VII

Le voyage s’acheva après cela sans encombre.

A Evenwood, un Indien, qui revenait de chasser la loutre, nous avait

prédit qu’avant d’arriver à Aklansas, nous aurions de grosses

difficultés avec la neige et que les hommes auraient plus d’une fois à

descendre du train pour déblayer la voie. Mais ces pronostics ne se

réalisèrent point. La neige ne dépassa jamais les marche-pieds des

wagons et, comme, à Evenwood, on avait remplacé notre machine par une

canadienne à éperon, notre marche s’en trouva à peine ralentie.

Cette arrivée à Aklansas!... J’étais en train (bien qu’il ne fît pas

encore nuit, mais nous étions si fatigués, et, de plus, les journées

nous paraissaient si longues!...) j’étais en train de sommeiller, la

tête appuyée à la dure paroi du wagon et les pieds gelés, malgré les

grosses chaussures fourrées que je portais,--et je rêvais, à mon

ordinaire,--car je suis un terrible fabricant de rêves et, au cours de

ma vie, j’ai peut-être autant vécu, avec autant d’intensité, du rêve que

de la veille... Je me rappelle le songe étrange qui se développait dans

mon esprit:

J’étais enfant, couché dans mon petit lit de bois à rideaux de tulle

blanc, et, à côté de moi, sur un grand tabouret carré, se tenait assis

un grand et bon terre-neuve qui avait veillé sur mes premiers ans avec

un amour bien plus qu’humain: il s’appelait Toc. Il me regardait... Je

revois encore ses bons yeux pleins de fierté et de soumission tout à la

fois... Soudain je sentis qu’on me secouait et j’entendis Marion qui me

disait: «Nous sommes arrivés.» J’ouvris les yeux, et, la première chose

que je vis, ce fut la danseuse qui avait retrouvé toutes ses mines, ses

sourires, ses fossettes puériles et qui, en avançant les lèvres comme

pour un petit baiser d’oiseau, était en train de les couvrir d’une

couche énorme du rouge le plus rouge.

Marion me dit:

--Je vais vous dire adieu et vous souhaiter bonne chance. On m’attend à

la gare pour m’emmener en carriole à Swinnah. C’est à quatre-vingts

milles d’ici. Je n’y serai pas avant quatre jours. Priez Dieu pour que

je n’aie pas trop froid.

--Je le prierai, je vous le promets, répondis-je en souriant avec une

certaine gravité.

--Et vous? me demanda-t-elle. Qu’allez-vous faire maintenant?

--Je compte, répondis-je, rester une huitaine de jours à Aklansas pour

trouver un traîneau et des chiens,--et je partirai pour le Sloo. Mais je

ne compte pas arriver dans ces parages bénis avant un mois ou un mois et

demi.

--Eh bien! dit-elle, en me tendant la main,--et sa voix, tout de même,

tremblait un petit peu,--je penserai à vous. Vous êtes probablement

comme moi: vous voulez oublier. Je souhaite que vous réussissiez.

Ces mots, qui étaient en somme, depuis que nous voyagions ensemble, les

premiers par lesquels je pouvais projeter un peu de lumière sur son âme

profonde et sur son passé, me parurent, en même temps, si bien peindre

ma situation et mon propre état d’âme, que, pendant deux ou trois

secondes, j’en demeurai comme bouche bée.

Puis je voulus répondre,--et répondre à ces mots-là par des mots du même

ton et de la même qualité, des mots de franchise et de courage. La

musique de ma réponse me chantait déjà dans la tête... Mais tout à coup,

à quelque chose qui se passait en moi, une sorte d’afflux de sang plus

chaud, plus fou, une sorte d’obscure vibration de tous les nerfs, je

sentis que si je répondais quoi que ce fût, je serais perdu,--oui, je

répondrais des choses telles que je serais forcé de les suivre, ces

choses, et qu’elles entraîneraient ma vie dans une toute nouvelle

direction. Ce serait la fin de l’histoire avant qu’elle eût commencé.

Je renfonçai donc tout cela en moi-même et me contentai de bredouiller

de vagues banalités, des: «Adieu...», des «Portez-vous bien...» qui ne

me compromettaient pas beaucoup et qui (mais tant pis!) n’étaient pas de

nature à donner une riche idée de ma sensibilité ou, simplement, de mon

intelligence.

Puis, comme le train entrait en gare, je me jetai, très affairé, sur mes

bagages et me mis avec passion à ficeler et à arrimer. Je sentais

derrière mon dos, Marion, droite, immobile, dans son espèce de grande

mante bleu foncé, son cabas et son parapluie à la main, et qui devait me

regarder avec des yeux interrogateurs, qui devait essayer de percer

l’énigme de mon individu. Elle devait songer,--et tout de même j’en

étais un peu attristé et crispé: «Au fond c’est peut-être tout bonnement

un homme comme les autres...»

Quelle gare que la gare d’Aklansas! Des quais défoncés, où les petites

roues de fer des chariots Lagloriette avaient creusé des ornières

énormes, une demi-douzaine de cabanes en planches dont je n’aurais même

pas voulu pour mettre mes lapins, des amas de ferraille rouillée, des

wagons à demi démolis qui étaient sortis des rails et s’étaient enfoncés

dans la boue jusqu’à la caisse,--une chose minable, lamentable, un

gâchis et une saleté de tous les diables: c’est par là que nous

accédions à la Terre Promise.

Le train s’était arrêté. Je descendis,--et avec tout mon attirail,

quelque chose comme cinquante kilogs: mon fusil, mes raquettes, ma peau

d’ours, mes couvertures, mon grand sac de toile où j’avais enfoui

pêle-mêle mes vêtements de rechange, mon linge, mes bottes...

Je tendis la main à Marion et à la danseuse pour les aider à

descendre... La danseuse, pour la circonstance, afin sans doute

d’enthousiasmer les populations, avait sorti de sa valise (une ex-valise

de luxe en cuir fauve) un extraordinaire manteau vert de reine de

tragédie, avec une collerette tout emperlée de verroteries

multicolores... Il fallait voir de quel air faussement dégagé et

indifférent elle tenait les plis de cette loque!... Elle descendit après

avoir promené sur le morne spectacle des cahutes crevées par le vent,

pourries par la pluie, des Indiens qui coltinaient les ballots, en

marchant environnés d’un petit nuage de transpiration fétide, des

fermiers qui, en attendant l’arrivée du train d’Abittibi, lequel amène

l’épicerie, les conserves, le pétrole, etc., se curaient les dents avec

d’énormes bouts de bois,--après avoir promené sur tout cela un sourire à

la fois étonné et charmé comme une grande actrice en tournée que les

peuples en délire viennent accueillir, avec des brassées de fleurs, à la

sortie du Pullman...

Quant à Spiers, il parut, tout d’abord, ne pas comprendre qu’il était

arrivé; il restait dans son coin, les jambes étendues comme deux

piquets, à siffloter: «Betsy, vous m’avez raconté l’autre jour...» Mais

je l’appelai: «Hé!... c’est ici!...»

--Ah! bon, fit-il en se levant. On y va.

Il descendit à son tour, toucha du doigt le bord de son chapeau en nous

adressant à tous trois, circulairement, un sourire bref et crispé, et,

en deux enjambées de ses longues jambes, se perdit dans la foule: ce

furent tous ses adieux.

Marion des neiges · 第 8 / 71 题