Un gamin d’une quinzaine d’années mais qui, déjà, avec la cigarette
avachie au coin du bec, la démarche traînante et, dans ses yeux d’un
bleu très pâle, une lueur de canaillerie cruelle, faisait
l’homme,--attendait la danseuse à la sortie.
Il l’interpella brutalement:
--C’est vous qui venez danser au Cupido?
--Oui, répondit-elle.
--Alors montez là-dedans.
Il lui montrait une sorte de carriole à deux roues à laquelle était
attelé un petit cheval à longue queue traînante.
--Votre bête n’est pas méchante? demanda la danseuse.
--Montez, dit-il d’une voix rogue.
Alors elle me serra la main avec effusion, embrassa Marion, l’appela:
«sa petite chatte», «sa belle chérie», et, toujours minaudant, toujours
jacassant, elle se hissa, sous l’œil narquois du jeune voyou, dans le
tape-cul. En affectant des airs las, le gamin grimpa à son tour sur le
siège, prit les guides, fit: «Hé! vieille carne!...» et pan!... fit
claquer un tel coup de fouet que la «vieille carne», affolée, bondit, et
que la carriole eut l’air de s’envoler.
La pauvre danseuse s’était cramponnée au rebord de la voiture et
poussait des cris stridents.
--Pauvre femme! dit Marion, mi-souriant mi-apitoyée.
--Bah! fis-je. Elle a la vie qu’elle s’est faite...
--Ah! dit-elle, vous n’avez pas dû être bien malheureux pour vous
figurer qu’on peut faire sa vie...
Marion m’avait déclaré qu’un nommé Meadows, le fermier chez qui elle
allait, devait venir la chercher, elle aussi, en voiture. Or, toutes les
carrioles qui étaient venues prendre des gens au train (il n’y en avait
d’ailleurs pas plus de cinq ou six, toutes de vieilles pataches
démantibulées, qui dataient du siècle précédent) s’en étaient
retournées. La gare même s’était vidée de tout son flot de nouveaux
arrivants. Il ne restait plus que les Indiens coltineurs (on entendait
l’un d’eux tousser par moment d’une toux déchirante de phtisique), les
gens qui attendaient le train d’Abittibi,--de grands gaillards, pour la
plupart, avec, sous les vastes bords de leurs chapeaux, des regards
sombres,--et malgré le froid, malgré la petite neige fine et cuisante
qui s’était mise à tomber, ils n’avaient en tout et pour tout, sur le
corps, qu’une méchante chemise de flanelle et un gilet sans manches,
ouvert sur la poitrine... Ils attendaient, immobiles, échangeant de
rares paroles, des espèces de grognements sourds...
Ne demeuraient plus, avec ces gens, que les employés de la gare, qui
étaient peut-être, au plus, trois ou quatre et qui entraient dans leurs
cabanes de planches, en sortaient d’une façon telle qu’on se demandait
comment lesdites cabanes tenaient encore debout: les portes s’ouvraient,
se refermaient à grands coup de pied ou d’épaule... boum! boum!...
Quelles aimables brutes!
Quand elle vit qu’il n’y avait plus de carriole et pas plus de Meadows
que de navets (comme on dit) dans la vallée du Cleeve, Marion en conclut
que le fermier s’était mis en retard,--et comme la nuit commençait à
tomber, bien qu’il ne fût guère plus de quatre heures, elle et moi,
après avoir fait un moment les cent pas sur la route, nous entrâmes dans
la salle d’attente.
Cette salle d’attente ressemblait beaucoup moins à une salle d’attente
qu’à un asile de nuit: des bancs de bois, une lampe à pétrole en cuivre
qui se balançait au plafond et dont la mèche fumait horriblement... Mais
ces messieurs les employés se souciaient bien de venir la moucher!...
D’ailleurs avec leurs petits doigts délicats, qu’en serait-il resté?
Au mur, et c’était à la fois comique et navrant, et pour ne pas les
voir, pour ne pas se rappeler, instinctivement on fermait les yeux,--des
affiches déchirées, lacérées comme à plaisir, mais où on apercevait
encore des bouts de ciel bleu, des allées de palmiers...
La pièce était chauffée par un petit poêle dont le large tuyau noir
traversait brutalement la salle et, pour sortir, vlan!... crevait la
cloison.
Marion et moi, nous nous approchâmes de ce poêle, où un grand bonhomme à
longue barbiche blanche et vaste chapeau de feutre gris, magnifiquement
crasseux, venait, de temps en temps, avec majesté, sans mot dire,
fourrer des bûches. Et quand le poêle était plein, il en refermait la
petite porte de fonte d’un énorme coup de soulier... Nous nous
attendions toujours à voir poêle et tuyau s’effondrer.
Nous ne disions rien. Nous étions las, nous nous sentions dépaysés et
(sans oser naturellement nous l’avouer l’un à l’autre) un peu effrayés,
un peu meurtris de ce qui s’offrait à nous. Quel pays!... Quelles
gens!... Au bout de dix minutes,--Marion s’était assise sur le banc,
j’étais resté debout, les bras croisés... nous rêvions,--Marion me dit:
--Eh bien! je croyais que dans le train nous nous étions fait des
adieux. Il ne faut pas rester là. Vous êtes las, allez vous reposer.
--Et vous? fis-je.
--Oh! moi!... Allez-vous-en... Vous êtes très gentil de m’avoir tenu
compagnie.
--Je m’en vais, dis-je. Mais auparavant traitez-moi comme un ami.
Dites-moi qui vous êtes, pourquoi vous venez dans ce pays de misère, ce
que vous venez y chercher.
Alors elle me répondit d’une voix sourde, en baissant la tête, en ayant
l’air de regarder ses mains, qu’elle avait posées à plat sur ses genoux:
--Je m’appelle Marion Kempt. Je suis de Sacramento, dans le Nevada. J’ai
perdu ma mère quand j’étais toute petite. Mon père était médecin. Il
gagnait bien sa vie. Il est mort il y a deux ans... Alors je suis allée
chez le seul parent que j’eusse à Sacramento, un frère de ma mère, qui
s’appelle... mais pourquoi vous dire son nom? D’abord il m’a fait un
mauvais accueil, il a voulu me chasser... Et j’allais passer la porte,
il m’a prise par le poignet, il m’a dit: «Restez.» Et je ne comprenais
pas pourquoi... Le lendemain, j’ai compris... Il est entré dans ma
chambre et j’ai cru que tout était fini pour moi... Je l’ai battu, je me
suis sauvée... et pendant trois mois, dans Sacramento, j’ai mendié, j’ai
eu faim... Et un jour, j’ai compris que j’avais assez souffert. Je suis
retournée chez mon oncle... D’abord il m’a rendu tous les coups que je
lui avais donnés, et ensuite il a encore voulu... cette chose... J’étais
revenue pour y consentir et pourtant je me suis encore sauvée. Je me
suis rappelé que j’avais à Swinnah un cousin, le fils d’un frère de mon
père. Je lui ai écrit. Il m’a répondu: «Venez» en m’envoyant de
l’argent.
Elle releva la tête:
--Voilà...
--Eh bien! dis-je, vous entrez dans la vie par une triste porte!
Et, m’approchant d’elle, gauchement, je lui pris une main, et la pétris
un instant dans la mienne. Nous pouvions être en cette seconde unis pour
la vie,--et pourquoi rien ne m’a-t-il dit ce qu’il fallait faire, où
était le bon chemin?
Au bout d’un moment, je laissai retomber sa main, rejetai sur mon dos
mon sac, mon fusil, mes raquettes, et, sans plus oser regarder Marion,
avec la conscience lourde de quelqu’un qui achève un crime que d’autres
ont commencé, je tournai sur mes talons et m’en allai, le dos rond,
vite...