IX

Je sortis de la gare et me dirigeai tout droit devant moi. Je n’avais

pas le choix: il n’y avait qu’un chemin, et quel chemin! plein de

fondrières et de cloaques... une piste plutôt...

Je m’attendais à trouver la ville tout de suite. Mais pour arriver aux

premières maisons, il me fallut marcher pendant un bon quart d’heure, en

pataugeant dans cette boue noirâtre et glacée, dans des ténèbres à peu

près complètes, me guidant sur de vagues petites lumières qu’à travers

le brouillard jaune, épais comme de l’étoupe, j’apercevais au loin.

A droite et à gauche du chemin s’étendaient des prairies où se

dressaient, de loin en loin, des tas d’ordures, des amoncellements de

vieux bidons ou de vieilles caisses de conserves. Personne... Je ne

rencontrai quelqu’un qu’au moment où je faisais mon entrée (elle n’avait

rien de sensationnel! j’étais éreinté, crotté jusqu’aux genoux...) dans

Aklansas. C’était un membre de cette société religieuse qui s’intitule

la Société des Pêcheurs du Lac de Tibériade, ou, plus brièvement, la

Société des Pêcheurs,--un tout jeune homme, rose, blond, de bonnes joues

rondes, des yeux bleus candidement étonnés... Il se tenait au milieu de

la route, dans la boue lui aussi, avec de petits prospectus à la

main,--et je remarquai qu’il grelottait.

--Je vous attendais, me dit-il.

--Moi? fis-je, un peu interloqué.

--Oui, comme j’attends tous ceux qui arrivent ici. Ne passez pas sans

m’avoir écouté.

--Vous êtes très gentil, lui répondis-je, de bien vouloir vous occuper

du salut de mon âme,--car je pense que c’est de cela qu’il s’agit,--mais

je vous assure qu’en ce moment, mon âme, je n’y songe guère. Ce que je

voudrais, c’est un coin, pour pouvoir poser mes bagages, et une cuvette

d’eau pour me laver... Je ne me suis pas lavé depuis cinq jours.

Le pauvre petit entreprit, avec les mots, l’éloquence qu’on lui avait

enseignée, de me démontrer que ce n’était pas de cette façon que j’avais

besoin de me laver, qu’il me fallait un grand lavage, un lavage

moral,--et il me tendit un de ses petits bouts de papier sur lequel je

lus, écrit en grosses lettres:

_Les morts reviennent-ils?

Pourquoi ne reviendraient-ils pas?

Oui, ils reviennent!_

Je ne puis m’empêcher de sourire et je lui dis:

--Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse que les morts reviennent?

Quel rapport avec la question qui m’occupe?

Il me regarda un moment, me toisa de la tête aux pieds, me soupesa, eut

l’air de songer: «Encore un qui ne vaut pas cher, avec lequel il n’y a

rien à faire...» puis, prenant son parti de la chose, lâchant la

propagande pour la simple humanité (une humanité, d’ailleurs, assez peu

chaleureuse,--mais je m’en fichais!):

--Venez, me dit-il en fourrant dans sa poche toute sa collection de

prospectus.

Je le suivis. Il ne disait mot. Je n’avais plus l’air de l’intéresser

beaucoup. Nous étions entrés à Aklansas, qui me parut être une sorte de

grand village, avec, par-ci, par-là, des prétentions de grande ville,

des boutiques, brillamment, cruellement illuminées, où, derrière la

glace des devantures, on apercevait des bijoux, de très beaux bijoux,

qui devaient certainement coûter très cher, des bracelets, des colliers

de perles,--ou bien des verreries, des faïences de luxe, des appareils

compliqués, en argent, en vermeil, pour la fabrication du cocktail,--ou

encore des robes de femmes magnifiquement emperlées, des montagnes de

boîtes de cigares, toute une exhibition de marchandises que l’on sentait

destinées à des gens gagnant rapidement leur argent et le flanquant non

moins rapidement par les fenêtres.

Ce qui était très amusant, c’était d’abord la tête des

commerçants,--leur tête et leur allure!... ils avaient presque tous le

costume de la prairie, avec le grand chapeau, le foulard au cou, le

revolver (des revolvers énormes, de quoi assommer un bœuf avec la

crosse) sur la fesse droite,--et ils avaient l’air empruntés,

maladroits, au milieu de leurs rivières de diamants et leurs déshabillés

de soie,--c’était un vrai bonheur... Ils attrapaient ça avec leurs

grosses pattes et avaient une façon de le montrer au client, d’un air de

dire: «En veux-tu? En veux-tu pas? Non? Eh bien! va au diable!...»

Râblés, hauts sur pattes, ayant gardé dans le déhanchement cette sorte

de roulis un peu lourdaud à quoi l’on reconnaît le cavalier, c’étaient

tous d’anciens fermiers ou d’anciens chasseurs qui, un beau jour, pour

une raison ou pour une autre, avaient lâché la grande vie libre des

plaines pour le négoce...

En fait de femmes, dans les boutiques ou dans la rue, je n’en apercevais

que de deux sortes: les unes, vieilles, flétries, brisées par les durs

travaux, qui se livraient aux besognes les plus basses, lavaient le

parquet, nettoyaient la vaisselle, etc., de pauvres ilotes de la

dernière catégorie... Ou alors (seconde catégorie de femmes et qui

n’avaient point du tout l’air d’appartenir à la même humanité) des

filles de joie, avec des yeux fous, des cheveux fous, des diamants,

vrais ou faux, autour du cou et des poignets, riant très haut, criant,

et qui étaient les jouets des hommes, de ces hommes pleins de poudre

d’or et de dollars...

Mais la petite ouvrière, la petite bourgeoise, la petite femme à la fois

agréable à regarder et convenable, telle qu’on la rencontre partout

ailleurs, il n’en était nulle trace à Aklansas.

Une chose également assez curieuse: la façon dont ces boutiques

illuminées, aveuglantes, s’enchâssaient dans des sortes de masures

sordides, dont, à New-York, un chiffonnier n’aurait pas voulu. Un

éblouissement... trois pas plus loin, c’était la cabane en planches, à

moitié effondrée, le trou noir d’un terrain vague où le vent glacial

tournait en soulevant des papiers sales...

Elles s’ouvraient, ces boutiques, sur une rue qui n’était qu’un

entrelacs d’ornières, au fond desquelles clapotait une eau noire comme

de l’encre... et les ordures s’y amoncelaient au hasard, n’importe où et

n’importe comment. On se demandait si jamais personne venait les

enlever. Des chiens passaient avec des os dans la gueule ou des déchets

de viande.

C’était un mélange assez étrange de luxe, de misère et de saleté.

X

Mon jeune «Pêcheur»--il s’appelait Josué Coulombier, il était d’origine

canadienne--me guidait au milieu de tout cela, toujours poupin et

toujours muet, toujours fermé comme le Devoir. J’avais pitié de lui,

parce que sous son mince petit paletot il devait crever de froid.

--Ça va-t-il par ici? Faites-vous bonne pêche? lui demandai-je pour

rompre le silence.

Son regard s’éclaira:

--Oui, dit-il, ça va. Pour ne parler que de moi, j’ai, la semaine

dernière, ramené dix-sept égarés dans mes filets.

--Oh! Oh! fis-je. Admirable!

--Ça n’est pas mal. (Il avait un petit air à la fois triomphant et

modeste.) L’ennuyeux est que pour beaucoup il faut recommencer vingt

fois l’opération. Vingt fois la chair faiblit. Travail terrible. Mais

sur les dix-sept j’en ai deux que je crois définitivement tirés des

Griffes. L’un est plongeur au Cupido. C’est une petite âme tout à fait

jolie et qui voit le Christ comme je vous vois. L’autre est un nègre.

J’ai peu le contact avec ce nègre. C’est un garçon de lavoir. Toute la

journée il est à porter des ballots de linge. La nuit, il rentre chez

lui, se laisse tomber sur son grabat et s’endort, d’un sommeil

effroyable. Il a donc très peu de temps et très peu de force pour

penser. Mais je suis arrivé à lui faire porter constamment sur lui les

Évangiles; le Livre pense pour lui.

--Parfait! dis-je. Vous êtes à ce que je vois un fameux pêcheur...

Sans doute crut-il, à mes paroles, que j’entrais moi aussi dans le

chemin du rachat, que je tendais l’oreille à la voix du Christ, car,

sortant de nouveau ses petits prospectus de sa poche, il en fourra deux

ou trois (pris d’ailleurs complètement au hasard, un bleu, un jaune, un

rouge) dans la mienne:

--Prenez ça, dit-il. Vous serez mon dix-huitième. Vous lirez ça ce soir

et vous verrez quelle lumière entrera en vous.

Puis, s’apercevant seulement que je peinais sous le poids de mon sac et

de tout mon attirail, il me dit, d’une voix à la fois émouvante et un

peu ridicule,--car elle était tout en même temps pleine de foi et de

cabotinage:

--Donnez-moi cela, mon frère. Je veux vous aider pour Celui qui est

Là-Haut.

Je ne me fis pas prier et lui passai mon fardeau.

--Il faut que je vous prévienne, me dit-il; je ne vous emmène pas à une

auberge comme vous me l’avez demandé. Il n’y a pas d’auberges à

Aklansas.

--Où allons-nous?

--Je crois que nous trouverons votre affaire chez une de nos Sœurs de la

Vérité. C’est une femme admirable. Elle dirige une œuvre anti-alcoolique

qui fait d’excellent travail.

Cinq minutes après, nous arrivions à un petit baraquement en bois peint

de couleur claire.

--C’est ici, dit Josué.

Nous traversâmes d’abord un jardin grand comme un mouchoir de poche, où

les plates-bandes étaient entourées de grands coquillages tout

biscornus, d’un rose magnifique de jeune chair. Il n’y avait,

d’ailleurs, dans le jardin, que cela: pas un arbre, pas un arbrisseau.

Sous la neige, où les pattes des merles et des coconoas avaient marqué

l’empreinte de leurs petits tridents, il ne devait guère y avoir plus de

gazon.

Nous entrâmes dans le petit baraquement de bois. A l’intérieur on eût

dit tout à fait une nursery; c’était gentil, charmant--un peu fade et un

peu puéril. Assis à de grandes tables à tréteaux, du modèle dont on se

sert dans les écoles pour faire faire aux enfants leurs exercices de

travail manuel (découpage, modelage, etc.) cinq ou six hommes, à la

clarté douce des grandes lampes de cuivre qui pendaient au plafond,

étaient en train de regarder, bien sagement, des journaux illustrés, de

ces journaux où le texte est réduit au minimum et où les gravures

représentent des mariages princiers, des matches de rugby, etc.

Ces hommes me firent un effet singulier. Ils avaient devant eux chacun

un verre et une carafe d’eau, et, quand ils entendirent la porte

s’ouvrir, deux ou trois d’entre eux se saisirent de leur verre et le

vidèrent en donnant les marques de la plus vive satisfaction, comme si

cette eau avait été un breuvage divin. Ils étaient âgés presque tous de

plus de soixante ans. Ils avaient de longs cheveux d’argent, de longues

barbes, et, pour la plupart, des yeux d’un gris d’acier, très clair, de

petites pommettes d’un rose vif,--et ils souriaient de ce sourire un peu

triste des enfants dociles.

Deux grands portraits présidaient à cette scène, des gravures en

couleurs qui avaient autrefois servi de première page à l’_Illustré des

Salons_ et qu’on avait collées, par les quatre coins, à la cloison de

bois. L’une de ces gravures représentait Tolstoï, dans son costume de

moujik, avec son regard dur et inquiet, l’autre un personnage glabre,

avec deux rides profondes, de chaque côté de la bouche, comme deux

parenthèses,--et que je ne reconnus pas: quelque apôtre de l’eau claire

et des repas sans viande.

Josué Coulombier (trop heureux de pouvoir se débarrasser un instant de

son fardeau!... il devait avoir les épaules légèrement meurtries...)

avait laissé tomber lourdement mon sac par terre et il contemplait, avec

un large sourire exempt de toute espèce d’ironie, ce spectacle qui, à

son âme innocente et un peu niaise, devait sembler admirable.

Moi, je ne disais rien,--mais je n’en pensais pas moins,--et je trouvais

cela à la fois comique et douloureux, ces pauvres gens qui, sous la

bannière de la désintoxication, avaient l’air d’être retombés, tout

doucement, en enfance. Il y en avait un, un gros petit bonhomme à

membres courts, qui semblait, dans cette troupe de vieux bébés, s’être

assigné le rôle du petit espiègle. Il tournait les pages de son journal

à la va-vite, sans les regarder, en hochant la tête, en faisant des

grimaces lugubres de jeune écervelé.

Nous étions là depuis quelques instants quand une porte s’ouvrit et nous

vîmes paraître une vieille petite dame qui, elle aussi, avait des

cheveux d’un blanc magnifique et, elle aussi, ce sourire pâle et

mélancolique que doivent avoir, là-haut, les séraphins. Elle avait la

tête penchée un peu de côté sur l’épaule, les mains croisées sur le

ventre,--et elle venait vers nous sans faire aucun bruit, sans déplacer

un grain de poussière.

--Ma mère, dit Josué Coulombier, d’une voix à laquelle il s’efforçait de

donner une sorte de simplicité évangélique, voici un voyageur qui arrive

de très loin et qui est très las. Voulez-vous l’accueillir sous votre

toit?

La mère me regarda et sans doute lut-elle dans mes yeux une âme de

laquelle elle n’avait rien à attendre, car, sans cesser de sourire,

tournant lentement la tête de gauche à droite et de droite à gauche,

elle répondit:

--Non. Il n’y a plus de place pour lui. Mes enfants sont déjà à

l’étroit. Et j’en attends un autre ce soir, qui doit arriver de

Desborough et qui a très, très besoin d’une maman.

--Rien qu’une paillasse dans un coin, pour cette nuit, dis-je, d’une

voix dont la sonorité me surprit moi-même et qui fit lever la tête à

quelques-uns des vieillards bébés. Je suis vraiment harassé.

Elle répéta:

--Il n’y a plus de place...

C’était à la fois un refus très doux, très faible,--et qu’on sentait

irrévocable, d’une inhumanité parfaite. Avec une autre femme, avec la

plus méchante, la plus cruelle, j’aurais peut-être essayé de

discuter,--car effectivement je tombais de fatigue. Mais devant ce

sourire angélique je sentis qu’il n’y avait rien à faire.

--Eh bien, allons voir plus loin, dis-je à Josué.

Auparavant, il voulut distribuer à chacun des buveurs d’eau un de ses

petits papiers sur le retour des morts, le pain de la charité, etc. Ces

malheureux s’en saisirent avec une sorte de théâtrale avidité et se

mirent à les lire en tremblant de ferveur.

L’un d’eux, même, un grand bonhomme à la face largement et

magnifiquement sculptée, se leva, tout droit, approcha son prospectus de

la lampe et, d’une voix grave, profonde, commença de le lire tout haut:

«Comme il est dit au Livre des Siècles...»

Mais la mère, continuant à nous regarder, Josué et moi, en souriant,

sans se retourner vers le lecteur, dit, de cette voix étrange, qui avait

l’air dépouillée de tout caractère humain:

--Manoël! eh bien! Manoël?

Alors le grand bonhomme, comme un bambin rappelé à l’ordre, s’arrêta

net, se rassit, et nous regarda, regarda la «mère» avec de grands yeux

confus.

Nous repartîmes dans la nuit qui se faisait de minute en minute plus

profonde.

Josué, qui avait sans doute compris tout ce que la scène précédente

avait eu de surprenant pour moi, entreprit, bien que mon sac fût de plus

en plus lourd à ses épaules,--car il avait absolument voulu s’en

recharger,--entreprit de me faire un ardent panégyrique de la «mère».

Elle avait arraché au démon, sauvé de l’alcool, de la chair, etc.,

quantité de pauvres gens.

--Oui, dis-je. Mais j’aimerais mieux me damner pour l’éternité que

d’être sauvé par elle et de cette façon.

--Comment donc voudriez-vous être sauvé?

--Par moi et rien que par moi. Ou bien alors le sauvetage est plus

dégradant que la chute...

Il me regarda avec des yeux stupéfaits, et, pendant quelques secondes,

il me fit l’effet d’un homme qui vacille devant un gouffre, dont, tout à

la fois, l’horreur, l’épouvante et le mystère le retient. Puis, se

ressaisissant, il dit: «Orgueil! Orgueil!» et, d’une voix qui commençait

à devenir essoufflée, il se mit à me parler de ce «fol orgueil» qui

faisait de moi son esclave, qui savonnait la pente où j’étais en train

de glisser,--et autres niaiseries.

Je ne l’écoutais même plus.

Marion des neiges · 第 10 / 71 题