VI

Les rivières devenaient nombreuses. C’étaient de larges cours d’eau

paresseux qui coulaient à pleins bords, lentement, sauf quand toute

cette majesté liquide avait à chercher sa voie dans les éboulis de

rochers rouges ou dans les crispations, les blessures du sol convulsé.

Alors la vaste nappe presque immobile devenait torrent bouillonnant, et

c’était une grande lutte rageuse et fracassante entre les eaux et les

rocs. Les rocs étaient mis à nu, polis, arrondis, désagrégés,

bousculés,--les eaux se cabraient, se creusaient... Une extraordinaire

vapeur d’eau et une non moins extraordinaire clameur planaient au-dessus

de tout cela.

Pour franchir ces rivières, il n’y avait que de grands ponts de bois à

voie unique, qui paraissaient terriblement peu solides. Nous les

passions au pas et ne commencions à respirer que quand nous étions

arrivés de l’autre côté.

Chose stupide, ces ponts n’étant faits que de simples tabliers de bois

jetés sur de gros pilotis mal équarris, de simples tabliers sans

parapets, c’était peut-être cette absence de parapets qui nous

impressionnait le plus,--comme si, grands Dieux! une barrière de bois ou

de fer aurait pu augmenter, en quoi que ce fût, notre sécurité!...

Une fois, en plein milieu du pont qui relie l’une à l’autre les deux

rives très escarpées du Mandocino, le train, pour je ne sais quelle

raison, s’arrêta. Or, la rivière, à ce moment, charriait de gros

glaçons, faits d’une glace si pure et si transparente que, du haut du

pont, nous apercevions à travers, les herbes et les cailloux du fond. Un

de ces glaçons vint buter soudain (étranges rivières où les courants ont

à la fois tant de lenteur et tant de force!...) contre un des madriers

du pont,--et le pont, littéralement, oscilla. J’eus si nettement la

sensation que pont et train, tout cela allait s’écrouler dans l’eau,

que, d’un bond instinctif, je sautai sur la poignée de la portière, pour

m’élancer sur la voie. Et je dois dire pour ma honte qu’en cette

demi-seconde j’avais complètement oublié la pauvre Marion et la laissais

bien tranquillement dans la chute et l’épouvante qui allaient

s’ensuivre, s’expliquer avec la mort.

Mais cette idiote de danseuse (elle me sauva ainsi d’une espèce de petit

déshonneur...) avait vu mon geste... Sans un cri, cette fois, avec des

dents serrées par l’épouvante, elle s’était jetée sur moi, cramponnée

après tout ce qu’elle avait pu trouver de mes bras, de mes jambes... Je

retombai en arrière complètement immobilisé, et, à la fois, râlant de

rage et secoué par une espèce de fou rire qui était bien un rire de fou.

Et le train ayant repris sa marche... mais vite!... vite!... car le

mécanicien, lui aussi, avait senti le coup,--nous nous trouvâmes, une

fois de plus, hors du cercle.

Marion des neiges · 第 7 / 71 题