A ce moment la porte de la chambre où le pauvre Josué était en train de
mourir s’ouvrit; la femme aux bandeaux noirs parut dans
l’entre-bâillement:
--Venez, me dit-elle. Il vous demande.
J’entrai. On avait placé une chaise à côté du lit du moribond.
--Asseyez-vous, me dit Josué, d’une voix qui semblait sortir de la
tombe.
Il s’était à demi hissé sur l’oreiller.
--Ne vous fatiguez pas, fis-je. Je suis sûr que si vous essayiez de
dormir...
D’un geste bref et las de la main il eut l’air de balayer mes paroles:
--Parlons peu, dit-il, parlons bien. Je vais partir et je veux que vous
sachiez que ce départ me cause une grande joie. Oui... C’est ainsi!...
Je vais enfin pouvoir contempler face à face Celui qui est. Je n’ai
qu’un regret: m’en aller en laissant derrière moi des âmes que j’aurais
peut-être pu amener à la Vérité des Vérités et que, faute d’être assez
adroit, assez courageux, assez persévérant, ou, peut-être même, faute
d’avoir eu suffisamment la foi, je n’ai pas su gagner à Dieu... En
disant cela je pense à la vôtre... à votre âme, oui!... ô vous dont je
ne sais même pas le nom!... petit poisson du Lac, que j’ai essayé de
pêcher avec un filet aux mailles trop larges... Et pourquoi votre âme
m’est-elle un particulier sujet de souci?... Peut-être parce que je sens
que vous n’êtes pas si loin de Dieu que vous semblez le croire et qu’il
suffirait de bien peu de chose... de ce très léger effort supplémentaire
qui tire de l’ornière les chars les plus profondément embourbés... Oh!
vous!... vous!... quelle joie ce serait pour moi si, avant de retourner
à Jésus, j’apercevais sur votre front la lueur sacrée de l’Esprit!...
J’avais bien envie de lui dire:
--Mais, mon pauvre ami, ne vous préoccupez donc pas de tout ça, de mon
âme, de mon salut... Pensez à vous, défendez-vous, tâchez de vous tirer
de là, ou, s’il est trop tard, mourez doucement, aussi confortablement
que possible...
Mais à quoi bon parler aux gens une langue qu’ils ne comprennent pas et
pourquoi leur faire de la peine?
Je le regardai dans les yeux et posant ma main sur sa main brûlante:
--Écoutez, Josué, dis-je. Je crois que quelque chose est né en moi...
--Quelque chose? Quoi? fit-il avec des yeux fous.
--Un grand désir de Vérité...
--Christ vous a-t-il parlé? Ah! si Christ vous avait parlé!
--Josué, dis-je en laissant attendre le reste de ma phrase,--je crois
avoir entendu Sa Voix...
--Sa voix! La voix de Christ! s’écria-t-il. Dites-vous vrai?
--Je ne veux, dis-je, rien affirmer,--car c’est encore très faible, très
lointain... Mais je crois bien que c’est Sa voix...
Alors le pauvre diable se mit à rire, et à pleurer, et à s’agiter dans
son lit:
--Hosanna! Hosanna! dit-il. Christ a parlé! O mes sœurs! Chantons Dieu!
Les deux femmes s’étaient levées. Elles crièrent à pleine gorge:
«Chantons!» puis se jetèrent dans les bras l’une de l’autre,
s’embrassèrent, en se disant des choses puériles dans le genre de
celle-ci: «Je sens comme du soleil... Voilà un nouveau frère que nous
allons bien aimer. Il faudra le gâter...» et, finalement, tombèrent avec
un bruit sourd... boum!... à genoux sur le parquet de sapin.
Josué, maintenant, courbé en deux, le poing sur la poitrine, toussait,
toussait, et, après chaque accès de toux, faisait: «Hosanna!...
Hosanna!... j’ai pêché un petit poisson!... O mon cher Lac!...» Puis,
tout à coup, il se renversa sur son lit, brisé, glacé de sueur, un filet
de sang au coin de la bouche.
Je profitai de ce que le vieillard rentrait pour m’éclipser:
--A ce soir, Josué. Je reviendrai avant la nuit...
--Oh! mon ami!... oh! mon ami!... dit-il. Allez!... Je n’ai plus peur
maintenant que vous vous perdiez dans la nuit... Car la Lumière est en
vous!
Et je me rappelle qu’en le quittant je dégringolai l’escalier quatre à
quatre et, dans la rue, me mis à courir comme un fou, tellement j’avais
hâte de m’éloigner de ce spectacle à la fois d’horreur et de démence. Je
parlais tout haut: «Les hommes! Les hommes! Qu’est-ce qu’ils vont
chercher! Ils ne peuvent donc pas s’en tenir tout simplement à ce qui
est!»
Je rentrai chez Zarnitsky. La salle du bas était vide,--ou presque: il y
avait juste un ouvrier tanneur, que je connaissais, un Allemand, nommé
Gottlieb. Il était vautré sur une table, ronflant, trop abruti d’alcool
pour pouvoir s’en aller.
--Zarnitsky! appelai-je. A manger et à boire! J’ai faim et soif!
Il m’apporta du pain, un morceau de caribou fumé, un verre de bière, et,
sans un mot, plus décharné, plus laid, plus douloureusement contrefait
que jamais, il alla s’asseoir au piano.
La la... la sol... fa fa... Je me rappelle ces six premières notes... Je
portais mon verre à mes lèvres: je le reposai sur la table sans en avoir
bu une gorgée... Ce Zarnitsky!... Quelle prodigieuse mécanique à moudre
du rêve!... Je voyais sa tête chauve aller de droite et de gauche comme
le balancier d’un métronome... Il dansait, soufflait, haletait... Ses
doigts avaient l’air de saisir les touches pour leur faire suer de
l’amour et de la nostalgie... On aurait dit qu’il se colletait avec
cette vieille caisse sonore. Par moment c’était un flot tumultueux de
notes qui se vidaient avec fracas et qui balayaient tout... Par moment
ce qu’il jouait n’exprimait plus que du silence... Par moment c’était
cruel et tourmenté comme la grimace d’un monstre. Par moment c’était
frais et doux comme un songe d’enfant sous de blancs rideaux... Tout à
coup les mains s’immobilisaient, et, du piano torturé, secoué d’une
sorte d’ouragan, les ondes continuaient à sortir des flots... Puis les
mains repartaient... Elles avaient l’air de courir désespérément après
quelque chose et d’essayer désespérément d’attraper un voile flottant
dans l’espace... Que poursuivaient-elles? L’amour? La jeunesse? Quand on
pense à toute cette poussière que remuent tant d’imbéciles parce qu’ils
ont gagné un peu de millions... Que sont-ils à côté de cela?