Les rivières devenaient nombreuses. C’étaient de larges cours d’eau
paresseux qui coulaient à pleins bords, lentement, sauf quand toute
cette majesté liquide avait à chercher sa voie dans les éboulis de
rochers rouges ou dans les crispations, les blessures du sol convulsé.
Alors la vaste nappe presque immobile devenait torrent bouillonnant, et
c’était une grande lutte rageuse et fracassante entre les eaux et les
rocs. Les rocs étaient mis à nu, polis, arrondis, désagrégés,
bousculés,--les eaux se cabraient, se creusaient... Une extraordinaire
vapeur d’eau et une non moins extraordinaire clameur planaient au-dessus
de tout cela.
Pour franchir ces rivières, il n’y avait que de grands ponts de bois à
voie unique, qui paraissaient terriblement peu solides. Nous les
passions au pas et ne commencions à respirer que quand nous étions
arrivés de l’autre côté.
Chose stupide, ces ponts n’étant faits que de simples tabliers de bois
jetés sur de gros pilotis mal équarris, de simples tabliers sans
parapets, c’était peut-être cette absence de parapets qui nous
impressionnait le plus,--comme si, grands Dieux! une barrière de bois ou
de fer aurait pu augmenter, en quoi que ce fût, notre sécurité!...
Une fois, en plein milieu du pont qui relie l’une à l’autre les deux
rives très escarpées du Mandocino, le train, pour je ne sais quelle
raison, s’arrêta. Or, la rivière, à ce moment, charriait de gros
glaçons, faits d’une glace si pure et si transparente que, du haut du
pont, nous apercevions à travers, les herbes et les cailloux du fond. Un
de ces glaçons vint buter soudain (étranges rivières où les courants ont
à la fois tant de lenteur et tant de force!...) contre un des madriers
du pont,--et le pont, littéralement, oscilla. J’eus si nettement la
sensation que pont et train, tout cela allait s’écrouler dans l’eau,
que, d’un bond instinctif, je sautai sur la poignée de la portière, pour
m’élancer sur la voie. Et je dois dire pour ma honte qu’en cette
demi-seconde j’avais complètement oublié la pauvre Marion et la laissais
bien tranquillement dans la chute et l’épouvante qui allaient
s’ensuivre, s’expliquer avec la mort.
Mais cette idiote de danseuse (elle me sauva ainsi d’une espèce de petit
déshonneur...) avait vu mon geste... Sans un cri, cette fois, avec des
dents serrées par l’épouvante, elle s’était jetée sur moi, cramponnée
après tout ce qu’elle avait pu trouver de mes bras, de mes jambes... Je
retombai en arrière complètement immobilisé, et, à la fois, râlant de
rage et secoué par une espèce de fou rire qui était bien un rire de fou.
Et le train ayant repris sa marche... mais vite!... vite!... car le
mécanicien, lui aussi, avait senti le coup,--nous nous trouvâmes, une
fois de plus, hors du cercle.