--Soit, reprit Enjolras. Encore un mot. En exécutant cet homme, j'ai

obéi à la nécessité; mais la nécessité est un monstre du vieux monde; la

nécessité s'appelle Fatalité. Or, la loi du progrès, c'est que les

monstres disparaissent devant les anges, et que la fatalité s'évanouisse

devant la fraternité. C'est un mauvais moment pour prononcer le mot

amour. N'importe, je le prononce, et je le glorifie. Amour, tu as

l'avenir. Mort, je me sers de toi, mais je te hais. Citoyens, il n'y

aura dans l'avenir ni ténèbres, ni coups de foudre, ni ignorance féroce,

ni talion sanglant. Comme il n'y aura plus de Satan, il n'y aura plus de

Michel. Dans l'avenir personne ne tuera personne, la terre rayonnera, le

genre humain aimera. Il viendra, citoyens, ce jour où tout sera

concorde, harmonie, lumière, joie et vie, il viendra. Et c'est pour

qu'il vienne que nous allons mourir.

Enjolras se tut. Ses lèvres de vierge se refermèrent; et il resta

quelque temps debout à l'endroit où il avait versé le sang, dans une

immobilité de marbre. Son oeil fixe faisait qu'on parlait bas autour de

lui.

Jean Prouvaire et Combeferre se serraient la main silencieusement, et,

appuyés l'un sur l'autre à l'angle de la barricade, considéraient avec

une admiration où il y avait de la compassion ce grave jeune homme,

bourreau et prêtre, de lumière comme le cristal, et de roche aussi.

Disons tout de suite que plus tard, après l'action, quand les cadavres

furent portés à la morgue et fouillés, on trouva sur Le Cabuc une carte

d'agent de police. L'auteur de ce livre a eu entre les mains, en 1848,

le rapport spécial fait à ce sujet au préfet de police de 1832.

Ajoutons que, s'il faut en croire une tradition de police étrange, mais

probablement fondée, Le Cabuc, c'était Claquesous. Le fait est qu'à

partir de la mort du Cabuc, il ne fut plus question de Claquesous.

Claquesous n'a laissé nulle trace de sa disparition; il semblerait

s'être amalgamé à l'invisible. Sa vie avait été ténèbres; sa fin fut

nuit.

Tout le groupe insurgé était encore sous l'émotion de ce procès tragique

si vite instruit et si vite terminé, quand Courfeyrac revit dans la

barricade le petit jeune homme qui le matin avait demandé chez lui

Marius.

Ce garçon, qui avait l'air hardi et insouciant, était venu à la nuit

rejoindre les insurgés.

Livre treizième--Marius entre dans l'ombre

Chapitre I

De la rue Plumet au quartier Saint-Denis

Cette voix qui à travers le crépuscule avait appelé Marius à la

barricade de la rue de la Chanvrerie lui avait fait l'effet de la voix

de la destinée. Il voulait mourir, l'occasion s'offrait; il frappait à

la porte du tombeau, une main dans l'ombre lui en tendait la clef. Ces

lugubres ouvertures qui se font dans les ténèbres devant le désespoir

sont tentantes, Marius écarta la grille qui l'avait tant de fois laissé

passer, sortit du jardin et dit: allons!

Fou de douleur, ne se sentant plus rien de fixe et de solide dans le

cerveau, incapable de rien accepter désormais du sort après ces deux

mois passés dans les enivrements de la jeunesse et de l'amour, accablé à

la fois par toutes les rêveries du désespoir, il n'avait plus qu'un

désir, en finir bien vite.

Il se mit à marcher rapidement. Il se trouvait précisément qu'il était

armé, ayant sur lui les pistolets de Javert.

Le jeune homme qu'il avait cru apercevoir s'était perdu à ses yeux dans

les rues.

Marius, qui était sorti de la rue Plumet par le boulevard, traversa

l'esplanade et le pont des Invalides, les Champs-Élysées, la place Louis

XV, et gagna la rue de Rivoli. Les magasins y étaient ouverts, le gaz y

brûlait sous les arcades, les femmes achetaient dans les boutiques, on

prenait des glaces au café Laiter, on mangeait des petits gâteaux à la

pâtisserie anglaise. Seulement quelques chaises de poste partaient au

galop de l'hôtel des Princes et de l'hôtel Meurice.

Marius entra par le passage Delorme dans la rue Saint-Honoré. Les

boutiques y étaient fermées, les marchands causaient devant leurs portes

entr'ouvertes, les passants circulaient, les réverbères étaient allumés,

à partir du premier étage toutes les croisées étaient éclairées comme à

l'ordinaire. Il y avait de la cavalerie sur la place du Palais-Royal.

Marius suivit la rue Saint-Honoré. À mesure qu'il s'éloignait du

Palais-Royal, il y avait moins de fenêtres éclairées; les boutiques

étaient tout à fait closes, personne ne causait sur les seuils, la rue

s'assombrissait et en même temps la foule s'épaississait. Car les

passants maintenant étaient une foule. On ne voyait personne parler dans

cette foule, et pourtant il en sortait un bourdonnement sourd et

profond.

Vers la fontaine de l'Arbre-Sec, il y avait «des rassemblements»,

espèces de groupes immobiles et sombres qui étaient parmi les allants et

venants comme des pierres au milieu d'une eau courante.

À l'entrée de la rue des Prouvaires, la foule ne marchait plus. C'était

un bloc résistant, massif, solide, compact, presque impénétrable, de

gens entassés qui s'entretenaient tout bas. Il n'y avait là presque plus

d'habits noirs ni de chapeaux ronds. Des sarraus, des blouses, des

casquettes, des têtes hérissées et terreuses. Cette multitude ondulait

confusément dans la brume nocturne. Son chuchotement avait l'accent

rauque d'un frémissement. Quoique pas un ne marchât, on entendait un

piétinement dans la boue. Au-delà de cette épaisseur de foule, dans la

rue du Roule, dans la rue des Prouvaires, et dans le prolongement de la

rue Saint-Honoré, il n'y avait plus une seule vitre où brillât une

chandelle. On voyait s'enfoncer dans ces rues les files solitaires et

décroissantes des lanternes. Les lanternes de ce temps-là ressemblaient

à de grosses étoiles rouges pendues à des cordes et jetaient sur le pavé

une ombre qui avait la forme d'une grande araignée. Ces rues n'étaient

pas désertes. On y distinguait des fusils en faisceaux, des bayonnettes

remuées et des troupes bivouaquant. Aucun curieux ne dépassait cette

limite. Là cessait la circulation. Là finissait la foule et commençait

l'armée.

Marius voulait avec la volonté de l'homme qui n'espère plus. On l'avait

appelé, il fallait qu'il allât. Il trouva le moyen de traverser la foule

et de traverser le bivouac des troupes, il se déroba aux patrouilles, il

évita les sentinelles. Il fit un détour, gagna la rue de Béthisy, et se

dirigea vers les halles. Au coin de la rue des Bourdonnais il n'y avait

plus de lanternes.

Après avoir franchi la zone de la foule, il avait dépassé la lisière des

troupes; il se trouvait dans quelque chose d'effrayant. Plus un passant,

plus un soldat, plus une lumière; personne. La solitude, le silence, la

nuit; je ne sais quel froid qui saisissait. Entrer dans une rue, c'était

entrer dans une cave.

Il continua d'avancer.

Il fit quelques pas. Quelqu'un passa près de lui en courant. Était-ce un

homme? une femme? étaient-ils plusieurs? Il n'eût pu le dire. Cela avait

passé et s'était évanoui.

De circuit en circuit, il arriva dans une ruelle qu'il jugea être la rue

de la Poterie; vers le milieu de cette ruelle il se heurta à un

obstacle. Il étendit les mains. C'était une charrette renversée; son

pied reconnut des flaques d'eau, des fondrières, des pavés épars et

amoncelés. Il y avait là une barricade ébauchée et abandonnée. Il

escalada les pavés et se trouva de l'autre côté du barrage. Il marchait

très près des bornes et se guidait sur le mur des maisons. Un peu au

delà de la barricade, il lui sembla entrevoir devant lui quelque chose

de blanc. Il approcha, cela prit une forme. C'étaient deux chevaux

blancs; les chevaux de l'omnibus dételé le matin par Bossuet, qui

avaient erré au hasard de rue en rue toute la journée et avaient fini

par s'arrêter là, avec cette patience accablée des brutes qui ne

comprennent pas plus les actions de l'homme que l'homme ne comprend les

actions de la providence.

Marius laissa les chevaux derrière lui. Comme il abordait une rue qui

lui faisait l'effet d'être la rue du Contrat-Social, un coup de fusil,

venu on ne sait d'où et qui traversait l'obscurité au hasard, siffla

tout près de lui, et la balle perça au-dessus de sa tête un plat à barbe

de cuivre suspendu à la boutique d'un coiffeur. On voyait encore, en

1846, rue du Contrat-Social, au coin des piliers des halles, ce plat à

barbe troué.

Ce coup de fusil, c'était encore de la vie. À partir de cet instant, il

ne rencontra plus rien.

Tout cet itinéraire ressemblait à une descente de marches noires.

Marius n'en alla pas moins en avant.

Chapitre II

Paris à vol de hibou

Un être qui eût plané sur Paris en ce moment avec l'aile de la

chauve-souris ou de la chouette eût eu sous les yeux un spectacle morne.

Tout ce vieux quartier des halles, qui est comme une ville dans la

ville, que traversent les rues Saint-Denis et Saint-Martin, où se

croisent mille ruelles et dont les insurgés avaient fait leur redoute et

leur place d'armes, lui eût apparu comme un énorme trou sombre creusé au

centre de Paris. Là le regard tombait dans un abîme. Grâce aux

réverbères brisés, grâce aux fenêtres fermées, là cessait tout

rayonnement, toute vie, toute rumeur, tout mouvement. L'invisible police

de l'émeute veillait partout, et maintenait l'ordre, c'est-à-dire la

nuit. Noyer le petit nombre dans une vaste obscurité, multiplier chaque

combattant par les possibilités que cette obscurité contient, c'est la

tactique nécessaire de l'insurrection. À la chute du jour, toute croisée

où une chandelle s'allumait avait reçu une balle. La lumière était

éteinte, quelquefois l'habitant tué. Aussi rien ne bougeait. Il n'y

avait rien là que l'effroi, le deuil, la stupeur dans les maisons; dans

les rues une sorte d'horreur sacrée. On n'y apercevait même pas les

longues rangées de fenêtres et d'étages, les dentelures des cheminées et

des toits, les reflets vagues qui luisent sur le pavé boueux et mouillé.

L'oeil qui eût regardé d'en haut dans cet amas d'ombre eût entrevu

peut-être çà et là, de distance en distance, des clartés indistinctes

faisant saillir des lignes brisées et bizarres, des profils de

constructions singulières, quelque chose de pareil à des lueurs allant

et venant dans des ruines; c'est là qu'étaient les barricades. Le reste

était un lac d'obscurité, brumeux, pesant, funèbre, au-dessus duquel se

dressaient, silhouettes immobiles et lugubres, la tour Saint-Jacques,

l'église Saint-Merry, et deux ou trois autres de ces grands édifices

dont l'homme fait des géants et dont la nuit fait des fantômes.

Tout autour de ce labyrinthe désert et inquiétant, dans les quartiers où

la circulation parisienne n'était pas anéantie et où quelques rares

réverbères brillaient, l'observateur aérien eût pu distinguer la

scintillation métallique des sabres et des bayonnettes, le roulement

sourd de l'artillerie, et le fourmillement des bataillons silencieux

grossissant de minute en minute; ceinture formidable qui se serrait et

se fermait lentement autour de l'émeute.

Le quartier investi n'était plus qu'une sorte de monstrueuse caverne;

tout y paraissait endormi ou immobile, et, comme on vient de le voir,

chacune des rues où l'on pouvait arriver n'offrait rien que de l'ombre.

Ombre farouche, pleine de pièges, pleine de chocs inconnus et

redoutables, où il était effrayant de pénétrer et épouvantable de

séjourner, où ceux qui entraient frissonnaient devant ceux qui les

attendaient, où ceux qui attendaient tressaillaient devant ceux qui

allaient venir. Des combattants invisibles retranchés à chaque coin de

rue; les embûches du sépulcre cachées dans les épaisseurs de la nuit.

C'était fini. Plus d'autre clarté à espérer là désormais que l'éclair

des fusils, plus d'autre rencontre que l'apparition brusque et rapide de

la mort. Où? comment? quand? On ne savait, mais c'était certain et

inévitable. Là, dans ce lieu marqué pour la lutte, le gouvernement et

l'insurrection, la garde nationale et les sociétés populaires, la

bourgeoisie et l'émeute, allaient s'aborder à tâtons. Pour les uns comme

pour les autres, la nécessité était la même. Sortir de là tués ou

vainqueurs, seule issue possible désormais. Situation tellement extrême,

obscurité tellement puissante, que les plus timides s'y sentaient pris

de résolution et les plus hardis de terreur.

Du reste, des deux côtés, furie, acharnement, détermination égale. Pour

les uns, avancer, c'était mourir, et personne ne songeait à reculer;

pour les autres, rester, c'était mourir, et personne ne songeait à fuir.

Il était nécessaire que le lendemain tout fût terminé, que le triomphe

fût ici ou là, que l'insurrection fût une révolution ou une

échauffourée. Le gouvernement le comprenait comme les partis; le moindre

bourgeois le sentait. De là une pensée d'angoisse qui se mêlait à

l'ombre impénétrable de ce quartier où tout allait se décider; de là un

redoublement d'anxiété autour de ce silence d'où allait sortir une

catastrophe. On n'y entendait qu'un seul bruit, bruit déchirant comme un

râle, menaçant comme une malédiction, le tocsin de Saint-Merry. Rien

n'était glaçant comme la clameur de cette cloche éperdue et désespérée

se lamentant dans les ténèbres.

Comme il arrive souvent, la nature semblait s'être mise d'accord avec ce

que les hommes allaient faire. Rien ne dérangeait les funestes harmonies

de cet ensemble. Les étoiles avaient disparu; des nuages lourds

emplissaient tout l'horizon de leurs plis mélancoliques. Il y avait un

ciel noir sur ces rues mortes, comme si un immense linceul se déployait

sur cet immense tombeau.

Tandis qu'une bataille encore toute politique se préparait dans ce même

emplacement qui avait vu déjà tant d'événements révolutionnaires, tandis

que la jeunesse, les associations secrètes, les écoles, au nom des

principes, et la classe moyenne, au nom des intérêts, s'approchaient

pour se heurter, s'étreindre et se terrasser, tandis que chacun hâtait

et appelait l'heure dernière et décisive de la crise, au loin et en

dehors de ce quartier fatal, au plus profond des cavités insondables de

ce vieux Paris misérable qui disparaît sous la splendeur du Paris

heureux et opulent, on entendait gronder sourdement la sombre voix du

peuple.

Voix effrayante et sacrée qui se compose du rugissement de la brute et

de la parole de Dieu, qui terrifie les faibles et qui avertit les sages,

qui vient tout à la fois d'en bas comme la voix du lion et d'en haut

comme la voix du tonnerre.

Chapitre III

L'extrême bord

Marius était arrivé aux halles.

Là tout était plus calme, plus obscur et plus immobile encore que dans

les rues voisines. On eût dit que la paix glaciale du sépulcre était

sortie de terre et s'était répandue sous le ciel.

Une rougeur pourtant découpait sur ce fond noir la haute toiture des

maisons qui barraient la rue de la Chanvrerie du côté de Saint-Eustache.

C'était le reflet de la torche qui brûlait dans la barricade de

Corinthe. Marius s'était dirigé sur cette rougeur. Elle l'avait amené au

Marché-aux-Poirées, et il entrevoyait l'embouchure ténébreuse de la rue

des Prêcheurs. Il y entra. La vedette des insurgés qui guettait à

l'autre bout ne l'aperçut pas. Il se sentait tout près de ce qu'il était

venu chercher, et il marchait sur la pointe du pied. Il arriva ainsi au

coude de ce court tronçon de la ruelle Mondétour qui était, on s'en

souvient, la seule communication conservée par Enjolras avec le dehors.

Au coin de la dernière maison, à sa gauche, il avança la tête, et

regarda dans le tronçon Mondétour.

Un peu au delà de l'angle noir de la ruelle et de la rue de la

Chanvrerie qui jetait une large nappe d'ombre où il était lui-même

enseveli, il aperçut quelque lueur sur les pavés, un peu du cabaret, et,

derrière, un lampion clignotant dans une espèce de muraille informe, et

des hommes accroupis ayant des fusils sur leurs genoux. Tout cela était

à dix toises de lui. C'était l'intérieur de la barricade.

Les maisons qui bordaient la ruelle à droite lui cachaient le reste du

cabaret, la grande barricade et le drapeau.

Marius n'avait plus qu'un pas à faire.

Alors le malheureux jeune homme s'assit sur une borne, croisa les bras,

et songea à son père.

Il songea à cet héroïque colonel Pontmercy qui avait été un si fier

soldat, qui avait gardé sous la République la frontière de France et

touché sous l'empereur la frontière d'Asie, qui avait vu Gênes,

Alexandrie, Milan, Turin, Madrid, Vienne, Dresde, Berlin, Moscou, qui

avait laissé sur tous les champs de victoire de l'Europe des gouttes de

ce même sang que lui Marius avait dans les veines, qui avait blanchi

avant l'âge dans la discipline et le commandement, qui avait vécu le

ceinturon bouclé, les épaulettes tombant sur la poitrine, la cocarde

noircie par la poudre, le front plissé par le casque, sous la baraque,

au camp, au bivouac, aux ambulances, et qui au bout de vingt ans était

revenu des grandes guerres la joue balafrée, le visage souriant, simple,

tranquille, admirable, pur comme un enfant, ayant tout fait pour la

France et rien contre elle.

Il se dit que son jour à lui était venu aussi, que son heure avait enfin

sonné, qu'après son père il allait, lui aussi, être brave, intrépide,

hardi, courir au-devant des balles, offrir sa poitrine aux bayonnettes,

verser son sang, chercher l'ennemi, chercher la mort, qu'il allait faire

la guerre à son tour et descendre sur le champ de bataille, et que ce

champ de bataille où il allait descendre, c'était la rue, et que cette

guerre qu'il allait faire, c'était la guerre civile!

Il vit la guerre civile ouverte comme un gouffre devant lui et que

c'était là qu'il allait tomber.

Alors il frissonna.

Il songea à cette épée de son père que son aïeul avait vendue à un

brocanteur, et qu'il avait, lui, si douloureusement regrettée. Il se dit

qu'elle avait bien fait, cette vaillante et chaste épée, de lui échapper

et de s'en aller irritée dans les ténèbres; que si elle s'était enfuie

ainsi, c'est qu'elle était intelligente et qu'elle prévoyait l'avenir;

c'est qu'elle pressentait l'émeute, la guerre des ruisseaux, la guerre

des pavés, les fusillades par les soupiraux des caves, les coups donnés

et reçus par derrière; c'est que, venant de Marengo et de Friedland,

elle ne voulait pas aller rue de la Chanvrerie, c'est qu'après ce

qu'elle avait fait avec le père, elle ne voulait pas faire cela avec le

fils! Il se dit que si cette épée était là, si, l'ayant recueillie au

chevet de son père mort, il avait osé la prendre et l'emporter pour ce

combat de nuit entre Français dans un carrefour, à coup sûr elle lui

brûlerait les mains et se mettrait à flamboyer devant lui comme l'épée

de l'ange! Il se dit qu'il était heureux qu'elle n'y fût pas et qu'elle

eût disparu, que cela était bien, que cela était juste, que son aïeul

avait été le vrai gardien de la gloire de son père, et qu'il valait

mieux que l'épée du colonel eût été criée à l'encan, vendue au fripier,

jetée aux ferrailles, que de faire aujourd'hui saigner le flanc de la

patrie.

Et puis il se mit à pleurer amèrement.

Cela était horrible. Mais que faire? Vivre sans Cosette, il ne le

pouvait. Puisqu'elle était partie, il fallait bien qu'il mourût. Ne lui

avait-il pas donné sa parole d'honneur qu'il mourrait? Elle était partie

sachant cela; c'est qu'il lui plaisait que Marius mourût. Et puis il

était clair qu'elle ne l'aimait plus, puisqu'elle s'en était allée

ainsi, sans l'avertir, sans un mot, sans une lettre, et elle savait son

adresse! À quoi bon vivre et pourquoi vivre à présent? Et puis, quoi!

être venu jusque-là et reculer! s'être approché du danger, et s'enfuir!

être venu regarder dans la barricade, et s'esquiver! s'esquiver tout

tremblant en disant: au fait, j'en ai assez comme cela, j'ai vu, cela

suffit, c'est la guerre civile, je m'en vais! Abandonner ses amis qui

l'attendaient! qui avaient peut-être besoin de lui! qui étaient une

poignée contre une armée! Manquer à tout à la fois, à l'amour, à

l'amitié, à sa parole! Donner à sa poltronnerie le prétexte du

patriotisme! Mais cela était impossible, et si le fantôme de son père

était là dans l'ombre et le voyait reculer, il lui fouetterait les reins

du plat de son épée et lui crierait: Marche donc, lâche!

En proie au va-et-vient de ses pensées, il baissait la tête.

Tout à coup il la redressa. Une sorte de rectification splendide venait

de se faire dans son esprit. Il y a une dilatation de pensée propre au

voisinage de la tombe; être près de la mort, cela fait voir vrai. La

vision de l'action dans laquelle il se sentait peut-être sur le point

d'entrer lui apparut, non plus lamentable, mais superbe. La guerre de la

rue se transfigura subitement, par on ne sait quel travail d'âme

intérieur, devant l'oeil de sa pensée. Tous les tumultueux points

d'interrogation de la rêverie lui revinrent en foule, mais sans le

troubler. Il n'en laissa aucun sans réponse.

Voyons, pourquoi son père s'indignerait-il? est-ce qu'il n'y a point des

cas où l'insurrection monte à la dignité de devoir? qu'y aurait-il donc

de diminuant pour le fils du colonel Pontmercy dans le combat qui

s'engage? Ce n'est plus Montmirail ni Champaubert; c'est autre chose. Il

ne s'agit plus d'un territoire sacré, mais d'une idée sainte. La patrie

se plaint, soit; mais l'humanité applaudit. Est-il vrai d'ailleurs que

la patrie se plaigne? La France saigne, mais la liberté sourit; et

devant le sourire de la liberté, la France oublie sa plaie. Et puis, à

voir les choses de plus haut encore, que viendrait-on parler de guerre

civile?

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 26 / 30 段