XVIII

J’étais de retour chez Josué Coulombier vers les neuf heures. Le pauvre

petit Pêcheur n’était pas encore mort.

Je rencontrai dans l’escalier son père qui descendait. De sa même voix

faussement détachée, il me dit:

--Vous le trouverez toujours de ce monde. C’est à peine s’il a eu

quelques petits râles.

--Vous partez? lui demandai-je.

--Je vais au temple. C’est mon tour de prêche. Mais j’espère rentrer

vers minuit.

La mort avait déjà commencé de faire son œuvre sur le visage de Josué.

Le nez s’était pincé; l’ossature des pommettes se dessinait nettement

sous la peau de cire jaune.

--Comment vous sentez-vous? lui dis-je.

--Bien, fit-il. Quoique... depuis un instant... Il n’acheva pas.

--Je vais rester auprès de vous, fis-je. Je me tournai vers les deux

femmes qui depuis l’après-midi n’avaient pas bougé de place:

--Allez vous reposer, leur dis-je. Je le veillerai.

Elles se levèrent et s’en allèrent sans un mot et sans même regarder le

mourant.

--Savez-vous, me dit Josué quand il eut entendu la porte de la rue se

refermer,--savez-vous ce qui se passe depuis un moment?

--Non, Josué. Quoi donc?

--Je crois que j’ai trop présumé de moi-même... J’ai peur!...

--Peur de quoi?

--Peur de la mort! dit-il d’une voix que je ne lui connaissais pas,--la

voix d’un enfant qui s’effraie, la nuit, d’aller tout seul dans une

pièce sombre.

--Mais, mon pauvre Josué, lui dis-je, primo vous ne mourrez pas... on ne

meurt pas comme ça!... et, secundo, à supposer que vous dussiez passer

de cette vie dans l’autre, qu’est-ce que c’est que la mort? Qu’est-ce

qu’il y a d’effrayant là-dedans?

--Oui, fit-il. C’est ce qu’on dit tant qu’on n’y est pas... C’est ce que

je disais encore tout à l’heure... Puis il y a aussi ceci: je commence à

me demander si cette vie ne méritait pas d’être vécue?...

Ces derniers mots me parurent si humains, si près de mon cœur, si

semblables aux mots que j’aurais pu prononcer moi-même, que j’eus

l’impression que la mort, dans son abominable travail de désagrégation,

venait de dégager une âme nouvelle, sensible à la grâce des choses,--et

je me sentis bouleversé.

Il m’avait pris la main:

--Dites? La vie? Qu’est-ce que c’est?

--La vie? dis-je. Mais ne l’avez-vous pas vue? Elle est pleine de

mensonge, d’hypocrisie, de brutalité, de souffrance... Le vice y est

triomphant. L’or est maître de tout. Dans les tanneries d’Aklansas on

met aux cuves d’acide des enfants de dix ans... Pas un n’atteint sa

quinzième année et ce sont les parents eux-mêmes qui les livrent à la

mort pour gagner quelques sous... Il y a dans les maisons publiques des

gamines de douze ans... C’est une loi terrible qui pèse sur tout cela...

--Oui, dit-il. Mais ailleurs? Est-ce qu’il n’y a pas des pays plus

heureux?

--J’en viens, dis-je. Je viens de pays où il fait bon, chaud, où les

hommes sont bien élevés, la vie souriante... Mais si vous levez le

voile?... que de turpitudes là-dessous!... Quel fond de violence et de

méchanceté!

--Alors, nulle part, fit-il d’une dolente voix d’enfant, il n’y a de

bonheur?

--Hélas!

Ces mots désenchantés parurent le calmer un peu. Il se coucha

complètement sur le dos et ferma les yeux comme s’il allait s’assoupir.

Je le regardais... La peur et cette sorte de vague regret avaient fait

de son visage quelque chose d’humain et d’émouvant. Je me sentais pris

pour lui d’une amitié toute nouvelle et très forte qui allait montant en

moi comme un flot.

Une question folle me brûlait les lèvres:

--Josué!

--Quoi? me demanda-t-il après une seconde de pause.

--Est-ce qu’on a bien tout tenté pour vous tirer de là? Est-ce que vous

ne pouvez rien faire pour lutter?

--Non, dit-il,--et des larmes perlèrent sous ses cils. C’est fini...

Et il me prit la main et la pétrit dans la sienne...

--Vous resterez là, dit-il... Jusqu’au bout?

--Je vous le promets...

Ce fut de nouveau le silence. La petite chambre était tendue d’un papier

à décor rouge sur fond crème: de petits personnages, des vignerons

faisant la vendange, des paysans en costume du dix-huitième siècle

dansant autour d’un arbre de mai, des patineurs, de petits amours

volant... Toute cette illustration galante prouvait clair comme le jour

le complet détachement du pauvre Josué pour le monde extérieur. Il avait

vécu au milieu de ces naïves petites choses de gaîté et de libertinage

sans même les apercevoir. Il n’avait rien vu de ce monde. Il n’avait vu

que son rêve.

Au bout d’un instant il frissonna sous ses couvertures:

--Avez-vous froid? lui demandai-je.

--Froid? Non... Je n’ai pas froid... Mais je crois que je vais avoir

froid... Ce doit être une chose glacée... Comme c’est étrange!... Est-ce

qu’il y aura toujours de la mort?

--Tant qu’il y aura de la vie, probablement, répondis-je, comme si je

m’étais parlé à moi-même.

Une demi-heure à peu près s’écoula. La petite pièce était tout entière

plongée dans la nuit, sauf un cône de lumière qui tombait de la lampe à

pétrole placée sur la table de chevet et qui éclairait une partie du

lit, les mains allongées du mourant, un pan de mur, des vêtements en

paquet sur une chaise.

Pas d’autre bruit, que, par moment, dans le lointain, un aboiement de

chien ou un sifflet de locomotive.

Au bout d’un instant, n’entendant plus respirer le malheureux, je

m’approchai de lui et lui demandai tout bas:

--Josué!... Dormez-vous?

--Non, dit-il. Je revois des choses...

Soudain il fut pris d’une sorte de crispation de tout le corps qui le

recroquevilla:

--Oh! dit-il... Quoi? Quoi?

--Allons!... Allons, Josué... Du courage!...

Je m’étais levé. J’avais posé ma main sur son épaule. Je répétais:

--Pauvre petit!... Pauvre petit!...

Il avait l’air si peu fait à cette heure pour affronter le combat! Il

s’était retourné vers le mur, tout pelotonné sur lui-même, comme une

bête qui veut mourir dans son coin. Il bredouillait maintenant de vagues

paroles incohérentes: «partir... lumière...» que hachait une sorte de

hoquet sinistre et grotesque. Je perçus encore une phrase tout entière

qu’il débita vite... vite!... comme quelqu’un qui se noie et dont l’eau

va emplir la bouche: «Je vous dirai, messieurs, que nous sommes de vrais

étourneaux!...»

Et ce fut la fin. Il se souleva un peu, se retourna de nouveau vers moi,

me regarda avec des yeux, un visage où il y avait une sorte de sourire

comme quand on dit: «Est-ce bête, tout ça!...» ouvrit la bouche à demi,

dit encore: «Et puis?... et puis?...» et, tout à coup, sur une dernière

convulsion, tout se relâcha, se détendit, s’étendit... Il était mort...

--Josué! Mon Dieu! C’est abominable! m’écriai-je.

Je m’étais jeté à genoux et la tête dans mes mains je pleurais.

Marion des neiges · 第 18 / 71 题