XXVI

Je passai toute la journée à nettoyer mon fusil. Il en avait besoin.

Mais moi aussi j’avais besoin de frotter et de récurer. Sans ce travail,

je me demande comment j’aurais tué les heures. Patrice, lui, avait sorti

de sa poche son couteau et il s’amusait à tailler de petits bouts de

bois, assis sur le sable. Parfois, se renversant en arrière, comme un

homme tué d’une balle, il restait étendu sur le dos, la face parallèle

au plafond laiteux du ciel.

Nous eûmes un petit moment de distraction vers le soir parce que les

chiens se mirent à grogner.

--Qu’est-ce qu’ils ont? demandai-je.

Patrice alla leur jeter un coup d’œil et revint en disant:

--Pas grand’chose. Le poil n’a pas bougé. C’est une petite bête qui doit

rôder dans les environs.

Comme mon fusil était tout battant neuf et que je ne voulais pas le

salir, je pris celui de Patrice, un vieux Witneys, lourd comme une

bombarde, au canon tout bosselé de chocs. Mais j’eus beau aller et venir

sur la grève, pousser jusqu’aux premières falaises, fouiller les roches,

je ne trouvai rien.

Je revins sur mes pas. Je trouvai Patrice en train de faire le dîner.

--Nous allons manger tout de suite, dit-il. Après quoi nous irons nous

coucher.

Ce que nous fîmes. Nous dévorâmes silencieusement notre ration de

biscuit et de poisson fumé (notre régime était exactement le même que

celui des chiens) en nous regardant de temps en temps du coin de l’œil.

En fait, chacun de nous savait bien ce que pensait l’autre et la

situation nous paraissait assez comique.

Nous nous couchâmes ce soir-là à six heures. Jamais nous ne nous étions

couchés si tôt. Nous eûmes une peine énorme à nous endormir. Vers minuit

ou une heure seulement, nous tombions dans le néant et après nous être

cent fois tournés et retournés sur notre grabat.

A sept heures du matin, Patrice était debout. Il me réveilla en me

secouant comme un sac avec son pied.

--Eh! dites! fit-il. Écoutez-moi!

J’ouvris un œil ahuri. Il était debout, tout équipé, avec ses raquettes

et son fusil. Je me dressai sur mon séant:

--Qu’est-ce qui vous prend?

--Est-ce que nous allons faire longtemps les imbéciles? demanda-t-il. Je

m’en vais. Je ne peux pas tenir en place. Je vais sur le terrain comme

j’y suis allé hier...

--Je m’en doutais bien!...

--Parbleu!... Me prenez-vous pour un infirme! Je serai de retour dans

l’après-midi ou la soirée...

Il partit, sans même me dire au revoir, les yeux brillants, un peu comme

un fou.

Marion des neiges · 第 26 / 71 题