Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, il fallut recommencer. M.

Mabeuf sortait avec un livre et rentrait avec une pièce d'argent. Comme

les libraires brocanteurs le voyaient forcé de vendre, ils lui

rachetaient vingt sous ce qu'il avait payé vingt francs, quelquefois aux

mêmes libraires. Volume à volume, toute la bibliothèque y passait. Il

disait par moments: J'ai pourtant quatre-vingts ans, comme s'il avait je

ne sais quelle arrière-espérance d'arriver à la fin de ses jours avant

d'arriver à la fin de ses livres. Sa tristesse croissait. Une fois

pourtant il eut une joie. Il sortit avec un Robert Estienne qu'il vendit

trente-cinq sous quai Malaquais et revint avec un Alde qu'il avait

acheté quarante sous rue des Grès.--Je dois cinq sous, dit-il tout

rayonnant à la mère Plutarque. Ce jour-là il ne dîna point.

Il était de la Société d'horticulture. On y savait son dénûment. Le

président de cette société le vint voir, lui promit de parler de lui au

ministre de l'Agriculture et du Commerce, et le fit.--Mais comment donc!

s'écria le ministre. Je crois bien! Un vieux savant! un botaniste! un

bonhomme inoffensif! Il faut faire quelque chose pour lui! Le lendemain

M. Mabeuf reçut une invitation à dîner chez le ministre. Il montra en

tremblant de joie la lettre à la mère Plutarque.--Nous sommes sauvés!

dit-il. Au jour fixé, il alla chez le ministre. Il s'aperçut que sa

cravate chiffonnée, son grand vieil habit carré et ses souliers cirés à

l'oeuf étonnaient les huissiers. Personne ne lui parla, pas même le

ministre. Vers dix heures du soir, comme il attendait toujours une

parole, il entendit la femme du ministre, belle dame décolletée dont il

n'avait osé s'approcher, qui demandait: Quel est donc ce vieux monsieur?

Il s'en retourna chez lui à pied, à minuit, par une pluie battante. Il

avait vendu un Elzévir pour payer son fiacre en allant.

Tous les soirs avant de se coucher il avait pris l'habitude de lire

quelques pages de son Diogène Laërce. Il savait assez de grec pour jouir

des particularités du texte qu'il possédait. Il n'avait plus maintenant

d'autre joie. Quelques semaines s'écoulèrent. Tout à coup la mère

Plutarque tomba malade. Il est une chose plus triste que de n'avoir pas

de quoi acheter du pain chez le boulanger, c'est de n'avoir pas de quoi

acheter des drogues chez l'apothicaire. Un soir, le médecin avait

ordonné une potion fort chère. Et puis, la maladie s'aggravait, il

fallait une garde. M. Mabeuf ouvrit sa bibliothèque, il n'y avait plus

rien. Le dernier volume était parti. Il ne lui restait que le Diogène

Laërce.

Il mit l'exemplaire unique sous son bras et sortit, c'était le 4 juin

1832; il alla porte Saint-Jacques chez le successeur de Royol, et revint

avec cent francs. Il posa la pile de pièces de cinq francs sur la table

de nuit de la vieille servante et rentra dans sa chambre sans dire une

parole.

Le lendemain, dès l'aube, il s'assit sur la borne renversée dans son

jardin, et par-dessus la haie on put le voir toute la matinée immobile,

le front baissé, l'oeil vaguement fixé sur ses plates-bandes flétries.

Il pleuvait par instants, le vieillard ne semblait pas s'en apercevoir.

Dans l'après-midi, des bruits extraordinaires éclatèrent dans Paris.

Cela ressemblait à des coups de fusil et aux clameurs d'une multitude.

Le père Mabeuf leva la tête. Il aperçut un jardinier qui passait, et

demanda:

--Qu'est-ce que c'est?

Le jardinier répondit, sa bêche sur le dos, et de l'accent le plus

paisible:

--Ce sont des émeutes.

--Comment! des émeutes?

--Oui. On se bat.

--Pourquoi se bat-on?

--Ah! dame! fit le jardinier.

--De quel côté? reprit M. Mabeuf.

--Du côté de l'Arsenal.

Le père Mabeuf rentra chez lui, prit son chapeau, chercha machinalement

un livre pour le mettre sous son bras, n'en trouva point, dit: Ah c'est

vrai et s'en alla d'un air égaré.

Livre dixième--Le 5 juin 1832

Chapitre I

La surface de la question

De quoi se compose l'émeute? De rien et de tout. D'une électricité

dégagée peu à peu, d'une flamme subitement jaillie, d'une force qui

erre, d'un souffle qui passe. Ce souffle rencontre des têtes qui

parlent, des cerveaux qui rêvent, des âmes qui souffrent, des passions

qui brûlent, des misères qui hurlent, et les emporte.

Où?

Au hasard. À travers l'État, à travers les lois, à travers la prospérité

et l'insolence des autres.

Les convictions irritées, les enthousiasmes aigris, les indignations

émues, les instincts de guerre comprimés, les jeunes courages exaltés,

les aveuglements généreux; la curiosité, le goût du changement, la soif

de l'inattendu, le sentiment qui fait qu'on se plaît à lire l'affiche

d'un nouveau spectacle et qu'on aime au théâtre le coup de sifflet du

machiniste; les haines vagues, les rancunes, les désappointements, toute

vanité qui croit que la destinée lui a fait faillite; les malaises, les

songes creux, les ambitions entourées d'escarpements; quiconque espère

d'un écroulement une issue; enfin, au plus bas, la tourbe, cette boue

qui prend feu, tels sont les éléments de l'émeute.

Ce qu'il y a de plus grand et ce qu'il y a de plus infime; les êtres qui

rôdent en dehors de tout, attendant une occasion, bohèmes, gens sans

aveu, vagabonds de carrefours, ceux qui dorment la nuit dans un désert

de maisons sans autre toit que les froides nuées du ciel, ceux qui

demandent chaque jour leur pain au hasard et non au travail, les

inconnus de la misère et du néant, les bras nus, les pieds nus,

appartiennent à l'émeute.

Quiconque a dans l'âme une révolte secrète contre un fait quelconque de

l'État, de la vie ou du sort, confine à l'émeute, et, dès qu'elle

paraît, commence à frissonner et à se sentir soulevé par le tourbillon.

L'émeute est une sorte de trombe de l'atmosphère sociale qui se forme

brusquement dans de certaines conditions de température, et qui, dans

son tournoiement, monte, court, tonne, arrache, rase, écrase, démolit,

déracine, entraînant avec elle les grandes natures et les chétives,

l'homme fort et l'esprit faible, le tronc d'arbre et le brin de paille.

Malheur à celui qu'elle emporte comme à celui qu'elle vient heurter!

Elle les brise l'un contre l'autre.

Elle communique à ceux qu'elle saisit on ne sait quelle puissance

extraordinaire. Elle emplit le premier venu de la force des événements;

elle fait de tout des projectiles. Elle fait d'un moellon un boulet et

d'un portefaix un général.

Si l'on en croit de certains oracles de la politique sournoise, au point

de vue du pouvoir, un peu d'émeute est souhaitable. Système: l'émeute

raffermit les gouvernements qu'elle ne renverse pas. Elle éprouve

l'armée; elle concentre la bourgeoisie; elle étire les muscles de la

police; elle constate la force de l'ossature sociale. C'est une

gymnastique; c'est presque de l'hygiène. Le pouvoir se porte mieux après

une émeute comme l'homme après une friction.

L'émeute, il y a trente ans, était envisagée à d'autres points de vue

encore.

Il y a pour toute chose une théorie qui se proclame elle-même «le bon

sens»; Philinte contre Alceste; médiation offerte entre le vrai et le

faux; explication, admonition, atténuation un peu hautaine qui, parce

qu'elle est mélangée de blâme et d'excuse, se croit la sagesse et n'est

souvent que la pédanterie. Toute une école politique, appelée juste

milieu, est sortie de là. Entre l'eau froide et l'eau chaude, c'est le

parti de l'eau tiède. Cette école, avec sa fausse profondeur, toute de

surface, qui dissèque les effets sans remonter aux causes, gourmande, du

haut d'une demi-science, les agitations de la place publique.

À entendre cette école: «Les émeutes qui compliquèrent le fait de 1830

ôtèrent à ce grand événement une partie de sa pureté. La révolution de

Juillet avait été un beau coup de vent populaire, brusquement suivi du

ciel bleu. Elles firent reparaître le ciel nébuleux. Elles firent

dégénérer en querelle cette révolution d'abord si remarquable par

l'unanimité. Dans la révolution de Juillet, comme dans tout progrès par

saccades, il y avait eu des fractures secrètes; l'émeute les rendit

sensibles. On put dire: Ah! ceci est cassé. Après la révolution de

Juillet, on ne sentait que la délivrance; après les émeutes, on sentit

la catastrophe.

«Toute émeute ferme les boutiques, déprime le fonds, consterne la

bourse, suspend le commerce, entrave les affaires, précipite les

faillites; plus d'argent; les fortunes privées inquiètes, le crédit

public ébranlé, l'industrie déconcertée, les capitaux reculant, le

travail au rabais, partout la peur; des contre-coups dans toutes les

villes. De là des gouffres. On a calculé que le premier jour d'émeute

coûte à la France vingt millions, le deuxième quarante, le troisième

soixante. Une émeute de trois jours coûte cent vingt millions,

c'est-à-dire, à ne voir que le résultat financier, équivaut à un

désastre, naufrage ou bataille perdue, qui anéantirait une flotte de

soixante vaisseaux de ligne.

«Sans doute, historiquement, les émeutes eurent leur beauté; la guerre

des pavés n'est pas moins grandiose et pas moins pathétique que la

guerre des buissons; dans l'une il y a l'âme des forêts, dans l'autre le

coeur des villes; l'une a Jean Chouan, l'autre a Jeanne. Les émeutes

éclairèrent en rouge, mais splendidement, toutes les saillies les plus

originales du caractère parisien, la générosité, le dévouement, la gaîté

orageuse, les étudiants prouvant que la bravoure fait partie de

l'intelligence, la garde nationale inébranlable, des bivouacs de

boutiquiers, des forteresses de gamins, le mépris de la mort chez des

passants. Écoles et légions se heurtaient. Après tout, entre les

combattants, il n'y avait qu'une différence d'âge; c'est la même race;

ce sont les mêmes hommes stoïques qui meurent à vingt ans pour leurs

idées, à quarante ans pour leurs familles. L'armée, toujours triste dans

les guerres civiles, opposait la prudence à l'audace. Les émeutes, en

même temps qu'elles manifestèrent l'intrépidité populaire, firent

l'éducation du courage bourgeois.

«C'est bien. Mais tout cela vaut-il le sang versé? Et au sang versé

ajoutez l'avenir assombri, le progrès compromis, l'inquiétude parmi les

meilleurs, les libéraux honnêtes désespérant, l'absolutisme étranger

heureux de ces blessures faites à la révolution par elle-même, les

vaincus de 1830 triomphant, et disant: Nous l'avions bien dit! Ajoutez

Paris grandi peut-être, mais à coup sûr la France diminuée. Ajoutez, car

il faut tout dire, les massacres qui déshonoraient trop souvent la

victoire de l'ordre devenu féroce sur la liberté devenue folle. Somme

toute, les émeutes ont été funestes.»

Ainsi parle cet à peu près de sagesse dont la bourgeoisie, cet à peu

près de peuple, se contente si volontiers.

Quant à nous, nous rejetons ce mot trop large et par conséquent trop

commode: les émeutes. Entre un mouvement populaire et un mouvement

populaire, nous distinguons. Nous ne nous demandons pas si une émeute

coûte autant qu'une bataille. D'abord pourquoi une bataille? Ici la

question de la guerre surgit. La guerre est-elle moins fléau que

l'émeute n'est calamité? Et puis, toutes les émeutes sont-elles

calamités? Et quand le 14 juillet coûterait cent vingt millions?

L'établissement de Philippe V en Espagne a coûté à la France deux

milliards. Même à prix égal, nous préférerions le 14 juillet. D'ailleurs

nous repoussons ces chiffres, qui semblent des raisons et qui ne sont

que des mots. Une émeute étant donnée, nous l'examinons en elle-même.

Dans tout ce que dit l'objection doctrinaire exposée plus haut, il n'est

question que de l'effet, nous cherchons la cause.

Nous précisons.

Chapitre II

Le fond de la question

Il y a l'émeute, et il y a l'insurrection; ce sont deux colères; l'une a

tort, l'autre a droit. Dans les états démocratiques, les seuls fondés en

justice, il arrive quelquefois que la fraction usurpe; alors le tout se

lève, et la nécessaire revendication de son droit peut aller jusqu'à la

prise d'armes. Dans toutes les questions qui ressortissent à la

souveraineté collective, la guerre du tout contre la fraction est

insurrection, l'attaque de la fraction contre le tout est émeute; selon

que les Tuileries contiennent le roi ou contiennent la Convention, elles

sont justement ou injustement attaquées. Le même canon braqué contre la

foule a tort le 10 août et raison le 14 vendémiaire. Apparence

semblable, fond différent; les Suisses défendent le faux, Bonaparte

défend le vrai. Ce que le suffrage universel a fait dans sa liberté et

dans sa souveraineté, ne peut être défait par la rue. De même dans les

choses de pure civilisation; l'instinct des masses, hier clairvoyant,

peut demain être trouble. La même furie est légitime contre Terray et

absurde contre Turgot. Les bris de machines, les pillages d'entrepôts,

les ruptures de rails, les démolitions de docks, les fausses routes des

multitudes, les dénis de justice du peuple au progrès, Ramus assassiné

par les écoliers, Rousseau chassé de Suisse à coups de pierre, c'est

l'émeute. Israël contre Moïse, Athènes contre Phocion, Rome contre

Scipion, c'est l'émeute; Paris contre la Bastille, c'est l'insurrection.

Les soldats contre Alexandre, les matelots contre Christophe Colomb,

c'est la même révolte; révolte impie; pourquoi? C'est qu'Alexandre fait

pour l'Asie avec l'épée ce que Christophe Colomb fait pour l'Amérique

avec la boussole; Alexandre, comme Colomb, trouve un monde. Ces dons

d'un monde à la civilisation sont de tels accroissements de lumière que

toute résistance, là, est coupable. Quelquefois le peuple se fausse

fidélité à lui-même. La foule est traître au peuple. Est-il, par

exemple, rien de plus étrange que cette longue et sanglante protestation

des faux saulniers, légitime révolte chronique, qui, au moment décisif,

au jour du salut, à l'heure de la victoire populaire, épouse le trône,

tourne chouannerie, et d'insurrection contre se fait émeute pour!

Sombres chefs-d'oeuvre de l'ignorance! Le faux saulnier échappe aux

potences royales, et, un reste de corde au cou, arbore la cocarde

blanche. Mort aux gabelles accouche de Vive le roi. Tueurs de la

Saint-Barthélemy, égorgeurs de Septembre, massacreurs d'Avignon,

assassins de Coligny, assassins de madame de Lamballe, assassins de

Brune, miquelets, verdets, cadenettes, compagnons de Jéhu, chevaliers du

brassard, voilà l'émeute. La Vendée est une grande émeute catholique. Le

bruit du droit en mouvement se reconnaît, il ne sort pas toujours du

tremblement des masses bouleversées; il y a des rages folles, il y a des

cloches fêlées; tous les tocsins ne sonnent pas le son du bronze. Le

branle des passions et des ignorances est autre que la secousse du

progrès. Levez-vous, soit, mais pour grandir. Montrez-moi de quel côté

vous allez. Il n'y a d'insurrection qu'en avant. Toute autre levée est

mauvaise. Tout pas violent en arrière est émeute; reculer est une voie

de fait contre le genre humain. L'insurrection est l'accès de fureur de

la vérité; les pavés que l'insurrection remue jettent l'étincelle du

droit. Ces pavés ne laissent à l'émeute que leur boue. Danton contre

Louis XVI, c'est l'insurrection; Hébert contre Danton, c'est l'émeute.

De là vient que, si l'insurrection, dans des cas donnés, peut être,

comme a dit Lafayette, le plus saint des devoirs, l'émeute peut être le

plus fatal des attentats.

Il y a aussi quelque différence dans l'intensité de calorique;

l'insurrection est souvent volcan, l'émeute est souvent feu de paille.

La révolte, nous l'avons dit, est quelquefois dans le pouvoir. Polignac

est un émeutier; Camille Desmoulins est un gouvernant.

Parfois, insurrection, c'est résurrection.

La solution de tout par le suffrage universel étant un fait absolument

moderne, et toute l'histoire antérieure à ce fait étant, depuis quatre

mille ans, remplie du droit violé et de la souffrance des peuples,

chaque époque de l'histoire apporte avec elle la protestation qui lui

est possible. Sous les Césars, il n'y avait pas d'insurrection, mais il

y avait Juvénal.

Le _facit indignatio_ remplace les Gracques.

Sous les Césars il y a l'exilé de Syène; il y a aussi l'homme des

_Annales_.

Nous ne parlons pas de l'immense exilé de Pathmos qui, lui aussi,

accable le monde réel d'une protestation au nom du monde idéal, fait de

la vision une satire énorme, et jette sur Rome-Ninive, sur

Rome-Babylone, sur Rome-Sodome, la flamboyante réverbération de

l'Apocalypse.

Jean sur son rocher, c'est le sphinx sur son piédestal; on peut ne pas

le comprendre; c'est un juif, et c'est de l'hébreu; mais l'homme qui

écrit les _Annales_ est un latin; disons mieux, c'est un romain.

Comme les Nérons règnent à la manière noire, ils doivent être peints de

même. Le travail au burin tout seul serait pâle; il faut verser dans

l'entaille une prose concentrée qui morde.

Les despotes sont pour quelque chose dans les penseurs. Parole

enchaînée, c'est parole terrible. L'écrivain double et triple son style

quand le silence est imposé par un maître au peuple. Il sort de ce

silence une certaine plénitude mystérieuse qui filtre et se fige en

airain dans la pensée. La compression dans l'histoire produit la

concision dans l'historien. La solidité granitique de telle prose

célèbre n'est autre chose qu'un tassement fait par le tyran.

La tyrannie contraint l'écrivain à des rétrécissements de diamètre qui

sont des accroissements de force. La période cicéronienne, à peine

suffisante sur Verrès, s'émousserait sur Caligula. Moins d'envergure

dans la phrase, plus d'intensité dans le coup. Tacite pense à bras

raccourci.

L'honnêteté d'un grand coeur, condensée en justice et en vérité,

foudroie.

Soit dit en passant, il est à remarquer que Tacite n'est pas

historiquement superposé à César. Les Tibères lui sont réservés. César

et Tacite sont deux phénomènes successifs dont la rencontre semble

mystérieusement évitée par celui qui, dans la mise en scène des siècles,

règle les entrées et les sorties. César est grand, Tacite est grand;

Dieu épargne ces deux grandeurs en ne les heurtant pas l'une contre

l'autre. Le justicier, frappant César, pourrait frapper trop, et être

injuste. Dieu ne veut pas. Les grandes guerres d'Afrique et d'Espagne,

les pirates de Cilicie détruits, la civilisation introduite en Gaule, en

Bretagne, en Germanie, toute cette gloire couvre le Rubicon. Il y a là

une sorte de délicatesse de la justice divine, hésitant à lâcher sur

l'usurpateur illustre l'historien formidable, faisant à César grâce de

Tacite, et accordant les circonstances atténuantes au génie.

Certes, le despotisme reste le despotisme, même sous le despote de

génie. Il y a corruption sous les tyrans illustres, mais la peste morale

est plus hideuse encore sous les tyrans infâmes. Dans Ces règnes-là rien

ne voile la honte; et les faiseurs d'exemples, Tacite comme Juvénal,

soufflettent plus utilement, en présence du genre humain, cette

ignominie sans réplique.

Rome sent plus mauvais sous Vitellius que sous Sylla. Sous Claude et

sous Domitien, il y a une difformité de bassesse correspondante à la

laideur du tyran. La vilenie des esclaves est un produit direct du

despote; un miasme s'exhale de ces consciences croupies où se reflète le

maître; les pouvoirs publics sont immondes; les coeurs sont petits, les

consciences sont plates, les âmes sont punaises; cela est ainsi sous

Caracalla, cela est ainsi sous Commode, cela est ainsi sous Héliogabale,

tandis qu'il ne sort du sénat romain sous César que l'odeur de fiente

propre aux aires d'aigle.

De là la venue, en apparence tardive, des Tacite et des Juvénal; c'est à

l'heure de l'évidence que le démonstrateur paraît.

Mais Juvénal et Tacite, de même qu'Isaïe aux temps bibliques, de même

que Dante au moyen âge, c'est l'homme; l'émeute et l'insurrection, c'est

la multitude, qui tantôt a tort, tantôt a raison.

Dans les cas les plus généraux, l'émeute sort d'un fait matériel;

l'insurrection est toujours un phénomène moral. L'émeute, c'est

Masaniello; l'insurrection, c'est Spartacus. L'insurrection confine à

l'esprit, l'émeute à l'estomac. Gaster s'irrite; mais Gaster, certes,

n'a pas toujours tort. Dans les questions de famine, l'émeute,

Buzançais, par exemple, a un point de départ vrai, pathétique et juste.

Pourtant elle reste émeute. Pourquoi? c'est qu'ayant raison au fond,

elle a eu tort dans la forme. Farouche, quoique ayant droit, violente,

quoique forte, elle a frappé au hasard; elle a marché comme l'éléphant

aveugle, en écrasant; elle a laissé derrière elle des cadavres de

vieillards, de femmes et d'enfants; elle a versé, sans savoir pourquoi,

le sang des inoffensifs et des innocents. Nourrir le peuple est un bon

but, le massacrer est un mauvais moyen.

Toutes les protestations armées, même les plus légitimes, même le 10

août, même le 14 juillet, débutent par le même trouble. Avant que le

droit se dégage, il y a tumulte et écume. Au commencement l'insurrection

est émeute, de même que le fleuve est torrent. Ordinairement elle

aboutit à cet océan: révolution. Quelquefois pourtant, venue de ces

hautes montagnes qui dominent l'horizon moral, la justice, la sagesse,

la raison, le droit, faite de la plus pure neige de l'idéal, après une

longue chute de roche en roche, après avoir reflété le ciel dans sa

transparence et s'être grossie de cent affluents dans la majestueuse

allure du triomphe, l'insurrection se perd tout à coup dans quelque

fondrière bourgeoise, comme le Rhin dans un marais.

Tout ceci est du passé, l'avenir est autre. Le suffrage universel a cela

d'admirable qu'il dissout l'émeute dans son principe, et qu'en donnant

le vote à l'insurrection, il lui ôte l'arme. L'évanouissement des

guerres, de la guerre des rues comme de la guerre des frontières, tel

est l'inévitable progrès. Quel que soit aujourd'hui, la paix, c'est

Demain.

Du reste, insurrection, émeute, en quoi la première diffère de la

seconde, le bourgeois, proprement dit, connaît peu ces nuances. Pour lui

tout est sédition, rébellion pure et simple, révolte du dogue contre le

maître, essai de morsure qu'il faut punir de la chaîne et de la niche,

aboiement, jappement; jusqu'au jour où la tête du chien, grossie tout à

coup, s'ébauche vaguement dans l'ombre en face de lion.

Alors le bourgeois crie: Vive le peuple!

Cette explication donnée, qu'est-ce pour l'histoire que le mouvement de

juin 1832? est-ce une émeute? est-ce une insurrection?

C'est une insurrection.

Il pourra nous arriver, dans cette mise en scène d'un événement

redoutable, de dire parfois l'émeute, mais seulement pour qualifier les

faits de surface, et en maintenant toujours la distinction entre la

forme émeute et le fond insurrection.

Ce mouvement de 1832 a eu, dans son explosion rapide et dans son

extinction lugubre, tant de grandeur que ceux-là mêmes qui n'y voient

qu'une émeute n'en parlent pas sans respect. Pour eux, c'est comme un

reste de 1830. Les imaginations émues, disent-ils, ne se calment pas en

un jour. Une révolution ne se coupe pas à pic. Elle a toujours

nécessairement quelques ondulations avant de revenir à l'état de paix

comme une montagne en redescendant vers la plaine. Il n'y a point

d'Alpes sans Jura, ni de Pyrénées sans Asturies.

Cette crise pathétique de l'histoire contemporaine que la mémoire des

Parisiens appelle _l'époque des émeutes_, est à coup sûr une heure

caractéristique parmi les heures orageuses de ce siècle.

Un dernier mot avant d'entrer dans le récit.

Les faits qui vont être racontés appartiennent à cette réalité

dramatique et vivante que l'histoire néglige quelquefois, faute de temps

et d'espace. Là pourtant, nous y insistons, là est la vie, la

palpitation, le frémissement humain. Les petits détails, nous croyons

l'avoir dit, sont, pour ainsi parler, le feuillage des grands événements

et se perdent dans les lointains de l'histoire. L'époque dite _des

émeutes_ abonde en détails de ce genre. Les instructions judiciaires,

par d'autres raisons que l'histoire, n'ont pas tout révélé, ni peut-être

tout approfondi. Nous allons donc mettre en lumière, parmi les

particularités connues et publiées, des choses qu'on n'a point sues, des

faits sur lesquels a passé l'oubli des uns, la mort des autres. La

plupart des acteurs de ces scènes gigantesques ont disparu; dès le

lendemain ils se taisaient; mais ce que nous raconterons, nous pouvons

dire: nous l'avons vu. Nous changerons quelques noms, car l'histoire

raconte et ne dénonce pas, mais nous peindrons des choses vraies. Dans

les conditions du livre que nous écrivons, nous ne montrerons qu'un côté

et qu'un épisode, et à coup sûr le moins connu, des journées des 5 et 6

juin 1832; mais nous ferons en sorte que le lecteur entrevoie, sous le

sombre voile que nous allons soulever, la figure réelle de cette

effrayante aventure publique.

Chapitre III

Un enterrement: occasion de renaître

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 20 / 30 段