XVI

J’avais terminé à peu près la mise en état de mon matériel et j’allais

m’occuper du traîneau et des chiens, quand, un jour, au déjeuner de

midi, Zarnitsky, tout en rongeant un os qu’il avait empoigné à pleines

mains, me dit:

--Vous savez: ce jeune homme qui vous a amené ici, ce jeune Pêcheur du

Lac... Coulombier... il va mourir...

--Mourir! m’écriai-je.

Je répétai: mourir... d’une voix plus basse. J’étais stupéfait

d’apprendre cette nouvelle et stupéfait de sentir que je m’y

attendais... Pauvre Coulombier!... Pauvre être à la fois touchant et

antipathique!... Je n’avais guère pensé à lui depuis mon arrivée chez

Zarnitsky...

--Où habite-t-il? demandai-je.

Il m’indiqua son adresse et je m’y rendis aussitôt.

C’était tout à côté de l’endroit où il m’avait accosté le jour de mon

arrivée. Une maison de trois étages, en briques, morne et triste... Je

grimpai l’escalier quatre à quatre... J’entrai dans une petite pièce

d’où sortait comme un bruit de prière ou de sermon... Josué Coulombier

était couché sur un petit lit de fer grossièrement peint au minium et

dont la paillasse de varech s’était à l’usage aplatie comme une galette.

Il avait toujours le même visage à la fois prétentieux et

illuminé,--mais les deux coins de la bouche et les deux ailes du nez se

tiraient dans une sorte de grimace de douleur et d’angoisse.

A une petite table ovale placée au milieu de la pièce, deux femmes

étaient assises,--deux femmes de la Société des Pêcheurs du Lac: l’une

toute jeune, assez jolie, l’autre d’une quarantaine d’années, droite,

sèche, les lèvres pâles et minces, les cheveux partagés en deux bandeaux

très noirs, très plats, le nez chaussé d’une paire de lunettes. Debout

contre la fenêtre et tournant le dos à tout le monde, un vieillard

faisait une lecture à haute voix.

--Coulombier! m’écriai-je. Qu’avez-vous?

Il me fit signe de la main de me taire,--et je me tus,--et je demeurai

là, planté sur mes pieds, entre ce mourant, ces deux femmes, ce

vieillard.

--«Alors, continuait celui-ci, il arrivera ceci que toutes les vérités

vers lesquelles nous tendions ici-bas nos mains éperdues, nous monterons

vers elles, comme l’alouette vers le soleil, et, là-haut, enfin, ayant

traversé tous les cercles et subi victorieusement toutes les épreuves,

nous en aurons la révélation.»

--La révélation! répéta d’une voix froide et forte la femme aux bandeaux

noirs.

Pendant trois ou quatre minutes, la lecture se poursuivit. De quoi

était-il question? Je ne saurais trop le dire. J’entendais des mots:

amour, gloire... Mais toute ma pensée allait à cet homme qui mourait

pour moi et qui ne m’aimait pas, et que, bon gré, mal gré, même à cette

heure, je ne pouvais pas aimer.

Enfin le vieillard se tut et j’entendis qu’il fermait le livre. Alors je

répétai:

--Qu’avez-vous? Depuis quand êtes-vous malade?

--Depuis ce soir où nous nous sommes rencontrés, me dit Josué, en

s’efforçant de prendre une voix sereine et détachée. En rentrant je suis

tombé sur mon lit... Et voilà: je m’en vais.

--Vous vous en allez! m’écriai-je. Mais pourquoi parlez-vous ainsi? Vous

n’avez pas vu un médecin?

--Tout ce qu’il fallait faire humainement a été fait, dit-il. Mais Dieu

m’appelle. Les hommes n’ont plus qu’à se taire...

Il chercha très loin son souffle:

--... quand la voix de Dieu se fait entendre.

Le vieillard s’était retourné. Il s’approcha de moi et me touchant

l’épaule:

--Laissez-le seul un instant, dit-il à voix haute. Les minutes sont

comptées.

Il passa dans le couloir. Je le suivis.

--Il va mourir? demandai-je.

--Oui, répondit le vieillard d’une voix calme. Dans un instant. Je

m’étonne même qu’il ne soit pas déjà mort. Mais à cet âge-là le corps

est extraordinairement résistant.

--Vous êtes de sa famille?

--Je suis son père.

Je restai bouche bée... Était-ce un fou ou une brute? Ou un saint?

Il continua:

--Le médecin est encore venu tout à l’heure et l’a ausculté très

consciencieusement. Les deux poumons sont entièrement pris. Tout cela

n’est plus maintenant qu’une fournaise qui le dévore...

Je lui dis brutalement:

--Mais sapristi! vous m’avez l’air d’accueillir ça avec une sérénité!...

Il me regarda:

--Je vois que vous êtes de ces pauvres gens qui ont peur des ténèbres,

dit-il. Sachez qu’il n’y a pas de ténèbres.

Pourtant, disant cela, ses yeux s’emplirent de larmes et il me sembla

que le pauvre homme, sous le coup d’un choc intérieur, vacillait. Il se

raidit, fit: hum! hum! passa doucement sa main un peu grasse sur son

épaisse barbe d’un blanc sale et il alla se mettre à la fenêtre, comme

pour regarder le spectacle du dehors.

Marion des neiges · 第 16 / 71 题