C’est à partir de Deedwood que nous commençâmes à soutenir le choc des
premières tourmentes de neige. Elles arrivaient, ces tourmentes, du fond
de l’horizon et galopaient vers nous, ventre à terre, à travers la
plaine immensément plate, comme un troupeau d’énormes chevaux d’un
gris-violet, que nous regardions venir avec un certain effroi.
En un instant la chose était sur nous... boum!... et c’était un si
formidable coup de massue, une attaque si brutale et si démesurée que,
chaque fois, régulièrement, le mécanicien, affolé, bloquait ses freins.
Nous restions là, en pleine campagne, au hasard des longues voies
droites ou des virages à angle aigu, nous restions là une heure, deux
heures, dans une obscurité presque complète, un vacarme, des
sifflements, des craquements effroyables, jusqu’à ce que le monstre
hululant et ruant eût fini de s’acharner sur nous. Le pauvre train était
pris là-dedans comme une coquille dans un casse-noisette. On avait
l’impression que les wagons allaient culbuter hors de la voie ou que le
toit allait être arraché.
Dans notre compartiment, la danseuse, pelotonnée dans un coin, claquant
des dents de froid et de terreur, poussait de sourds gémissements.
L’homme aux tissus d’ameublement, tantôt pestait contre le temps, la
neige, le train immobilisé, la compagnie «qui aurait tout de même pu
faire ceci... ou cela...», tantôt ricanait d’une façon stupide...
Inutilisables tous les deux.
Il nous fallait donc, à Marion et à moi, faire tout le travail et, à
nous seuls, empêcher la neige d’entrer et d’inonder notre pauvre étable.
Or, presque tous les carreaux étaient cassés. Avec nos manteaux, avec
nos couvertures, nous faisions de notre mieux pour boucher les trous,
nous nous arc-boutions contre le vent, qui, parfois, d’un furieux coup
de tête, nous envoyait valser jusqu’au milieu du compartiment... Rude
besogne!... d’où nous sortions rompus, la moitié du corps glacé et
l’autre trempé de sueur. Nous tombions assis sur la banquette et nous
nous regardions l’un l’autre en hochant la tête et en souriant
d’ébahissement.
--Du sport! disait Marion. Du fameux sport!
La tempête s’en allait comme elle était venue, tout d’un coup...
brouf!... A peine avions-nous eu le temps de dire: «Tiens! ça se
calme!...» la chose était déjà à trois kilomètres au delà. Au vacarme
titanesque succédait alors un extravagant silence, un silence énorme,
qui nous abasourdissait plus encore que le bruit. Dans mon gousset
j’entendais tiqueter ma montre.
Puis un sifflet prolongé, lugubre, déchirant,--le train repartait.
Le pays était devenu beaucoup plus accidenté. Par moment, en plein
milieu de cette plaine désolée où ne poussaient plus, désormais, que de
rares arbustes rabougris, au feuillage et à l’écorce rongés par la neige
et les lièvres blancs, se dressait, subitement, un énorme amoncellement
de rochers rouges, couleur d’incendie. C’étaient la plupart du temps de
grands pitons solitaires que le train n’avait guère de peine à
contourner. Mais parfois le formidable coup de grisou qui avait rejeté
du feu central ces grandes dalles plates, en forme de toits de dolmens
(elles s’affrontaient, s’empilaient, se surplombaient dans des positions
insensées!... en passant au pied de ces bouleversements nous avions
toujours l’impression qu’une de ces roches, mal accrochée, allait
glisser et nous dégringoler sur la tête...) ce même coup de grisou,
parfois, avait déchiré, labouré, perturbé le terrain sur des lieues et
des lieues. Force était donc à la voie (on n’avait pas fait de
tunnels... les tunnels coûtent trop cher!)... d’escalader tous ces
plissements et tous ces bourrelets de chair terrestre. Le train
geignait, soufflait, patinait... Puis il fallait redescendre l’autre
versant,--ce qui était encore moins drôle: car nous avions nettement
l’impression que si un malheureux sabot de frein venait à lâcher,
c’était la fin de tout. Le wagon prenait vers l’avant une telle
inclinaison que la danseuse, terrifiée (il est vrai qu’elle vivait dans
un perpétuel état de terreur!... c’était si bizarre de voir cette pauvre
loque dans un pareil royaume du diable!) se cramponnait à Marion ou à
moi, en roulant des yeux égarés, et poussait des cris déchirants: «Dieu!
Dieu! Arrêtez!...»
Le nommé Spiers, indifférent à tout pourtant, ne pouvait s’empêcher de
sourire à ce spectacle.
V
Marion avait sorti d’un vieux cabas de molesquine noire un _Nouveau
Testament_ qui était illustré de photographies représentant l’actuel
pays de Judée.
Ces photographies étaient la chose la plus émouvante du monde, bien que,
sous des noms magnifiques, comme Nazareth, Bethléem, Gethsemani, des
noms à ce point riches de poésie, de légende et d’histoire, il n’y eût
la plupart du temps que de pauvres bourgades, des terres pelées, des
buttes caillouteuses, des arbres chétifs... Mais d’entre tout cela,
malgré tout, on voyait se lever, blanches et pures, les ombres du Fils
de l’Homme et de ses apôtres,--ombres de vérité ou de rêve, ce qui
n’importe guère: car la noblesse qui vient de l’un équivaut bien à la
grandeur qui vient de l’autre.
Ces petites images avaient l’air d’éveiller dans le cœur de Marion un
monde de pensées. Elle resta en contemplation pendant un long, long
moment devant une gravure où l’on voyait une sorte de petite colline
basse au flanc de laquelle paissait un troupeau de moutons: c’était le
Mont des Oliviers. Et quand elle tourna la page, je lui posai une
question sur je ne sais plus quoi, pour qu’elle me regardât: ses yeux
étaient pleins de larmes.