Le voyage s’acheva après cela sans encombre.
A Evenwood, un Indien, qui revenait de chasser la loutre, nous avait
prédit qu’avant d’arriver à Aklansas, nous aurions de grosses
difficultés avec la neige et que les hommes auraient plus d’une fois à
descendre du train pour déblayer la voie. Mais ces pronostics ne se
réalisèrent point. La neige ne dépassa jamais les marche-pieds des
wagons et, comme, à Evenwood, on avait remplacé notre machine par une
canadienne à éperon, notre marche s’en trouva à peine ralentie.
Cette arrivée à Aklansas!... J’étais en train (bien qu’il ne fît pas
encore nuit, mais nous étions si fatigués, et, de plus, les journées
nous paraissaient si longues!...) j’étais en train de sommeiller, la
tête appuyée à la dure paroi du wagon et les pieds gelés, malgré les
grosses chaussures fourrées que je portais,--et je rêvais, à mon
ordinaire,--car je suis un terrible fabricant de rêves et, au cours de
ma vie, j’ai peut-être autant vécu, avec autant d’intensité, du rêve que
de la veille... Je me rappelle le songe étrange qui se développait dans
mon esprit:
J’étais enfant, couché dans mon petit lit de bois à rideaux de tulle
blanc, et, à côté de moi, sur un grand tabouret carré, se tenait assis
un grand et bon terre-neuve qui avait veillé sur mes premiers ans avec
un amour bien plus qu’humain: il s’appelait Toc. Il me regardait... Je
revois encore ses bons yeux pleins de fierté et de soumission tout à la
fois... Soudain je sentis qu’on me secouait et j’entendis Marion qui me
disait: «Nous sommes arrivés.» J’ouvris les yeux, et, la première chose
que je vis, ce fut la danseuse qui avait retrouvé toutes ses mines, ses
sourires, ses fossettes puériles et qui, en avançant les lèvres comme
pour un petit baiser d’oiseau, était en train de les couvrir d’une
couche énorme du rouge le plus rouge.
Marion me dit:
--Je vais vous dire adieu et vous souhaiter bonne chance. On m’attend à
la gare pour m’emmener en carriole à Swinnah. C’est à quatre-vingts
milles d’ici. Je n’y serai pas avant quatre jours. Priez Dieu pour que
je n’aie pas trop froid.
--Je le prierai, je vous le promets, répondis-je en souriant avec une
certaine gravité.
--Et vous? me demanda-t-elle. Qu’allez-vous faire maintenant?
--Je compte, répondis-je, rester une huitaine de jours à Aklansas pour
trouver un traîneau et des chiens,--et je partirai pour le Sloo. Mais je
ne compte pas arriver dans ces parages bénis avant un mois ou un mois et
demi.
--Eh bien! dit-elle, en me tendant la main,--et sa voix, tout de même,
tremblait un petit peu,--je penserai à vous. Vous êtes probablement
comme moi: vous voulez oublier. Je souhaite que vous réussissiez.
Ces mots, qui étaient en somme, depuis que nous voyagions ensemble, les
premiers par lesquels je pouvais projeter un peu de lumière sur son âme
profonde et sur son passé, me parurent, en même temps, si bien peindre
ma situation et mon propre état d’âme, que, pendant deux ou trois
secondes, j’en demeurai comme bouche bée.
Puis je voulus répondre,--et répondre à ces mots-là par des mots du même
ton et de la même qualité, des mots de franchise et de courage. La
musique de ma réponse me chantait déjà dans la tête... Mais tout à coup,
à quelque chose qui se passait en moi, une sorte d’afflux de sang plus
chaud, plus fou, une sorte d’obscure vibration de tous les nerfs, je
sentis que si je répondais quoi que ce fût, je serais perdu,--oui, je
répondrais des choses telles que je serais forcé de les suivre, ces
choses, et qu’elles entraîneraient ma vie dans une toute nouvelle
direction. Ce serait la fin de l’histoire avant qu’elle eût commencé.
Je renfonçai donc tout cela en moi-même et me contentai de bredouiller
de vagues banalités, des: «Adieu...», des «Portez-vous bien...» qui ne
me compromettaient pas beaucoup et qui (mais tant pis!) n’étaient pas de
nature à donner une riche idée de ma sensibilité ou, simplement, de mon
intelligence.
Puis, comme le train entrait en gare, je me jetai, très affairé, sur mes
bagages et me mis avec passion à ficeler et à arrimer. Je sentais
derrière mon dos, Marion, droite, immobile, dans son espèce de grande
mante bleu foncé, son cabas et son parapluie à la main, et qui devait me
regarder avec des yeux interrogateurs, qui devait essayer de percer
l’énigme de mon individu. Elle devait songer,--et tout de même j’en
étais un peu attristé et crispé: «Au fond c’est peut-être tout bonnement
un homme comme les autres...»
Quelle gare que la gare d’Aklansas! Des quais défoncés, où les petites
roues de fer des chariots Lagloriette avaient creusé des ornières
énormes, une demi-douzaine de cabanes en planches dont je n’aurais même
pas voulu pour mettre mes lapins, des amas de ferraille rouillée, des
wagons à demi démolis qui étaient sortis des rails et s’étaient enfoncés
dans la boue jusqu’à la caisse,--une chose minable, lamentable, un
gâchis et une saleté de tous les diables: c’est par là que nous
accédions à la Terre Promise.
Le train s’était arrêté. Je descendis,--et avec tout mon attirail,
quelque chose comme cinquante kilogs: mon fusil, mes raquettes, ma peau
d’ours, mes couvertures, mon grand sac de toile où j’avais enfoui
pêle-mêle mes vêtements de rechange, mon linge, mes bottes...
Je tendis la main à Marion et à la danseuse pour les aider à
descendre... La danseuse, pour la circonstance, afin sans doute
d’enthousiasmer les populations, avait sorti de sa valise (une ex-valise
de luxe en cuir fauve) un extraordinaire manteau vert de reine de
tragédie, avec une collerette tout emperlée de verroteries
multicolores... Il fallait voir de quel air faussement dégagé et
indifférent elle tenait les plis de cette loque!... Elle descendit après
avoir promené sur le morne spectacle des cahutes crevées par le vent,
pourries par la pluie, des Indiens qui coltinaient les ballots, en
marchant environnés d’un petit nuage de transpiration fétide, des
fermiers qui, en attendant l’arrivée du train d’Abittibi, lequel amène
l’épicerie, les conserves, le pétrole, etc., se curaient les dents avec
d’énormes bouts de bois,--après avoir promené sur tout cela un sourire à
la fois étonné et charmé comme une grande actrice en tournée que les
peuples en délire viennent accueillir, avec des brassées de fleurs, à la
sortie du Pullman...
Quant à Spiers, il parut, tout d’abord, ne pas comprendre qu’il était
arrivé; il restait dans son coin, les jambes étendues comme deux
piquets, à siffloter: «Betsy, vous m’avez raconté l’autre jour...» Mais
je l’appelai: «Hé!... c’est ici!...»
--Ah! bon, fit-il en se levant. On y va.
Il descendit à son tour, toucha du doigt le bord de son chapeau en nous
adressant à tous trois, circulairement, un sourire bref et crispé, et,
en deux enjambées de ses longues jambes, se perdit dans la foule: ce
furent tous ses adieux.