une originalité très grande. Par ses manières, ses façons de
parler et de penser, il était très près du blanc. Sa caractéristique
consistait en ceci qu’il était parfaitement sain. Tout en lui était
sain: la chair, le sang... Il s’était une fois blessé assez profondément
à la jambe en tombant sur une roche. En trois jours la blessure s’était
refermée et sans qu’une goutte de pus se fût montrée... Les idées:
calmes, droites... Sans doute il y avait cette passion du jeu... Mais,
quand la conversation tombait là-dessus, il en parlait avec tant de
raison, tant de logique, qu’on finissait par se demander si, vraiment,
l’amour du jeu n’était pas la chose la plus normale et la plus sensée du
monde...
Quant à sa force, son adresse, son agilité, sous une apparence
d’indolence et de lenteur, elles atteignaient le but avec une précision,
une efficacité extraordinaires, par le moyen le plus joli.
De mon côté, j’avais, je crois,--et je ne sais ni pourquoi, ni
comment,--gagné sa sympathie. Peut-être parce que je ne m’étais jamais
forcé pour la conquérir. Cette sympathie, il ne la disait pas, mais, le
soir, auprès du feu, en tirant de lourdes bouffées de fumée des gros
cigares amers qu’il avait roulés lui-même, il me regardait, les yeux
mi-clos, avec un indéfinissable sourire.
Après un premier mouvement de joie, donc, que nous eûmes en arrivant au
Sloo, nous prîmes, mon compagnon et moi, une grande résolution: celle de
nous reposer pendant toute une semaine.
--Patrice, lui dis-je, il faut que, pendant huit jours, nous n’ayons
même pas à lever le petit doigt.
--Entendu...
Nous dressâmes la tente sur la grève même, pour ne pas avoir à creuser
la terre glacée, dure comme du fer, ce qui aurait pu fatiguer nos
muscles délicats de néo-flemmards. Puis, la tente dressée, nous
disposâmes toutes choses de manière que, pendant ces huit jours, nous
eussions le maximum de confort. Le traîneau fut déchargé, les sacs
ouverts; nous en retirâmes des tas d’objets auxquels nous n’avions pas
touché depuis notre départ d’Aklansas, dont nous avions même, pour
certains oublié l’existence: une marmite, une casserole, des
fourchettes, une petite glace à trois faces, etc. Patrice, qui était né
architecte, comme les castors, construisit un admirable four dans le
sable avec des galets et des morceaux de bois pétrifié par l’eau du
Sloo. Grâce à ce four, nous pourrions manger chaud, ce qui, pendant
notre voyage, ne nous était pas arrivé tous les jours.
Enfin, suprême raffinement, destiné à nous prouver à nous-mêmes que nous
étions encore des hommes, que nous avions encore des attaches avec la
civilisation, nous épinglâmes artistiquement après la toile, à
l’intérieur de la tente, une image extraite d’une revue illustrée de
Chicago, le _Monday Chronicle_, que nous avions trouvée dans les
bagages, enveloppant un morceau de savon. Je la revois encore, cette
image. C’était une gravure tirée à l’encre bistre, représentant, avec
des blancs et des ombres d’un cru!... un tournoi de tennis à Wimbledon.
Une jeune fille était en train de donner un grand coup de raquette. Le
photographe l’avait saisie une jambe en l’air, comme un pantin ivre, la
figure contractée par l’effort et le soleil,--bon Dieu! la pauvre fille,
qu’elle était laide!
Notre installation fut terminée assez tôt dans l’après-midi. Patrice et
moi nous étions ravis. Nous avions absolument l’air de petits employés
qui vont prendre leur retraite et qui viennent de s’acheter une maison
de campagne. Jusqu’à la tombée de la nuit, nous restâmes à flâner et à
nous étirer paresseusement. Nous allions voir les chiens, leur jeter un
morceau de biscuit, rafistoler un collier, nous revenions, nous nous
asseyions devant la tente, dans le sable, les jambes étendues,
sifflotant _Peggy, petite innocente_:
_Avec vous
Pour toujours!_
Nous n’avions jamais dîné de meilleur cœur. Nous vidâmes ce soir-là, en
signe de réjouissance, une boîte de homard qui avait un abominable goût
de fer-blanc.