Une seconde après, la porte se rouvrit, mademoiselle Gillenormand

n'entra pas, mais se montra; Marius était debout, muet, les bras

pendants, avec une figure de criminel; M. Gillenormand allait et venait

en long et en large dans la chambre. Il se tourna vers sa fille et lui

dit:

--Rien. C'est monsieur Marius. Dites-lui bonjour. Monsieur veut se

marier. Voilà. Allez-vous-en.

Le son de voix bref et rauque du vieillard annonçait une étrange

plénitude d'emportement. La tante regarda Marius d'un air effaré, parut

à peine le reconnaître, ne laissa pas échapper un geste ni une syllabe,

et disparut au souffle de son père plus vite qu'un fétu devant

l'ouragan.

Cependant le père Gillenormand était revenu s'adosser à la cheminée.

--Vous marier! à vingt et un ans! Vous avez arrangé cela! Vous n'avez

plus qu'une permission à demander! une formalité. Asseyez-vous,

monsieur. Eh bien, vous avez eu une révolution depuis que je n'ai eu

l'honneur de vous voir. Les jacobins ont eu le dessus. Vous avez dû être

content. N'êtes-vous pas républicain depuis que vous êtes baron? Vous

accommodez cela. La république fait une sauce à la baronnie. Êtes-vous

décoré de Juillet? avez-vous un peu pris le Louvre, monsieur? Il y a ici

tout près, rue Saint-Antoine, vis-à-vis la rue des Nonaindières, un

boulet incrusté dans le mur au troisième étage d'une maison avec cette

inscription: 28 juillet 1830. Allez voir cela. Cela fait bon effet. Ah!

ils font de jolies choses, vos amis! À propos, ne font-ils pas une

fontaine à la place du monument de M. le duc de Berry? Ainsi vous voulez

vous marier? à qui? peut-on sans indiscrétion demander à qui?

Il s'arrêta, et, avant que Marius eût eu le temps de répondre, il ajouta

violemment:

--Ah çà, vous avez un état? une fortune faite? combien gagnez-vous dans

votre métier d'avocat?

--Rien, dit Marius avec une sorte de fermeté et de résolution presque

farouche.

--Rien? vous n'avez pour vivre que les douze cents livres que je vous

fais?

Marius ne répondit point. M. Gillenormand continua:

--Alors, je comprends, c'est que la fille est riche?

--Comme moi.

--Quoi! pas de dot?

--Non.

--Des espérances?

--Je ne crois pas.

--Toute nue! et qu'est-ce que c'est que le père?

--Je ne sais pas.

--Et comment s'appelle-t-elle?

--Mademoiselle Fauchelevent.

--Fauchequoi?

--Fauchelevent.

--Pttt! fit le vieillard.

--Monsieur! s'écria Marius.

M. Gillenormand l'interrompit du ton d'un homme qui se parle à lui-même.

--C'est cela, vingt et un ans, pas d'état, douze cents livres par an,

madame la baronne Pontmercy ira acheter deux sous de persil chez la

fruitière.

--Monsieur, reprit Marius, dans l'égarement de la dernière espérance qui

s'évanouit, je vous en supplie! je vous en conjure, au nom du ciel, à

mains jointes, monsieur, je me mets à vos pieds, permettez-moi de

l'épouser.

Le vieillard poussa un éclat de rire strident et lugubre à travers

lequel il toussait et parlait.

--Ah! ah! ah! vous vous êtes dit: Pardine! je vais aller trouver cette

vieille perruque, cette absurde ganache! Quel dommage que je n'aie pas

mes vingt-cinq ans! comme je te vous lui flanquerais une bonne sommation

respectueuse! comme je me passerais de lui! C'est égal, je lui dirai:

Vieux crétin, tu es trop heureux de me voir, j'ai envie de me marier,

j'ai envie d'épouser mamselle n'importe qui, fille de monsieur n'importe

quoi, je n'ai pas de souliers, elle n'a pas de chemise, ça va, j'ai

envie de jeter à l'eau ma carrière, mon avenir, ma jeunesse, ma vie,

j'ai envie de faire un plongeon dans la misère avec une femme au cou,

c'est mon idée, il faut que tu y consentes! et le vieux fossile

consentira. Va, mon garçon, comme tu voudras, attache-toi ton pavé,

épouse ta Pousselevent, ta Coupelevent...--Jamais, monsieur! jamais!

--Mon père!

--Jamais!

À l'accent dont ce «jamais» fut prononcé, Marius perdit tout espoir. Il

traversa la chambre à pas lents, la tête ployée, chancelant, plus

semblable encore à quelqu'un qui se meurt qu'à quelqu'un qui s'en va. M.

Gillenormand le suivait des yeux, et au moment où la porte s'ouvrait et

où Marius allait sortir, il fit quatre pas avec cette vivacité sénile

des vieillards impérieux et gâtés, saisit Marius au collet, le ramena

énergiquement dans la chambre, le jeta dans un fauteuil, et lui dit:

--Conte-moi ça!

C'était ce seul mot, _mon père_, échappé à Marius, qui avait fait cette

révolution.

Marius le regarda égaré. Le visage mobile de M. Gillenormand n'exprimait

plus rien qu'une rude et ineffable bonhomie. L'aïeul avait fait place au

grand-père.

--Allons, voyons, parle, conte-moi tes amourettes, jabote, dis-moi tout!

Sapristi! que les jeunes gens sont bêtes!

--Mon père! reprit Marius.

Toute la face du vieillard s'illumina d'un indicible rayonnement.

--Oui, c'est ça! appelle-moi ton père, et tu verras!

Il y avait maintenant quelque chose de si bon, de si doux, de si ouvert,

de si paternel en cette brusquerie, que Marius, dans ce passage subit du

découragement à l'espérance, en fut comme étourdi et enivré. Il était

assis près de la table, la lumière des bougies faisait saillir le

délabrement de son costume que le père Gillenormand considérait avec

étonnement.

--Eh bien, mon père, dit Marius.

--Ah çà, interrompit M. Gillenormand, tu n'as donc vraiment pas le sou?

Tu es mis comme un voleur.

Il fouilla dans un tiroir, et y prit une bourse qu'il posa sur la table:

--Tiens, voilà cent louis, achète-toi un chapeau.

--Mon père, poursuivit Marius, mon bon père, si vous saviez! je l'aime.

Vous ne vous figurez pas, la première fois que je l'ai vue, c'était au

Luxembourg, elle y venait; au commencement je n'y faisais pas grande

attention, et puis je ne sais pas comment cela s'est fait, j'en suis

devenu amoureux. Oh! comme cela m'a rendu malheureux! Enfin je la vois

maintenant, tous les jours, chez elle, son père ne sait pas, imaginez

qu'ils vont partir, c'est dans le jardin que nous nous voyons, le soir,

son père veut l'emmener en Angleterre, alors je me suis dit: Je vais

aller voir mon grand-père et lui conter la chose. Je deviendrais fou

d'abord, je mourrais, je ferais une maladie, je me jetterais à l'eau. Il

faut absolument que je l'épouse, puisque je deviendrais fou. Enfin voilà

toute la vérité, je ne crois pas que j'aie oublié quelque chose. Elle

demeure dans un jardin où il y a une grille, rue Plumet. C'est du côté

des Invalides.

Le père Gillenormand s'était assis radieux près de Marius. Tout en

l'écoutant et en savourant le son de sa voix, il savourait en même temps

une longue prise de tabac. À ce mot, rue Plumet, il interrompit son

aspiration, et laissa tomber le reste de son tabac sur ses genoux.

--Rue Plumet! tu dis rue plumet?--Voyons donc!--N'y a-t-il pas une

caserne par là?--Mais oui, c'est ça. Ton cousin Théodule m'en a parlé.

Le lancier, l'officier.--Une fillette, mon bon ami, une

fillette!--Pardieu oui, rue Plumet. C'est ce qu'on appelait autrefois la

rue Blomet.--Voilà que ça me revient. J'en ai entendu parler de cette

petite de la grille de la rue Plumet. Dans un jardin. Une Paméla. Tu

n'as pas mauvais goût. On la dit proprette. Entre nous, je crois que ce

dadais de lancier lui a un peu fait la cour. Je ne sais pas jusqu'où

cela a été. Enfin ça ne fait rien. D'ailleurs il ne faut pas le croire.

Il se vante. Marius! je trouve ça très bien qu'un jeune homme comme toi

soit amoureux. C'est de ton âge. Je t'aime mieux amoureux que jacobin.

Je t'aime mieux épris d'un cotillon, sapristi! de vingt cotillons que de

monsieur de Robespierre. Pour ma part, je me rends cette justice qu'en

fait de sans-culottes, je n'ai jamais aimé que les femmes. Les jolies

filles sont les jolies filles, que diable! il n'y a pas d'objection à

ça. Quant à la petite, elle te reçoit en cachette du papa. C'est dans

l'ordre. J'ai eu des histoires comme ça, moi aussi. Plus d'une. Sais-tu

ce qu'on fait? On ne prend pas la chose avec férocité; on ne se

précipite pas dans le tragique; on ne conclut pas au mariage et à

monsieur le maire avec son écharpe. On est tout bêtement un garçon

d'esprit. On a du bon sens. Glissez, mortels, n'épousez pas. On vient

trouver le grand-père qui est bonhomme au fond, et qui a bien toujours

quelques rouleaux de louis dans un vieux tiroir; on lui dit: Grand-père,

voilà. Et le grand-père dit: C'est tout simple. Il faut que jeunesse se

passe et que vieillesse se casse. J'ai été jeune, tu seras vieux. Va,

mon garçon, tu rendras ça à ton petit-fils. Voilà deux cents pistoles.

Amuse-toi, mordi! Rien de mieux! C'est ainsi que l'affaire doit se

passer. On n'épouse point, mais ça n'empêche pas. Tu me comprends?

Marius, pétrifié et hors d'état d'articuler une parole, fit de la tête

signe que non.

Le bonhomme éclata de rire, cligna sa vieille paupière, lui donna une

tape sur le genou, le regarda entre deux yeux d'un air mystérieux et

rayonnant, et lui dit avec le plus tendre des haussements d'épaules:

--Bêta! fais-en ta maîtresse.

Marius pâlit. Il n'avait rien compris à tout ce que venait de dire son

grand-père. Ce rabâchage de rue Blomet, de Paméla, de caserne, de

lancier, avait passé devant Marius comme une fantasmagorie. Rien de tout

cela ne pouvait se rapporter à Cosette qui était un lys. Le bonhomme

divaguait. Mais cette divagation avait abouti à un mot que Marius avait

compris et qui était une mortelle injure à Cosette. Ce mot, _fais-en ta

maîtresse_, entra dans le coeur du sévère jeune homme comme une épée.

Il se leva, ramassa son chapeau qui était à terre, et marcha vers la

porte d'un pas assuré et ferme. Là il se retourna, s'inclina

profondément devant son grand-père, redressa la tête, et dit:

--Il y a cinq ans, vous avez outragé mon père; aujourd'hui vous outragez

ma femme. Je ne vous demande plus rien, monsieur. Adieu.

Le père Gillenormand, stupéfait, ouvrit la bouche, étendit les bras,

essaya de se lever, et, avant qu'il eût pu prononcer un mot, la porte

s'était refermée et Marius avait disparu.

Le vieillard resta quelques instants immobile et comme foudroyé sans

pouvoir parler ni respirer, comme si un poing fermé lui serrait le

gosier. Enfin il s'arracha de son fauteuil, courut à la porte autant

qu'on peut courir à quatre-vingt-onze ans, l'ouvrit, et cria:

--Au secours! au secours!

Sa fille parut, puis les domestiques. Il reprit avec un râle lamentable:

--Courez après lui! rattrapez-le! Qu'est-ce que je lui ai fait? Il est

fou! il s'en va! Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! cette fois il ne reviendra

plus!

Il alla à la fenêtre qui donnait sur la rue, l'ouvrit de ses vieilles

mains chevrotantes, se pencha plus d'à mi-corps pendant que Basque et

Nicolette le retenaient par-derrière, et cria:

--Marius! Marius! Marius! Marius!

Mais Marius ne pouvait déjà plus entendre, et tournait en ce moment-là

même l'angle de la rue Saint-Louis.

L'octogénaire porta deux ou trois fois ses deux mains à ses tempes avec

une expression d'angoisse, recula en chancelant et s'affaissa sur un

fauteuil, sans pouls, sans voix, sans larmes, branlant la tête et

agitant les lèvres d'un air stupide, n'ayant plus rien dans les yeux et

dans le coeur que quelque chose de morne et de profond qui ressemblait à

la nuit.

Livre neuvième--Où vont-ils?

Chapitre I

Jean Valjean

Ce même jour, vers quatre heures de l'après-midi, Jean Valjean était

assis seul sur le revers de l'un des talus les plus solitaires du Champ

de Mars. Soit prudence, soit désir de se recueillir, soit tout

simplement par suite d'un de ces insensibles changements d'habitudes qui

s'introduisent peu à peu dans toutes les existences, il sortait

maintenant assez rarement avec Cosette. Il avait sa veste d'ouvrier et

un pantalon de toile grise, et sa casquette à longue visière lui cachait

le visage. Il était à présent calme et heureux du côté de Cosette; ce

qui l'avait quelque peu effrayé et troublé s'était dissipé; mais, depuis

une semaine ou deux, des anxiétés d'une autre nature lui étaient venues.

Un jour, en se promenant sur le boulevard, il avait aperçu Thénardier;

grâce à son déguisement, Thénardier ne l'avait point reconnu; mais

depuis lors Jean Valjean l'avait revu plusieurs fois, et il avait

maintenant la certitude que Thénardier rôdait dans le quartier. Ceci

avait suffi pour lui faire prendre un grand parti. Thénardier là,

c'étaient tous les périls à la fois. En outre Paris n'était pas

tranquille; les troubles politiques offraient cet inconvénient pour

quiconque avait quelque chose à cacher dans sa vie que la police était

devenue très inquiète et très ombrageuse, et qu'en cherchant à dépister

un homme comme Pépin ou Morey, elle pouvait fort bien découvrir un homme

comme Jean Valjean. Jean Valjean s'était décidé à quitter Paris, et même

la France, et à passer en Angleterre. Il avait prévenu Cosette. Avant

huit jours il voulait être parti. Il s'était assis sur le Champ de Mars,

roulant dans son esprit toutes sortes de pensées, Thénardier, la police,

le voyage, et la difficulté de se procurer un passeport.

À tous ces points de vue, il était soucieux.

Enfin, un fait inexplicable qui venait de le frapper, et dont il était

encore tout chaud, avait ajouté à son éveil. Le matin de ce même jour,

seul levé dans la maison, et se promenant dans le jardin avant que les

volets de Cosette fussent ouverts, il avait aperçu tout à coup cette

ligne gravée sur la muraille, probablement avec un clou.

_16, rue de la Verrerie_.

Cela était tout récent, les entailles étaient blanches dans le vieux

mortier noir, une touffe d'ortie au pied du mur était poudrée de fin

plâtre frais. Cela probablement avait été écrit là dans la nuit.

Qu'était-ce? une adresse? un signal pour d'autres? un avertissement pour

lui? Dans tous les cas, il était évident que le jardin était violé, et

que des inconnus y pénétraient. Il se rappela les incidents bizarres qui

avaient déjà alarmé la maison. Son esprit travailla sur ce canevas. Il

se garda bien de parler à Cosette de la ligne écrite au clou sur le mur,

de peur de l'effrayer.

Au milieu de ces préoccupations, il s'aperçut, à une ombre que le soleil

projetait, que quelqu'un venait de s'arrêter sur la crête du talus

immédiatement derrière lui. Il allait se retourner, lorsqu'un papier

plié en quatre tomba sur ses genoux, comme si une main l'eût lâché

au-dessus de sa tête. Il prit le papier, le déplia, et y lut ce mot

écrit en grosses lettres au crayon:

DÉMÉNAGEZ.

Jean Valjean se leva vivement, il n'y avait plus personne sur le talus;

il chercha autour de lui et aperçut une espèce d'être plus grand qu'un

enfant, plus petit qu'un homme, vêtu d'une blouse grise et d'un pantalon

de velours de coton couleur poussière, qui enjambait le parapet et se

laissait glisser dans le fossé du Champ de Mars.

Jean Valjean rentra chez lui sur-le-champ, tout pensif.

Chapitre II

Marius

Marius était parti désolé de chez M. Gillenormand. Il y était entré avec

une espérance bien petite; il en sortait avec un désespoir immense.

Du reste, et ceux qui ont observé les commencements du coeur humain le

comprendront, le lancier, l'officier, le dadais, le cousin Théodule,

n'avait laissé aucune ombre dans son esprit. Pas la moindre. Le poète

dramatique pourrait en apparence espérer quelques complications de cette

révélation faite à brûle-pourpoint au petit-fils par le grand-père. Mais

ce que le drame y gagnerait, la vérité le perdrait. Marius était dans

l'âge où, en fait de mal, on ne croit rien; plus tard vient l'âge où

l'on croit tout. Les soupçons ne sont autre chose que des rides. La

première jeunesse n'en a pas. Ce qui bouleverse Othello, glisse sur

Candide. Soupçonner Cosette! il y a une foule de crimes que Marius eût

faits plus aisément.

Il se mit à marcher dans les rues, ressource de ceux qui souffrent. Il

ne pensa à rien dont il pût se souvenir. À deux heures du matin il

rentra chez Courfeyrac et se jeta tout habillé sur son matelas. Il

faisait grand soleil lorsqu'il s'endormit de cet affreux sommeil pesant

qui laisse aller et venir les idées dans le cerveau. Quand il se

réveilla, il vit debout dans la chambre, le chapeau sur la tête, tout

prêts à sortir et très affairés, Courfeyrac, Enjolras, Feuilly et

Combeferre.

Courfeyrac lui dit:

--Viens-tu à l'enterrement du général Lamarque?

Il lui sembla que Courfeyrac parlait chinois.

Il sortit quelque temps après eux. Il mit dans sa poche les pistolets

que Javert lui avait confiés lors de l'aventure du 3 février et qui

étaient restés entre ses mains. Ces pistolets étaient encore chargés. Il

serait difficile de dire quelle pensée obscure il avait dans l'esprit en

les emportant.

Toute la journée il rôda sans savoir où; il pleuvait par instants, il ne

s'en apercevait point; il acheta pour son dîner une flûte d'un sou chez

un boulanger, la mit dans sa poche et l'oublia. Il paraît qu'il prit un

bain dans la Seine sans en avoir conscience. Il y a des moments où l'on

a une fournaise sous le crâne. Marius était dans un de ces moments-là.

Il n'espérait plus rien; il ne craignait plus rien; il avait fait ce pas

depuis la veille. Il attendait le soir avec une impatience fiévreuse, il

n'avait plus qu'une idée claire,--c'est qu'à neuf heures il verrait

Cosette. Ce dernier bonheur était maintenant tout son avenir; après,

l'ombre. Par intervalles, tout en marchant sur les boulevards les plus

déserts, il lui semblait, entendre dans Paris des bruits étranges. Il

sortait la tête hors de sa rêverie et disait: Est-ce qu'on se bat?

À la nuit tombante, à neuf heures précises, comme il l'avait promis à

Cosette, il était rue Plumet. Quand il approcha de la grille, il oublia

tout. Il y avait quarante-huit heures qu'il n'avait vu Cosette, il

allait la revoir; toute autre pensée s'effaça et il n'eut plus qu'une

joie inouïe et profonde. Ces minutes où l'on vit des siècles ont

toujours cela de souverain et d'admirable qu'au moment où elles passent

elles emplissent entièrement le coeur.

Marius dérangea la grille et se précipita dans le jardin. Cosette

n'était pas à la place où elle l'attendait d'ordinaire. Il traversa le

fourré et alla à l'enfoncement près du perron.--Elle m'attend là,

dit-il.--Cosette n'y était pas. Il leva les yeux et vit que les volets

de la maison étaient fermés. Il fit le tour du jardin, le jardin était

désert. Alors il revint à la maison, et, insensé d'amour, ivre,

épouvanté, exaspéré de douleur et d'inquiétude, comme un maître qui

rentre chez lui à une mauvaise heure, il frappa aux volets. Il frappa,

il frappa encore, au risque de voir la fenêtre s'ouvrir et la face

sombre du père apparaître et lui demander: Que voulez-vous? Ceci n'était

plus rien auprès de ce qu'il entrevoyait. Quand il eut frappé, il éleva

la voix et appela Cosette.--Cosette! cria-t-il. Cosette! répéta-t-il

impérieusement. On ne répondit pas. C'était fini. Personne dans le

jardin; personne dans la maison.

Marius fixa ses yeux désespérés sur cette maison lugubre, aussi noire,

aussi silencieuse et plus vide qu'une tombe. Il regarda le banc de

pierre où il avait passé tant d'adorables heures près de Cosette. Alors

il s'assit sur les marches du perron, le coeur plein de douceur et de

résolution, il bénit son amour dans le fond de sa pensée, et il se dit

que, puisque Cosette était partie, il n'avait plus qu'à mourir.

Tout à coup il entendit une voix qui paraissait venir de la rue et qui

criait à travers les arbres:

--Monsieur Marius!

Il se dressa.

--Hein? dit-il.

--Monsieur Marius, êtes-vous là?

--Oui.

--Monsieur Marius, reprit la voix, vos amis vous attendent à la

barricade de la rue de la Chanvrerie.

Cette voix ne lui était pas entièrement inconnue. Elle ressemblait à la

voix enrouée et rude d'Éponine. Marius courut à la grille, écarta le

barreau mobile, passa sa tête au travers et vit quelqu'un, qui lui parut

être un jeune homme, s'enfoncer en courant dans le crépuscule.

Chapitre III

M. Mabeuf

La bourse de Jean Valjean fut inutile à M. Mabeuf. M. Mabeuf, dans sa

vénérable austérité enfantine, n'avait point accepté le cadeau des

astres; il n'avait point admis qu'une étoile pût se monnayer en louis

d'or. Il n'avait pas deviné que ce qui tombait du ciel venait de

Gavroche. Il avait porté la bourse au commissaire de police du quartier,

comme objet perdu mis par le trouveur à la disposition des réclamants.

La bourse fut perdue en effet. Il va sans dire que personne ne la

réclama, et elle ne secourut point M. Mabeuf.

Du reste, M. Mabeuf avait continué de descendre.

Les expériences sur l'indigo n'avaient pas mieux réussi au Jardin des

plantes que dans son jardin d'Austerlitz. L'année d'auparavant, il

devait les gages de sa gouvernante; maintenant, on l'a vu, il devait les

termes de son loyer. Le mont-de-piété, au bout des treize mois écoulés,

avait vendu les cuivres de sa _Flore_. Quelque chaudronnier en avait

fait des casseroles. Ses cuivres disparus, ne pouvant plus compléter

même les exemplaires dépareillés de sa _Flore_ qu'il possédait encore,

il avait cédé à vil prix à un libraire-brocanteur planches et texte,

comme _défets._ Il ne lui était plus rien resté de l'oeuvre de toute sa

vie. Il se mit à manger l'argent de ces exemplaires. Quand il vit que

cette chétive ressource s'épuisait, il renonça à son jardin et le laissa

en friche. Auparavant, et longtemps auparavant, il avait renoncé aux

deux oeufs et au morceau de boeuf qu'il mangeait de temps en temps. Il

dînait avec du pain et des pommes de terre. Il avait vendu ses derniers

meubles, puis tout ce qu'il avait en double en fait de literie, de

vêtements et de couvertures, puis ses herbiers et ses estampes; mais il

avait encore ses livres les plus précieux, parmi lesquels plusieurs

d'une haute rareté, entre autres _les Quadrains historiques de la

Bible_, édition de 1560, _la Concordance des Bibles_ de Pierre de Besse,

_les Marguerites de la Marguerite_ de Jean de La Haye avec dédicace à la

reine de Navarre, le livre _de la Charge et dignité de l'ambassadeur_

par le sieur de Villiers-Hotman, un _Florilegium rabbinicum_ de 1644, un

Tibulle de 1567 avec cette splendide inscription: _Venetiis, in oedibus

Manutianis;_ enfin un Diogène Laërce, imprimé à Lyon en 1644, et où se

trouvaient les fameuses variantes du manuscrit 411, treizième siècle, du

Vatican, et celles des deux manuscrits de Venise, 393 et 394, si

fructueusement consultés par Henri Estienne, et tous les passages en

dialecte dorique qui ne se trouvent que dans le célèbre manuscrit du

douzième siècle de la bibliothèque de Naples. M. Mabeuf ne faisait

jamais de feu dans sa chambre et se couchait avec le jour pour ne pas

brûler de chandelle. Il semblait qu'il n'eût plus de voisins, on

l'évitait quand il sortait, il s'en apercevait. La misère d'un enfant

intéresse une mère, la misère d'un jeune homme intéresse une jeune

fille, la misère d'un vieillard n'intéresse personne. C'est de toutes

les détresses la plus froide. Cependant le père Mabeuf n'avait pas

entièrement perdu sa sérénité d'enfant. Sa prunelle prenait quelque

vivacité lorsqu'elle se fixait sur ses livres, et il souriait lorsqu'il

considérait le Diogène Laërce, qui était un exemplaire unique. Son

armoire vitrée était le seul meuble qu'il eût conservé en dehors de

l'indispensable.

Un jour la mère Plutarque lui dit:

--Je n'ai pas de quoi acheter le dîner.

Ce qu'elle appelait le dîner, c'était un pain et quatre ou cinq pommes

de terre.

--À crédit? fit M. Mabeuf.

--Vous savez bien qu'on me refuse.

M. Mabeuf ouvrit sa bibliothèque, regarda longtemps tous ses livres l'un

après l'autre, comme un père obligé de décimer ses enfants les

regarderait avant de choisir, puis en prit un vivement, le mit sous son

bras, et sortit. Il rentra deux heures après n'ayant plus rien sous le

bras, posa trente sous sur la table et dit:

--Vous ferez à dîner.

À partir de ce moment, la mère Plutarque vit s'abaisser sur le candide

visage du vieillard un voile sombre qui ne se releva plus.

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 19 / 30 段