--Brennus, qui prend Rome, est un aigle; le banquier, qui prend la

grisette, est un aigle. Pas plus de pudeur ici que là. Donc ne croyons à

rien. Il n'y a qu'une réalité: boire. Quelle que soit votre opinion,

soyez pour le coq maigre comme le canton d'Uri ou pour le coq gras comme

le canton de Glaris, peu importe, buvez. Vous me parlez du boulevard, du

cortège, et caetera. Ah çà, il va donc encore y avoir une révolution?

Cette indigence de moyens m'étonne de la part du bon Dieu. Il faut qu'à

tout moment il se remette à suifer la rainure des événements. Ça

accroche, ça ne marche pas. Vite une révolution. Le bon Dieu a toujours

les mains noires de ce vilain cambouis-là. À sa place, je serais plus

simple, je ne remonterais pas à chaque instant ma mécanique, je mènerais

le genre humain rondement, je tricoterais les faits maille à maille sans

casser le fil, je n'aurais point d'en-cas, je n'aurais pas de répertoire

extraordinaire. Ce que vous autres appelez le progrès marche par deux

moteurs, les hommes et les événements. Mais, chose triste, de temps en

temps, l'exceptionnel est nécessaire. Pour les événements comme pour les

hommes, la troupe ordinaire ne suffit pas; il faut parmi les hommes des

génies, et parmi les événements des révolutions. Les grands accidents

sont la loi; l'ordre des choses ne peut s'en passer; et, à voir les

apparitions de comètes, on serait tenté de croire que le ciel lui-même a

besoin d'acteurs en représentation. Au moment où l'on s'y attend le

moins, Dieu placarde un météore sur la muraille du firmament. Quelque

étoile bizarre survient, soulignée par une queue énorme. Et cela fait

mourir César. Brutus lui donne un coup de couteau, et Dieu un coup de

comète. Crac, voilà une aurore boréale, voilà une révolution, voilà un

grand homme; 93 en grosses lettres, Napoléon en vedette, la comète de

1811 au haut de l'affiche. Ah! la belle affiche bleue, toute constellée

de flamboiements inattendus! Boum! boum! spectacle extraordinaire. Levez

les yeux, badauds. Tout est échevelé, l'astre comme le drame. Bon Dieu,

c'est trop, et ce n'est pas assez. Ces ressources, prises dans

l'exception, semblent magnificence et sont pauvreté. Mes amis, la

providence en est aux expédients. Une révolution, qu'est-ce que cela

prouve? Que Dieu est à court. Il fait un coup d'État, parce qu'il y a

solution de continuité entre le présent et l'avenir, et parce que, lui

Dieu, il n'a pas pu joindre les deux bouts. Au fait, cela me confirme

dans mes conjectures sur la situation de fortune de Jéhovah; et à voir

tant de malaise en haut et en bas, tant de mesquinerie et de pingrerie

et de ladrerie et de détresse au ciel et sur la terre, depuis l'oiseau

qui n'a pas un grain de mil jusqu'à moi qui n'ai pas cent mille livres

de rente, à voir la destinée humaine, qui est fort usée, et même la

destinée royale, qui montre la corde, témoin le prince de Condé pendu, à

voir l'hiver, qui n'est pas autre chose qu'une déchirure au zénith par

où le vent souffle, à voir tant de haillons dans la pourpre toute neuve

du matin au sommet des collines, à voir les gouttes de rosée, ces perles

fausses, à voir le givre, ce strass, à voir l'humanité décousue et les

événements rapiécés, et tant de taches au soleil, et tant de trous à la

lune, à voir tant de misère partout, je soupçonne que Dieu n'est pas

riche. Il a de l'apparence, c'est vrai, mais je sens la gêne. Il donne

une révolution, comme un négociant dont la caisse est vide donne un bal.

Il ne faut pas juger des dieux sur l'apparence. Sous la dorure du ciel

j'entrevois un univers pauvre. Dans la création il y a de la faillite.

C'est pourquoi je suis mécontent. Voyez, c'est le cinq juin, il fait

presque nuit; depuis ce matin j'attends que le jour vienne. Il n'est pas

venu, et je gage qu'il ne viendra pas de la journée. C'est une

inexactitude de commis mal payé. Oui, tout est mal arrangé, rien ne

s'ajuste à rien, ce vieux monde est tout déjeté, je me range dans

l'opposition. Tout va de guingois; l'univers est taquinant. C'est comme

les enfants, ceux qui en désirent n'en ont pas, ceux qui n'en désirent

pas en ont. Total: je bisque. En outre, Laigle de Meaux, ce chauve,

m'afflige à voir. Cela m'humilie de penser que je suis du même âge que

ce genou. Du reste, je critique, mais je n'insulte pas. L'univers est ce

qu'il est. Je parle ici sans méchante intention et pour l'acquit de ma

conscience. Recevez, Père éternel, l'assurance de ma considération

distinguée. Ah! par tous les saints de l'Olympe et par tous les dieux du

paradis, je n'étais pas fait pour être Parisien, c'est-à-dire pour

ricocher à jamais, comme un volant entre deux raquettes, du groupe des

flâneurs au groupe des tapageurs! J'étais fait pour être Turc, regardant

toute la journée des péronnelles orientales exécuter ces exquises danses

d'Égypte lubriques comme les songes d'un homme chaste, ou paysan

beauceron, ou gentilhomme vénitien entouré de gentilles-donnes, ou petit

prince allemand fournissant la moitié d'un fantassin à la confédération

germanique, et occupant ses loisirs à faire sécher ses chaussettes sur

sa haie, c'est-à-dire sur sa frontière! Voilà pour quels destins j'étais

né! Oui, j'ai dit Turc, et je ne m'en dédis point. Je ne comprends pas

qu'on prenne habituellement les Turcs en mauvaise part; Mahom a du bon;

respect à l'inventeur des sérails à houris et des paradis à odalisques!

N'insultons pas le mahométisme, la seule religion qui soit ornée d'un

poulailler! Sur ce, j'insiste pour boire. La terre est une grosse

bêtise. Et il paraît qu'ils vont se battre, tous ces imbéciles, se faire

casser le profil, se massacrer, en plein été, au mois de juin, quand ils

pourraient s'en aller, avec une créature sous le bras, respirer dans les

champs l'immense tasse de thé des foins coupés! Vraiment, on fait trop

de sottises. Une vieille lanterne cassée que j'ai vue tout à l'heure

chez un marchand de bric-à-brac me suggère une réflexion: Il serait

temps d'éclairer le genre humain. Oui, me revoilà triste! Ce que c'est

que d'avaler une huître et une révolution de travers! Je redeviens

lugubre. Oh! l'affreux vieux monde! On s'y évertue, on s'y destitue, on

s'y prostitue, on s'y tue, on s'y habitue!

Et Grantaire, après cette quinte d'éloquence, eut une quinte de toux,

méritée.

--À propos de révolution, dit Joly, il paraît que décidébent Barius est

aboureux.

--Sait-on de qui? demanda Laigle.

--Don.

--Non?

--Don! je te dis!

--Les amours de Marius! s'écria Grantaire. Je vois ça d'ici. Marius est

un brouillard, et il aura trouvé une vapeur. Marius est de la race

poète. Qui dit poète dit fou. _Tymbroeus Apollo_. Marius et sa Marie, ou

sa Maria, ou sa Mariette, ou sa Marion, cela doit faire de drôles

d'amants. Je me rends compte de ce que cela est. Des extases où l'on

oublie le baiser. Chastes sur la terre, mais s'accouplant dans l'infini.

Ce sont des âmes qui ont des sens. Ils couchent ensemble dans les

étoiles.

Grantaire entamait sa seconde bouteille, et peut-être sa seconde

harangue quand un nouvel être émergea du trou carré de l'escalier.

C'était un garçon de moins de dix ans, déguenillé, très petit, jaune, le

visage en museau, l'oeil vif, énormément chevelu, mouillé de pluie,

l'air content.

L'enfant, choisissant sans hésiter parmi les trois, quoiqu'il n'en

connût évidemment aucun, s'adressa à Laigle de Meaux.

--Est-ce que vous êtes monsieur Bossuet? demanda-t-il.

--C'est mon petit nom, répondit Laigle. Que me veux-tu?

--Voilà. Un grand blond sur le boulevard m'a dit: Connais-tu la mère

Hucheloup? J'ai dit: Oui, rue Chanvrerie, la veuve au vieux. Il m'a dit:

Vas-y. Tu y trouveras monsieur Bossuet, et tu lui diras de ma part:

A-B-C. C'est une farce qu'on vous fait, n'est-ce pas? Il m'a donné dix

sous.

--Joly, prête-moi dix sous, dit Laigle; et se tournant vers Grantaire:

Grantaire, prête-moi dix sous.

Cela fit vingt sous que Laigle donna à l'enfant.

--Merci, monsieur, dit le petit garçon.

--Comment t'appelles-tu? demanda Laigle.

--Navet, l'ami à Gavroche.

--Reste avec nous, dit Laigle.

--Déjeune avec nous, dit Grantaire.

L'enfant répondit:

--Je ne peux pas, je suis du cortège, c'est moi qui crie à bas Polignac.

Et tirant le pied longuement derrière lui, ce qui est le plus

respectueux des saluts possibles, il s'en alla.

L'enfant parti, Grantaire prit la parole:

--Ceci est le gamin pur. Il y a beaucoup de variétés dans le genre

gamin. Le gamin notaire s'appelle saute-ruisseau, le gamin cuisinier

s'appelle marmiton, le gamin boulanger s'appelle mitron, le gamin

laquais s'appelle groom, le gamin marin s'appelle mousse, le gamin

soldat s'appelle tapin, le gamin peintre s'appelle rapin, le gamin

négociant s'appelle trottin, le gamin courtisan s'appelle menin, le

gamin roi s'appelle dauphin, le gamin dieu s'appelle bambino.

Cependant Laigle méditait; il dit à demi-voix:

--A-B-C, c'est-à-dire: Enterrement de Lamarque.

--Le grand blond, observa Grantaire, c'est Enjolras qui te fait avertir.

--Irons-nous? fit Bossuet.

--Il pleut, dit Joly. J'ai juré d'aller au feu, pas à l'eau. Je de veux

pas b'enrhuber.

--Je reste ici, dit Grantaire. Je préfère un déjeuner à un corbillard.

--Conclusion: nous restons, reprit Laigle. Eh bien, buvons alors.

D'ailleurs on peut manquer l'enterrement, sans manquer l'émeute.

--Ah! l'ébeute, j'en suis, s'écria Joly.

Laigle se frotta les mains:

--Voilà donc qu'on va retoucher à la révolution de 1830. Au fait elle

gêne le peuple aux entournures.

--Cela m'est à peu près égal, votre révolution, dit Grantaire. Je

n'exècre pas ce gouvernement-ci. C'est la couronne tempérée par le

bonnet de coton. C'est un sceptre terminé en parapluie. Au fait,

aujourd'hui, j'y songe, par le temps qu'il fait, Louis-Philippe pourra

utiliser sa royauté à deux fins, étendre le bout sceptre contre le

peuple et ouvrir le bout parapluie contre le ciel.

La salle était obscure, de grosses nuées achevaient de supprimer le

jour. Il n'y avait personne dans le cabaret, ni dans la rue, tout le

monde étant allé «voir les événements».

--Est-il midi ou minuit? cria Bossuet. On n'y voit goutte. Gibelotte, de

la lumière!

Grantaire, triste, buvait.

--Enjolras me dédaigne, murmura-t-il. Enjolras a dit: Joly est malade,

Grantaire est ivre. C'est à Bossuet qu'il a envoyé Navet. S'il était

venu me prendre, je l'aurais suivi. Tant pis pour Enjolras! je n'irai

pas à son enterrement.

Cette résolution prise, Bossuet, Joly et Grantaire ne bougèrent plus du

cabaret. Vers deux heures de l'après-midi, la table où ils s'accoudaient

était couverte de bouteilles vides. Deux chandelles y brûlaient, l'une

dans un bougeoir de cuivre parfaitement vert, l'autre dans le goulot

d'une carafe fêlée. Grantaire avait entraîné Joly et Bossuet vers le

vin; Bossuet et Joly avaient ramené Grantaire vers la joie.

Quant à Grantaire, depuis midi, il avait dépassé le vin, médiocre source

de rêves. Le vin, près des ivrognes sérieux, n'a qu'un succès d'estime.

Il y a, en fait d'ébriété, la magie noire et la magie blanche; le vin

n'est que la magie blanche. Grantaire était un aventureux buveur de

songes. La noirceur d'une ivresse redoutable entr'ouverte devant lui,

loin de l'arrêter l'attirait. Il avait laissé là les bouteilles et pris

la chope. La chope, c'est le gouffre. N'ayant sous la main ni opium, ni

haschisch, et voulant s'emplir le cerveau de crépuscule, il avait eu

recours à cet effrayant mélange d'eau-de-vie, de stout et d'absinthe,

qui produit des léthargies si terribles. C'est de ces trois vapeurs,

bière, eau-de-vie, absinthe, qu'est fait le plomb de l'âme. Ce sont

trois ténèbres; le papillon céleste s'y noie; et il s'y forme, dans une

fumée membraneuse vaguement condensée en aile de chauve-souris, trois

furies muettes, le Cauchemar, la Nuit, la Mort, voletant au-dessus de

Psyché endormie.

Grantaire n'en était point encore à cette phase lugubre; loin de là. Il

étai prodigieusement gai, et Bossuet et Joly lui donnaient la réplique.

Ils trinquaient. Grantaire ajoutait à l'accentuation excentrique des

mots et des idées la divagation du geste, il appuyait avec dignité son

poing gauche sur son genou, son bras faisant l'équerre, et, la cravate

défaite, à cheval sur un tabouret, son verre plein dans sa main droite,

il jetait à la grosse servante Matelote ces paroles solennelles:

--Qu'on ouvre les portes du palais! que tout le monde soit de l'Académie

française, et ait le droit d'embrasser madame Hucheloup! Buvons.

Et se tournant vers mame Hucheloup, il ajoutait:

--Femme antique et consacrée par l'usage, approche que je te contemple!

Et Joly s'écriait:

--Batelote et Gibelotte, de doddez plus à boire à Grantaire. Il bange

des argents fous. Il a déjà dévoré depuis ce batin en prodigalités

éperdues deux francs quatre-vingt-quinze centibes.

Et Grantaire reprenait:

--Qui donc a décroché les étoiles sans ma permission pour les mettre sur

la table en guise de chandelles?

Bossuet, fort ivre, avait conservé son calme.

Il s'était assis sur l'appui de la fenêtre ouverte, mouillant son dos à

la pluie qui tombait, et il contemplait ses deux amis.

Tout à coup il entendit derrière lui un tumulte, des pas précipités, des

cris _aux armes_! Il se retourna, et aperçut, rue Saint-Denis, au bout

de la rue de la Chanvrerie, Enjolras qui passait, la carabine à la main,

et Gavroche avec son pistolet, Feuilly avec son sabre, Courfeyrac avec

son épée, Jean Prouvaire avec son mousqueton, Combeferre avec son fusil,

Bahorel avec son fusil, et tout le rassemblement armé et orageux qui les

suivait.

La rue de la Chanvrerie n'était guère longue que d'une portée de

carabine. Bossuet improvisa avec ses deux mains un porte-voix autour de

sa bouche, et cria:

--Courfeyrac! Courfeyrac! hohée!

Courfeyrac entendit l'appel, aperçut Bossuet, et fit quelques pas dans

la rue de la Chanvrerie, en criant un: que veux-tu? qui se croisa avec

un: où vas-tu?

--Faire une barricade, répondit Courfeyrac.

--Eh bien, ici! la place est bonne! fais-la ici!

--C'est vrai, Aigle, dit Courfeyrac.

Et sur un signe de Courfeyrac, l'attroupement se précipita rue de la

Chanvrerie.

Chapitre III

La nuit commence à se faire sur Grantaire

La place était en fait admirablement indiquée, l'entrée de la rue

évasée, le fond rétréci et en cul-de-sac, Corinthe y faisant un

étranglement, la rue Mondétour facile à barrer à droite et à gauche,

aucune attaque possible que par la rue Saint-Denis, c'est-à-dire de

front et à découvert. Bossuet gris avait eu le coup d'oeil d'Annibal à

jeun.

À l'irruption du rassemblement, l'épouvante avait pris toute la rue. Pas

un passant qui ne se fût éclipsé. Le temps d'un éclair, au fond, à

droite, à gauche, boutiques, établis, portes d'allées, fenêtres,

persiennes, mansardes, volets de toute dimension, s'étaient fermés

depuis les rez-de-chaussée jusque sur les toits. Une vieille femme

effrayée avait fixé un matelas devant sa fenêtre à deux perches à sécher

le linge, afin d'amortir la mousqueterie. La maison du cabaret était

seule restée ouverte; et cela pour une bonne raison, c'est que

l'attroupement s'y était rué.--Ah mon Dieu! ah mon Dieu! soupirait mame

Hucheloup.

Bossuet était descendu au-devant de Courfeyrac.

Joly, qui s'était mis à la fenêtre, cria:

--Courfeyrac, tu aurais dû prendre un parapluie. Tu vas t'enrhuber.

Cependant, en quelques minutes, vingt barres de fer avaient été

arrachées de la devanture grillée du cabaret, dix toises de rue avaient

été dépavées; Gavroche et Bahorel avaient saisi au passage et renversé

le haquet d'un fabricant de chaux appelé Anceau, ce haquet contenait

trois barriques pleines de chaux qu'ils avaient placées sous des piles

de pavés; Enjolras avait levé la trappe de la cave, et toutes les

futailles vides de la veuve Hucheloup étaient allées flanquer les

barriques de chaux; Feuilly, avec ses doigts habitués à enluminer les

lames délicates des éventails, avait contre-buté les barriques et le

haquet de deux massives piles de moellons. Moellons improvisés comme le

reste, et pris on ne sait où. Des poutres d'étai avaient été arrachées à

la façade d'une maison voisine et couchées sur les futailles. Quand

Bossuet et Courfeyrac se retournèrent, la moitié de la rue était déjà

barrée d'un rempart plus haut qu'un homme. Rien n'est tel que la main

populaire pour bâtir tout ce qui se bâtit en démolissant.

Matelote et Gibelotte s'étaient mêlées aux travailleurs. Gibelotte

allait et venait chargée de gravats. Sa lassitude aidait à la barricade.

Elle servait des pavés comme elle eût servi du vin, l'air endormi.

Un omnibus qui avait deux chevaux blancs passa au bout de la rue.

Bossuet enjamba les pavés, courut, arrêta le cocher, fit descendre les

voyageurs, donna la main «aux dames», congédia le conducteur et revint

ramenant voiture et chevaux par la bride.

--Les omnibus, dit-il, ne passent pas devant Corinthe. _Non licet

omnibus adire Corinthum_.

Un instant après, les chevaux dételés s'en allaient au hasard par la rue

Mondétour, et l'omnibus couché sur le flanc complétait le barrage de la

rue.

Mame Hucheloup, bouleversée, s'était réfugiée au premier étage.

Elle avait l'oeil vague et regardait sans voir, criant tout bas. Ses

cris épouvantés n'osaient sortir de son gosier.

--C'est la fin du monde, murmurait-elle.

Joly déposait un baiser sur le gros cou rouge et ridé de mame Hucheloup

et disait à Grantaire:--Mon cher, j'ai toujours considéré le cou d'une

femme comme une chose infiniment délicate.

Mais Grantaire atteignait les plus hautes régions du dithyrambe.

Matelote étant remontée au premier, Grantaire l'avait saisie par la

taille et poussait à la fenêtre de longs éclats de rire.

--Matelote est laide! criait-il. Matelote est la laideur rêve! Matelote

est une chimère. Voici le secret de sa naissance: un Pygmalion gothique

qui faisait des gargouilles de cathédrales tomba un beau matin amoureux

de l'une d'elles, la plus horrible. Il supplia l'amour de l'animer, et

cela fit Matelote. Regardez-la, citoyens! elle a les cheveux couleur

chromate de plomb comme la maîtresse du Titien, et c'est une bonne

fille. Je vous réponds qu'elle se battra bien. Toute bonne fille

contient un héros. Quant à la mère Hucheloup, c'est une vieille brave.

Voyez les moustaches qu'elle a! elle les a héritées de son mari. Une

housarde, quoi! Elle se battra aussi. À elles deux elles feront peur à

la banlieue. Camarades, nous renverserons le gouvernement, vrai comme il

est vrai qu'il existe quinze acides intermédiaires entre l'acide

margarique et l'acide formique. Du reste cela m'est parfaitement égal.

Messieurs, mon père m'a toujours détesté parce que je ne pouvais

comprendre les mathématiques. Je ne comprends que l'amour et la liberté.

Je suis Grantaire le bon enfant! N'ayant jamais eu d'argent, je n'en ai

pas pris l'habitude, ce qui fait que je n'en ai jamais manqué; mais si

j'avais été riche, il n'y aurait plus eu de pauvres! on aurait vu! Oh!

si les bons coeurs avaient les grosses bourses! comme tout irait mieux!

Je me figure Jésus-Christ avec la fortune de Rothschild! Que de bien il

ferait! Matelote, embrassez-moi! Vous êtes voluptueuse et timide! vous

avez des joues qui appellent le baiser d'une soeur, et des lèvres qui

réclament le baiser d'un amant!

--Tais-toi, futaille! dit Courfeyrac.

Grantaire répondit:

--Je suis capitoul et maître ès jeux floraux!

Enjolras qui était debout sur la crête du barrage, le fusil au poing,

leva son beau visage austère. Enjolras, on le sait, tenait du spartiate

et du puritain. Il fût mort aux Thermopyles avec Léonidas et eût brûlé

Drogheda avec Cromwell.

--Grantaire! cria-t-il, va-t'en cuver ton vin hors d'ici. C'est la place

de l'ivresse et non de l'ivrognerie. Ne déshonore pas la barricade!

Cette parole irritée produisit sur Grantaire un effet singulier. On eût

dit qu'il recevait un verre d'eau froide à travers le visage. Il parut

subitement dégrisé. Il s'assit, s'accouda sur une table près de la

croisée, regarda Enjolras avec une inexprimable douceur, et lui dit:

--Tu sais que je crois en toi.

--Va-t'en.

--Laisse-moi dormir ici.

--Va dormir ailleurs, cria Enjolras.

Mais Grantaire, fixant toujours sur lui ses yeux tendres et troubles,

répondit:

--Laisse-moi y dormir--jusqu'à ce que j'y meure.

Enjolras le considéra d'un oeil dédaigneux:

--Grantaire, tu es incapable de croire, de penser, de vouloir, de vivre,

et de mourir.

Grantaire répliqua d'une voix grave:

--Tu verras.

Il bégaya encore quelques mots inintelligibles, puis sa tête tomba

pesamment sur la table, et, ce qui est un effet assez habituel de la

seconde période de l'ébriété où Enjolras l'avait rudement et brusquement

poussé, un instant après il était endormi.

Chapitre IV

Essai de consolation sur la veuve Hucheloup

Bahorel, extasié de la barricade, criait:

Voilà la rue décolletée! comme cela fait bien!

Courfeyrac, tout en démolissant un peu le cabaret, cherchait à consoler

la veuve cabaretière.

--Mère Hucheloup, ne vous plaigniez-vous pas l'autre jour qu'on vous

avait signifié procès-verbal et mise en contravention parce que

Gibelotte avait secoué un tapis de lit par votre fenêtre?

--Oui, mon bon monsieur Courfeyrac. Ah! mon Dieu est-ce que vous allez

me mettre aussi cette table-là dans votre horreur? Et même que, pour le

tapis, et aussi pour un pot de fleurs qui était tombé de la mansarde

dans la rue, le gouvernement m'a pris cent francs d'amende. Si ce n'est

pas une abomination!

--Eh bien! mère Hucheloup, nous vous vengeons.

La mère Hucheloup, dans cette réparation qu'on lui faisait, ne semblait

pas comprendre beaucoup son bénéfice. Elle était satisfaite à la manière

de cette femme arabe qui, ayant reçu un soufflet de son mari, s'alla

plaindre à son père, criant vengeance et disant:--Père, tu dois à mon

mari affront pour affront. Le père demanda:--Sur quelle joue as-tu reçu

le soufflet? Sur la joue gauche. Le père souffleta la joue droite et

dit:--Te voilà contente. Va dire à ton mari qu'il a souffleté ma fille,

mais que j'ai souffleté sa femme.

La pluie avait cessé. Des recrues étaient arrivées. Des ouvriers avaient

apporté sous leurs blouses un baril de poudre, un panier contenant des

bouteilles de vitriol, deux ou trois torches de carnaval et une

bourriche pleine de lampions «restés de la fête du roi». Laquelle fête

était toute récente, ayant eu lieu le 1er mai. On disait que ces

munitions venaient de la part d'un épicier du faubourg Saint-Antoine

nommé Pépin. On brisait l'unique réverbère de la rue de la Chanvrerie,

la lanterne correspondante de la rue Saint-Denis, et toutes les

lanternes des rues circonvoisines, de Mondétour, du Cygne, des

Prêcheurs, et de la Grande et de la Petite-Truanderie.

Enjolras, Combeferre et Courfeyrac dirigeaient tout. Maintenant deux

barricades se construisaient en même temps, toutes deux appuyées à la

maison de Corinthe et faisant équerre; la plus grande fermait la rue de

la Chanvrerie, l'autre fermait la rue Mondétour du côté de la rue du

Cygne. Cette dernière barricade, très étroite, n'était construite que de

tonneaux et de pavés. Ils étaient là environ cinquante travailleurs; une

trentaine armés de fusils; car, chemin faisant, ils avaient fait un

emprunt en bloc à une boutique d'armurier.

Rien de plus bizarre et de plus bigarré que cette troupe. L'un avait un

habit-veste, un sabre de cavalerie et deux pistolets d'arçon, un autre

était en manches de chemise avec un chapeau rond et une poire à poudre

pendue au côté, un troisième plastronné de neuf feuilles de papier gris

et armé d'une alène de sellier. Il y en avait un qui criait.

_Exterminons jusqu'au dernier et mourons au bout de notre bayonnette!_

Celui-là n'avait pas de bayonnette. Un autre étalait par-dessus sa

redingote une buffleterie et une giberne de garde national avec le

couvre-giberne orné de cette inscription en laine rouge: _Ordre public_.

Force fusils portant des numéros de légions, peu de chapeaux, point de

cravates, beaucoup de bras nus, quelques piques. Ajoutez à cela tous les

âges, tous les visages, de petits jeunes gens pâles, des ouvriers du

port bronzés. Tous se hâtaient, et, tout en s'entr'aidant, on causait

des chances possibles,--qu'on aurait des secours vers trois heures du

matin,--qu'on était sûr d'un régiment,--que Paris se soulèverait. Propos

terribles auxquels se mêlait une sorte de jovialité cordiale. On eût dit

des frères; ils ne savaient pas les noms les uns des autres. Les grands

périls ont cela de beau qu'ils mettent en lumière la fraternité des

inconnus.

Un feu avait été allumé dans la cuisine et l'on y fondait dans un moule

à balles brocs, cuillers, fourchettes, toute l'argenterie d'étain du

cabaret. On buvait à travers tout cela. Les capsules et les chevrotines

traînaient pêle-mêle sur les tables avec les verres de vin. Dans la

salle de billard, mame Hucheloup, Matelote et Gibelotte, diversement

modifiées par la terreur, dont l'une était abrutie, l'autre essoufflée,

l'autre éveillée, déchiraient de vieux torchons et faisaient de la

charpie; trois insurgés les assistaient, trois gaillards chevelus,

barbus et moustachus, qui épluchaient la toile avec des doigts de

lingère et qui les faisaient trembler.

L'homme de haute stature que Courfeyrac, Combeferre et Enjolras avaient

remarqué à l'instant où il abordait l'attroupement au coin de la rue des

Billettes, travaillait à la petite barricade et s'y rendait utile.

Gavroche travaillait à la grande. Quant au jeune homme qui avait attendu

Courfeyrac chez lui et lui avait demandé monsieur Marius, il avait

disparu à peu près vers le moment où l'on avait renversé l'omnibus.

Gavroche, complètement envolé et radieux, s'était chargé de la mise en

train. Il allait, venait, montait, descendait, remontait, bruissait,

étincelait. Il semblait être là pour l'encouragement de tous. Avait-il

un aiguillon? oui, certes, sa misère; avait-il des ailes? oui, certes,

sa joie. Gavroche était un tourbillonnement. On le voyait sans cesse, on

l'entendait toujours. Il remplissait l'air, étant partout à la fois.

C'était une espèce d'ubiquité presque irritante; pas d'arrêt possible

avec lui. L'énorme barricade le sentait sur sa croupe. Il gênait les

flâneurs, il excitait les paresseux, il ranimait les fatigués, il

impatientait les pensifs, mettait les uns en gaîté, les autres en

haleine, les autres en colère, tous en mouvement, piquait un étudiant,

mordait un ouvrier; se posait, s'arrêtait, repartait, volait au-dessus

du tumulte et de l'effort, sautait de ceux-ci à ceux-là, murmurait,

bourdonnait, et harcelait tout l'attelage; mouche de l'immense Coche

révolutionnaire.

Le mouvement perpétuel était dans ses petits bras et la clameur

perpétuelle dans ses petits poumons:

--Hardi! encore des pavés! encore des tonneaux! encore des machins! où y

en a-t-il? Une hottée de plâtras pour me boucher ce trou-là. C'est tout

petit, votre barricade. Il faut que ça monte. Mettez-y tout, flanquez-y

tout, fichez-y tout. Cassez la maison. Une barricade, c'est le thé de la

mère Gibou. Tenez, voilà une porte vitrée.

Ceci fit exclamer les travailleurs.

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 24 / 30 段