--Une porte vitrée! qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'une porte

vitrée, tubercule?

--Hercules vous-mêmes! riposta Gavroche. Une porte vitrée dans une

barricade, c'est excellent. Ça n'empêche pas de l'attaquer, mais ça gêne

pour la prendre. Vous n'avez donc jamais chipé des pommes pardessus un

mur où il y avait des culs de bouteilles? Une porte vitrée, ça coupe les

cors aux pieds de la garde nationale quand elle veut monter sur la

barricade. Pardi! le verre est traître. Ah çà, vous n'avez pas une

imagination effrénée, mes camarades!

Du reste, il était furieux de son pistolet sans chien. Il allait de l'un

à l'autre, réclamant:--Un fusil! Je veux un fusil! Pourquoi ne me

donne-t-on pas un fusil?

--Un fusil à toi! dit Combeferre.

--Tiens! répliqua Gavroche, pourquoi pas? J'en ai bien eu un en 1830

quand on s'est disputé avec Charles X!

Enjolras haussa les épaules.

--Quand il y en aura pour les hommes, on en donnera aux enfants.

Gavroche se tourna fièrement, et lui répondit:

--Si tu es tué avant moi, je te prends le tien.

--Gamin! dit Enjolras.

--Blanc-bec! dit Gavroche.

Un élégant fourvoyé qui flânait au bout de la rue, fit diversion.

Gavroche lui cria:

--Venez avec nous, jeune homme! Eh bien, cette vieille patrie, on ne

fait donc rien pour elle?

L'élégant s'enfuit.

Chapitre V

Les préparatifs

Les journaux du temps qui ont dit que la barricade de la rue de la

Chanvrerie, cette _construction presque inexpugnable_, comme ils

l'appellent, atteignait au niveau d'un premier étage, se sont trompés.

Le fait est qu'elle ne dépassait pas une hauteur moyenne de six ou sept

pieds. Elle était bâtie de manière que les combattants pouvaient, à

volonté, ou disparaître derrière, ou dominer le barrage et même en

escalader la crête au moyen d'une quadruple rangée de pavés superposés

et arrangés en gradins à l'intérieur. Au dehors le front de la

barricade, composé de piles de pavés et de tonneaux reliés par des

poutres et des planches qui s'enchevêtraient dans les roues de la

charrette Anceau et de l'omnibus renversé, avait un aspect hérissé et

inextricable. Une coupure suffisante pour qu'un homme y pût passer avait

été ménagée entre le mur des maisons et l'extrémité de la barricade la

plus éloignée du cabaret, de façon qu'une sortie était possible. La

flèche de l'omnibus était dressée droite et maintenue avec des cordes,

et un drapeau rouge, fixé à cette flèche, flottait sur la barricade.

La petite barricade Mondétour, cachée derrière la maison du cabaret, ne

s'apercevait pas. Les deux barricades réunies formaient une véritable

redoute. Enjolras et Courfeyrac n'avaient pas jugé à propos de

barricader l'autre tronçon de la rue Mondétour qui ouvre par la rue des

Prêcheurs une issue sur les halles, voulant sans doute conserver une

communication possible avec le dehors et redoutant peu d'être attaqués

par la dangereuse et difficile ruelle des Prêcheurs.

À cela près de cette issue restée libre, qui constituait ce que Folard,

dans son style stratégique, eût appelé un boyau, et en tenant compte

aussi de la coupure exiguë ménagée sur la rue de la Chanvrerie,

l'intérieur de la barricade, où le cabaret faisait un angle saillant,

présentait un quadrilatère irrégulier fermé de toutes parts. Il y avait

une vingtaine de pas d'intervalle entre le grand barrage et les hautes

maisons qui formaient le fond de la rue, en sorte qu'on pouvait dire que

la barricade était adossée à ces maisons, toutes habitées, mais closes

du haut en bas.

Tout ce travail se fit sans empêchement en moins d'une heure et sans que

cette poignée d'hommes hardis vît surgir un bonnet à poil ni une

bayonnette. Les bourgeois peu fréquents qui se hasardaient encore à ce

moment de l'émeute dans la rue Saint-Denis jetaient un coup d'oeil rue

de la Chanvrerie, apercevaient la barricade, et doublaient le pas.

Les deux barricades terminées, le drapeau arboré, on traîna une table

hors du cabaret? et Courfeyrac monta sur la table. Enjolras apporta le

coffre carré et Courfeyrac l'ouvrit. Ce coffre était rempli de

cartouches. Quand on vit les cartouches, il y eut un tressaillement

parmi les plus braves et un moment de silence.

Courfeyrac les distribua en souriant.

Chacun reçut trente cartouches. Beaucoup avaient de la poudre et se

mirent à en faire d'autres avec les balles qu'on fondait. Quant au baril

de poudre, il était sur une table à part, près de la porte, et on le

réserva.

Le rappel, qui parcourait tout Paris, ne discontinuait pas, mais cela

avait fini par ne plus être qu'un bruit monotone auquel ils ne faisaient

plus attention. Ce bruit tantôt s'éloignait, tantôt s'approchait, avec

des ondulations lugubres.

On chargea les fusils et les carabines, tous ensemble, sans

précipitation, avec une gravité solennelle. Enjolras alla placer trois

sentinelles hors des barricades, l'une rue de la Chanvrerie, la seconde

rue des Prêcheurs, la troisième au coin de la Petite-Truanderie.

Puis, les barricades bâties, les postes assignés, les fusils chargés,

les vedettes posées, seuls dans ces rues redoutables où personne ne

passait plus, entourés de ces maisons muettes et comme mortes où ne

palpitait aucun mouvement humain, enveloppés des ombres croissantes du

crépuscule qui commençait, au milieu de cette obscurité et de ce silence

où l'on sentait s'avancer quelque chose et qui avaient je ne sais quoi

de tragique et de terrifiant, isolés, armés, déterminés, tranquilles,

ils attendirent.

Chapitre VI

En attendant

Dans ces heures d'attente, que firent-ils?

Il faut bien que nous le disions, puisque ceci est de l'histoire.

Tandis que les hommes faisaient des cartouches et les femmes de la

charpie, tandis qu'une large casserole, pleine d'étain et de plomb fondu

destinés au moule à balles, fumait sur un réchaud ardent, pendant que

les vedettes veillaient l'arme au bras sur la barricade, pendant

qu'Enjolras, impossible à distraire, veillait sur les vedettes,

Combeferre, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Feuilly, Bossuet, Joly, Bahorel,

quelques autres encore, se cherchèrent et se réunirent, comme aux plus

paisibles jours de leurs causeries d'écoliers, et dans un coin de ce

cabaret changé en casemate, à deux pas de la redoute qu'ils avaient

élevée, leurs carabines amorcées et chargées appuyées au dossier de leur

chaise, ces beaux jeunes gens, si voisins d'une heure suprême, se mirent

à dire des vers d'amour.

Quels vers? Les voici:

_Vous rappelez-vous notre douce vie,_

_Lorsque nous étions si jeunes tous deux,_

_Et que nous n'avions au coeur d'autre envie_

_Que d'être bien mis et d'être amoureux!_

_Lorsqu'en ajoutant votre âge à mon âge,_

_Nous ne comptions pas à deux quarante ans,_

_Et que, dans notre humble et petit ménage,_

_Tout, même l'hiver, nous était printemps!_

_Beaux jours! Manuel était fier et sage,_

_Paris s'asseyait à de saints banquets,_

_Foy lançait la foudre, et votre corsage_

_Avait une épingle où je me piquais._

_Tout vous contemplait. Avocat sans causes,_

_Quand je vous menais au Prado dîner,_

_Vous étiez jolie au point que les roses_

_Me faisaient l'effet de se retourner;_

_Je les entendais dire: Est-elle belle!_

_Comme elle sent bon! quels cheveux à flots!_

_Sous son mantelet elle cache une aile;_

_Son bonnet charmant est à peine éclos._

_J'errais avec toi, pressant ton bras souple._

_Les passants croyaient que l'amour charmé_

_Avait marié, dans notre heureux couple,_

_Le doux mois d'avril au beau mois de mai._

_Nous vivions cachés, contents, porte close,_

_Dévorant l'amour, bon fruit défendu;_

_Ma bouche n'avait pas dit une chose_

_Que déjà ton coeur avait répondu._

_Sorbonne était l'endroit bucolique_

_Où je t'adorais du soir au matin._

_C'est ainsi qu'une âme amoureuse applique_

_La carte du Tendre au pays latin._

_Ô place Maubert! Ô place Dauphine_

_Quand, dans le taudis frais et printanier,_

_Tu tirais ton bas sur ta jambe fine,_

_Je voyais un astre au fond du grenier._

_J'ai fort lu Platon, mais rien ne m'en reste;_

_Mieux que Malebranche et que Lamennais,_

_Tu me démontrais la bonté céleste_

_Avec une fleur que tu me donnais._

_Je t'obéissais, tu m'étais soumise._

_Ô grenier doré! te lacer! te voir_

_Aller et venir dès l'aube en chemise,_

_Mirant ton front jeune à ton vieux miroir!_

_Et qui donc pourrait perdre la mémoire_

_De ces temps d'aurore et de firmament,_

_De rubans, de fleurs, de gaze et de moire,_

_Où l'amour bégaye un argot charmant?_

_Nos jardins étaient un pot de tulipe;_

_Tu masquais la vitre avec un jupon;_

_Je prenais le bol de terre de pipe,_

_Et je te donnais la tasse en japon._

_Et ces grands malheurs qui nous faisaient rire!_

_Ton manchon brûlé, ton boa perdu!_

_Et ce cher portrait du divin Shakespeare_

_Qu'un soir pour souper nous avons vendu!_

_J'étais mendiant, et toi charitable._

_Je baisais au vol tes bras frais et ronds._

_Dante in-folio nous servait de table_

_Pour manger gaîment un cent de marrons._

_La première fois qu'en mon joyeux bouge_

_Je pris un baiser à ta lèvre en feu,_

_Quand tu t'en allas décoiffée et rouge,_

_Je restai tout pâle et je crus en Dieu_

_Te rappelles-tu nos bonheurs sans nombre,_

_Et tous ces fichus changés en chiffons?_

_Oh! que de soupirs, de nos coeurs pleins d'ombre,_

_Se sont envolés dans les cieux profonds!_

L'heure, le lieu, ces souvenirs de jeunesse rappelés, quelques étoiles

qui commençaient à briller au ciel, le repos funèbre de ces rues

désertes, l'imminence de l'aventure inexorable qui se préparait,

donnaient un charme pathétique à ces vers murmurés à demi-voix dans le

crépuscule par Jean Prouvaire qui, nous l'avons dit, était un doux

poète.

Cependant on avait allumé un lampion dans la petite barricade, et, dans

la grande, une de ces torches de cire comme on en rencontre le mardi

gras en avant des voitures chargées de masques qui vont à la Courtille.

Ces torches, on l'a vu, venaient du faubourg Saint-Antoine.

La torche avait été placée dans une espèce de cage de pavés fermée de

trois côtés pour l'abriter du vent, et disposée de façon que toute la

lumière tombait sur le drapeau. La rue et la barricade restaient

plongées dans l'obscurité, et l'on ne voyait rien que le drapeau rouge

formidablement éclairé comme par une énorme lanterne sourde.

Cette lumière ajoutait à l'écarlate du drapeau je ne sais quelle pourpre

terrible.

Chapitre VII

L'homme recruté rue des Billettes

La nuit était tout à fait tombée, rien ne venait. On n'entendait que des

rumeurs confuses, et par instants des fusillades, mais rares, peu

nourries et lointaines. Ce répit, qui se prolongeait, était signe que le

gouvernement prenait son temps et ramassait ses forces. Ces cinquante

hommes en attendaient soixante mille.

Enjolras se sentit pris de cette impatience qui saisit les âmes fortes

au seuil des événements redoutables. Il alla trouver Gavroche qui

s'était mis à fabriquer des cartouches dans la salle basse à la clarté

douteuse de deux chandelles, posées sur le comptoir par précaution à

cause de la poudre répandue sur les tables. Ces deux chandelles ne

jetaient aucun rayonnement au dehors. Les insurgés en outre avaient eu

soin de ne point allumer de lumière dans les étages supérieurs.

Gavroche en ce moment était fort préoccupé, non pas précisément de ses

cartouches.

L'homme de la rue des Billettes venait d'entrer dans la salle basse et

était allé s'asseoir à la table la moins éclairée. Il lui était échu un

fusil de munition grand modèle, qu'il tenait entre ses jambes. Gavroche

jusqu'à cet instant, distrait par cent choses «amusantes», n'avait pas

même vu cet homme.

Lorsqu'il entra, Gavroche le suivit machinalement des yeux, admirant son

fusil, puis, brusquement, quand l'homme fut assis, le gamin se leva.

Ceux qui auraient épié l'homme jusqu'à ce moment l'auraient vu tout

observer dans la barricade et dans la bande des insurgés avec une

attention singulière; mais depuis qu'il était entré dans la salle, il

avait été pris d'une sorte de recueillement et semblait ne plus rien

voir de ce qui se passait. Le gamin s'approcha de ce personnage pensif

et se mit à tourner autour de lui sur la pointe du pied comme on marche

auprès de quelqu'un qu'on craint de réveiller. En même temps, sur son

visage enfantin, à la fois si effronté et si sérieux, si évaporé et si

profond, si gai et si navrant, passaient toutes ces grimaces de vieux

qui signifient:--Ah bah!--pas possible!--j'ai la berlue!--je

rêve!--est-ce que ce serait?...--non, ce n'est pas!--mais si!--mais non!

etc. Gavroche se balançait sur ses talons crispait ses deux poings dans

ses poches, remuait le cou comme un oiseau, dépensait en une lippe

démesurée toute la sagacité de sa lèvre inférieure. Il était stupéfait,

incertain, incrédule, convaincu, ébloui. Il avait la mine du chef des

eunuques au marché des esclaves découvrant une Vénus parmi des dondons,

et l'air d'un amateur reconnaissant un Raphaël dans un tas de croûtes.

Tout chez lui était en travail, l'instinct qui flaire et l'intelligence

qui combine. Il était évident qu'il arrivait un événement à Gavroche.

C'est au plus fort de cette préoccupation qu'Enjolras l'aborda.

--Tu es petit, dit Enjolras, on ne te verra pas. Sors des barricades,

glisse-toi le long des maisons, va un peu partout par les rues, et

reviens me dire ce qui se passe.

Gavroche se haussa sur ses hanches.

--Les petits sont donc bons à quelque chose! c'est bien heureux! J'y

vas. En attendant fiez-vous aux petits, méfiez-vous des grands...--Et

Gavroche, levant la tête et baissant la voix, ajouta, en désignant

l'homme de la rue des Billettes:

--Vous voyez bien ce grand-là?

--Eh bien?

--C'est un mouchard.

--Tu es sûr?

--Il n'y a pas quinze jours qu'il m'a enlevé par l'oreille de la

corniche du pont Royal où je prenais l'air.

Enjolras quitta vivement le gamin et murmura quelques mots très bas à un

ouvrier du port aux vins qui se trouvait là. L'ouvrier sortit de la

salle et y rentra presque tout de suite accompagné de trois autres. Ces

quatre hommes, quatre portefaix aux larges épaules, allèrent se placer,

sans rien faire qui pût attirer son attention, derrière la table où

était accoudé l'homme de la rue des Billettes. Ils étaient visiblement

prêts à se jeter sur lui.

Alors Enjolras s'approcha de l'homme et lui demanda:

--Qui êtes-vous?

À cette question brusque, l'homme eut un soubresaut. Il plongea son

regard jusqu'au fond de la prunelle candide d'Enjolras et parut y saisir

sa pensée. Il sourit d'un sourire qui était tout ce qu'on peut voir au

monde de plus dédaigneux, de plus énergique et de plus résolu, et

répondit avec une gravité hautaine:

--Je vois ce que c'est.... Eh bien oui!

--Vous êtes mouchard?

--Je suis agent de l'autorité.

--Vous vous appelez?

--Javert.

Enjolras fit signe aux quatre hommes. En un clin d'oeil, avant que

Javert eût eu le temps de se retourner, il fut colleté, terrassé,

garrotté, fouillé.

On trouva sur lui une petite carte ronde collée entre deux verres et

portant d'un côté les armes de France, gravées, avec cette légende:

_Surveillance et vigilance_, et de l'autre cette mention: JAVERT,

inspecteur de police, âgé de cinquante-deux ans; et la signature du

préfet de police d'alors, M. Gisquet.

Il avait en outre sa montre et sa bourse, qui contenait quelques pièces

d'or. On lui laissa la bourse et la montre. Derrière la montre, au fond

du gousset, on tâta et l'on saisit un papier sous enveloppe qu'Enjolras

déplia et où il lut ces cinq lignes écrites de la main même du préfet de

police:

«Sitôt sa mission politique remplie, l'inspecteur Javert s'assurera, par

une surveillance spéciale, s'il est vrai que des malfaiteurs aient des

allures sur la berge de la rive droite de la Seine, près le pont

d'Iéna.»

Le fouillage terminé, on redressa Javert, on lui noua les bras derrière

le dos et on l'attacha au milieu de la salle basse à ce poteau célèbre

qui avait jadis donné son nom au cabaret.

Gavroche, qui avait assisté à toute la scène et tout approuvé d'un

hochement de tête silencieux, s'approcha de Javert et lui dit:

--C'est la souris qui a pris le chat.

Tout cela s'était exécuté si rapidement que c'était fini quand on s'en

aperçut autour du cabaret. Javert n'avait pas jeté un cri. En voyant

Javert lié au poteau, Courfeyrac, Bossuet, Joly, Combeferre, et les

hommes dispersés dans les deux barricades, accoururent.

Javert, adossé au poteau, et si entouré de cordes qu'il ne pouvait faire

un mouvement, levait la tête avec la sérénité intrépide de l'homme qui

n'a jamais menti.

--C'est un mouchard, dit Enjolras.

Et se tournant vers Javert:

--Vous serez fusillé deux minutes avant que la barricade soit prise.

Javert répliqua de son accent le plus impérieux:

--Pourquoi pas tout de suite?

--Nous ménageons la poudre.

--Alors finissez-en d'un coup de couteau.

--Mouchard, dit le bel Enjolras, nous sommes des juges et non des

assassins.

Puis il appela Gavroche.

--Toi! va à ton affaire! Fais ce que je t'ai dit.

--J'y vas, cria Gavroche.

Et s'arrêtant au moment de partir:

--À propos, vous me donnerez son fusil! Et il ajouta: Je vous laisse le

musicien, mais je veux la clarinette.

Le gamin fit le salut militaire et franchit gaîment la coupure de la

grande barricade.

Chapitre VIII

Plusieurs points d'interrogation à propos d'un nommé Le Cabuc qui ne se

nommait peut-être pas Le Cabuc

La peinture tragique que nous avons entreprise ne serait pas complète,

le lecteur ne verrait pas dans leur relief exact et réel ces grandes

minutes de gésine sociale et d'enfantement révolutionnaire où il y a de

la convulsion mêlée à l'effort, si nous omettions, dans l'esquisse

ébauchée ici, un incident plein d'une horreur épique et farouche qui

survint presque aussitôt après le départ de Gavroche.

Les attroupements, comme on sait, font boule de neige et agglomèrent en

roulant un tas d'hommes tumultueux. Ces hommes ne se demandent pas entre

eux d'où ils viennent. Parmi les passants qui s'étaient réunis au

rassemblement conduit par Enjolras, Combeferre et Courfeyrac, il y avait

un être portant la veste du portefaix usée aux épaules, qui gesticulait

et vociférait et avait la mine d'une espèce d'ivrogne sauvage. Cet

homme, un nommé ou surnommé Le Cabuc, et du reste tout à fait inconnu de

ceux qui prétendaient le connaître, très ivre, ou faisant semblant,

s'était attablé avec quelques autres à une table qu'ils avaient tirée en

dehors du cabaret. Ce Cabuc, tout en faisant boire ceux qui lui tenaient

tête, semblait considérer d'un air de réflexion la grande maison du fond

de la barricade dont les cinq étages dominaient toute la rue et

faisaient face à la rue Saint-Denis. Tout à coup il s'écria:

--Camarades, savez-vous? c'est de cette maison-là qu'il faudrait tirer.

Quand nous serons là aux croisées, du diable si quelqu'un avance dans la

rue!

--Oui, mais la maison est fermée, dit un des buveurs.

--Cognons!

--On n'ouvrira pas.

--Enfonçons la porte!

Le Cabuc court à la porte qui avait un marteau fort massif, et frappe.

La porte ne s'ouvre pas. Il frappe un second coup. Personne ne répond.

Un troisième coup. Même silence.

--Y a-t-il quelqu'un ici? crie Le Cabuc.

Rien ne bouge.

Alors il saisit un fusil et commence à battre la porte à coups de

crosse. C'était une vieille porte d'allée, cintrée, basse, étroite,

solide, toute en chêne, doublée à l'intérieur d'une feuille de tôle et

d'une armature de fer, une vraie poterne de bastille. Les coups de

crosse faisaient trembler la maison, mais n'ébranlaient pas la porte.

Toutefois il est probable que les habitants s'étaient émus, car on vit

enfin s'éclairer et s'ouvrir une petite lucarne carrée au troisième

étage, et apparaître à cette lucarne une chandelle et la tête béate et

effrayée d'un bonhomme en cheveux gris qui était le portier.

L'homme qui cognait s'interrompit.

--Messieurs, demanda le portier, que désirez-vous?

--Ouvre! dit Le Cabuc.

--Messieurs, cela ne se peut pas.

--Ouvre toujours!

--Impossible, messieurs!

Le Cabuc prit son fusil et coucha en joue le portier; mais comme il

était en bas, et qu'il faisait très noir, le portier ne le vit point.

--Oui ou non, veux-tu ouvrir?

--Non, messieurs!

--Tu dis non?

--Je dis non, mes bons....

Le portier n'acheva pas. Le coup de fusil était lâché; la balle lui

était entrée sous le menton et était sortie par la nuque après avoir

traversé la jugulaire. Le vieillard s'affaissa sur lui-même sans pousser

un soupir. La chandelle tomba et s'éteignit, et l'on ne vit plus rien

qu'une tête immobile posée au bord de la lucarne et un peu de fumée

blanchâtre qui s'en allait vers le toit.

--Voilà! dit Le Cabuc en laissant retomber sur le pavé la crosse de son

fusil.

Il avait à peine prononcé ce mot qu'il sentit une main qui se posait sur

son épaule avec la pesanteur d'une serre d'aigle, et il entendit une

voix qui lui disait:

--À genoux.

Le meurtrier se retourna et vit devant lui la figure blanche et froide

d'Enjolras. Enjolras avait un pistolet à la main.

À la détonation, il était arrivé.

Il avait empoigné de sa main gauche le collet, la blouse, la chemise et

la bretelle du Cabuc.

--À genoux, répéta-t-il.

Et d'un mouvement souverain le frêle jeune homme de vingt ans plia comme

un roseau le crocheteur trapu et robuste et l'agenouilla dans la boue.

Le Cabuc essaya de résister, mais il semblait qu'il eût été saisi par un

poing surhumain.

Pâle, le col nu, les cheveux épars, Enjolras, avec son visage de femme,

avait en ce moment je ne sais quoi de la Thémis antique. Ses narines

gonflées, ses yeux baissés donnaient à son implacable profil grec cette

expression de colère et cette expression de chasteté qui, au point de

vue de l'ancien monde, conviennent à la justice.

Toute la barricade était accourue, puis tous s'étaient rangés en cercle

à distance, sentant qu'il était impossible de prononcer une parole

devant la chose qu'ils allaient voir.

Le Cabuc, vaincu, n'essayait plus de se débattre et tremblait de tous

ses membres. Enjolras le lâcha et tira sa montre.

--Recueille-toi, dit-il. Prie ou pense. Tu as une minute.

--Grâce, murmura le meurtrier; puis il baissa la tête et balbutia

quelques jurements inarticulés.

Enjolras ne quitta pas la montre des yeux; il laissa passer la minute,

puis il remit la montre dans son gousset. Cela fait, il prit par les

cheveux Le Cabuc qui se pelotonnait contre ses genoux en hurlant et lui

appuya sur l'oreille le canon de son pistolet. Beaucoup de ces hommes

intrépides, qui étaient si tranquillement entrés dans la plus effrayante

des aventures, détournèrent la tête.

On entendit l'explosion, l'assassin tomba sur le pavé le front en avant,

et Enjolras se redressa et promena autour de lui son regard convaincu et

sévère.

Puis il poussa du pied le cadavre et dit:

--Jetez cela dehors.

Trois hommes soulevèrent le corps du misérable qu'agitaient les

dernières convulsions machinales de la vie expirée, et le jetèrent

par-dessus la petite barricade dans la ruelle Mondétour.

Enjolras était demeuré pensif. On ne sait quelles ténèbres grandioses se

répandaient lentement sur sa redoutable sérénité. Tout à coup il éleva

la voix. On fit silence.

--Citoyens, dit Enjolras, ce que cet homme a fait est effroyable et ce

que j'ai fait est horrible. Il a tué, c'est pourquoi je l'ai tué. J'ai

dû le faire, car l'insurrection doit avoir sa discipline. L'assassinat

est encore plus un crime ici qu'ailleurs; nous sommes sous le regard de

la révolution, nous sommes les prêtres de la république, nous sommes les

hosties du devoir, et il ne faut pas qu'on puisse calomnier notre

combat. J'ai donc jugé et condamné à mort cet homme. Quant à moi,

contraint de faire ce que j'ai fait, mais l'abhorrant, je me suis jugé

aussi, et vous verrez tout à l'heure à quoi je me suis condamné.

Ceux qui écoutaient tressaillirent.

--Nous partagerons ton sort, cria Combeferre.

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 25 / 30 段