Quand on est à la fin de la vie, mourir, cela veut dire partir; quand on

est au commencement, partir, cela veut dire mourir.

Depuis six semaines, Marius, peu à peu, lentement, par degrés, prenait

chaque jour possession de Cosette. Possession tout idéale, mais

profonde. Comme nous l'avons expliqué déjà, dans le premier amour, on

prend l'âme bien avant le corps; plus tard on prend le corps bien avant

l'âme, quelquefois on ne prend pas l'âme du tout; les Faublas et les

Prudhomme ajoutent: parce qu'il n'y en a pas; mais ce sarcasme est par

bonheur un blasphème. Marius donc possédait Cosette, comme les esprits

possèdent; mais il l'enveloppait de toute son âme et la saisissait

jalousement avec une incroyable conviction. Il possédait son sourire,

son haleine, son parfum, le rayonnement profond de ses prunelles bleues,

la douceur de sa peau quand il lui touchait la main, le charmant signe

qu'elle avait au cou, toutes ses pensées. Ils étaient convenus de ne

jamais dormir sans rêver l'un de l'autre, et ils s'étaient tenus parole.

Il possédait donc tous les rêves de Cosette. Il regardait sans cesse et

il effleurait quelquefois de son souffle les petits cheveux qu'elle

avait à la nuque, et il se déclarait qu'il n'y avait pas un de ces

petits cheveux qui ne lui appartint à lui Marius. Il contemplait et il

adorait les choses qu'elle mettait, son noeud de ruban, ses gants, ses

manchettes, ses brodequins, comme des objets sacrés dont il était le

maître. Il songeait qu'il était le seigneur de ces jolis peignes

d'écaille qu'elle avait dans ses cheveux, et il se disait même, sourds

et confus bégayements de la volupté qui se faisait jour, qu'il n'y avait

pas un cordon de sa robe, pas une maille de ses bas, pas un pli de son

corset, qui ne fût à lui. À côté de Cosette, il se sentait près de son

bien, près de sa chose, près de son despote et de son esclave. Il

semblait qu'ils eussent tellement mêlé leurs âmes que, s'ils eussent

voulu les reprendre, il leur eût été impossible de les

reconnaître.--Celle-ci est la mienne.--Non, c'est la mienne.--Je

t'assure que tu te trompes. Voilà bien moi.--Ce que tu prends pour toi,

c'est moi.--Marius était quelque chose qui faisait partie de Cosette et

Cosette était quelque chose qui faisait partie de Marius. Marius sentait

Cosette vivre en lui. Avoir Cosette, posséder Cosette, cela pour lui

n'était pas distinct de respirer. Ce fut au milieu de cette foi, de cet

enivrement, de cette possession virginale, inouïe et absolue, de cette

souveraineté, que ces mots: «Nous allons partir», tombèrent tout à coup,

et que la voix brusque de la réalité lui cria: Cosette n'est pas à toi!

Marius se réveilla. Depuis six semaines, Marius vivait, nous l'avons

dit, hors de la vie; ce mot, partir! l'y fit rentrer durement.

Il ne trouva pas une parole. Cosette sentit seulement que sa main était

très froide. Elle lui dit à son tour:

--Qu'as-tu?

Il répondit, si bas que Cosette l'entendait à peine:

--Je ne comprends pas ce que tu as dit.

Elle reprit:

--Ce matin mon père m'a dit de préparer toutes mes petites affaires et

de me tenir prête, qu'il me donnerait son linge pour le mettre dans une

malle, qu'il était obligé de faire un voyage, que nous allions partir,

qu'il faudrait avoir une grande malle pour moi et une petite pour lui,

de préparer tout cela d'ici à une semaine, et que nous irions peut-être

en Angleterre.

--Mais c'est monstrueux! s'écria Marius.

Il est certain qu'en ce moment, dans l'esprit de Marius, aucun abus de

pouvoir, aucune violence, aucune abomination des tyrans les plus

prodigieux, aucune action de Busiris, de Tibère ou de Henri VIII

n'égalait en férocité celle-ci: M. Fauchelevent emmenant sa fille en

Angleterre parce qu'il a des affaires.

Il demanda d'une voix faible:

--Et quand partirais-tu?

--Il n'a pas dit quand.

--Et quand reviendrais-tu?

--Il n'a pas dit quand.

Marius se leva, et dit froidement:

--Cosette, irez-vous?

Cosette tourna vers lui ses beaux yeux pleins d'angoisse et répondit

avec une sorte d'égarement:

--Où?

--En Angleterre? irez-vous?

--Pourquoi me dis-tu vous?

--Je vous demande si vous irez?

--Comment veux-tu que je fasse? dit-elle en joignant les mains.

--Ainsi vous irez?

--Si mon père y va?

--Ainsi, vous irez?

Cosette prit la main de Marius et l'étreignit sans répondre.

--C'est bon, dit Marius. Alors j'irai ailleurs.

Cosette sentit le sens de ce mot plus encore qu'elle ne le comprit. Elle

pâlit tellement que sa figure devint blanche dans l'obscurité. Elle

balbutia:

--Que veux-tu dire?

Marius la regarda, puis éleva lentement ses yeux vers le ciel et

répondit:

--Rien.

Quand sa paupière s'abaissa, il vit Cosette qui lui souriait. Le sourire

d'une femme qu'on aime a une clarté qu'on voit la nuit.

--Que nous sommes bêtes! Marius, j'ai une idée.

--Quoi?

--Pars si nous partons! Je te dirai où. Viens me rejoindre où je serai!

Marius était maintenant un homme tout à fait réveillé. Il était retombé

dans la réalité. Il cria à Cosette:

--Partir avec vous! es-tu folle? Mais il faut de l'argent, et je n'en ai

pas! Aller en Angleterre? Mais je dois maintenant, je ne sais pas, plus

de dix louis à Courfeyrac, un de mes amis que tu ne connais pas! Mais

j'ai un vieux chapeau qui ne vaut pas trois francs, j'ai un habit où il

manque des boutons par devant, ma chemise est toute déchirée; j'ai les

coudes percés, mes bottes prennent l'eau; depuis six semaines je n'y

pense plus, et je ne te l'ai pas dit. Cosette! je suis un misérable. Tu

ne me vois que la nuit, et tu me donnes ton amour; si tu me voyais le

jour, tu me donnerais un sou! Aller en Angleterre! Eh! je n'ai pas de

quoi payer le passeport!

Il se jeta contre un arbre qui était là, debout, les deux bras au-dessus

de sa tête, le front contre l'écorce, ne sentant ni le bois qui lui

écorchait la peau ni la fièvre qui lui martelait les tempes, immobile,

et prêt à tomber, comme la statue du désespoir.

Il demeura longtemps ainsi. On resterait l'éternité dans ces abîmes-là.

Enfin il se retourna. Il entendait derrière lui un petit bruit étouffé,

doux et triste.

C'était Cosette qui sanglotait.

Elle pleurait depuis plus de deux heures à côté de Marius qui songeait.

Il vint à elle, tomba à genoux, et, se prosternant lentement, il prit le

bout de son pied qui passait sous sa robe et le baisa.

Elle le laissa faire en silence. Il y a des moments où la femme accepte,

comme une déesse sombre et résignée, la religion de l'amour.

--Ne pleure pas, dit-il.

Elle murmura:

--Puisque je vais peut-être m'en aller, et que tu ne peux pas venir!

Lui reprit:

--M'aimes-tu?

Elle lui répondit en sanglotant ce mot du paradis qui n'est jamais plus

charmant qu'à travers les larmes:

--Je t'adore!

Il poursuivit avec un son de voix qui était une inexprimable caresse:

--Ne pleure pas. Dis, veux-tu faire cela pour moi de ne pas pleurer?

--M'aimes-tu, toi? dit-elle.

Il lui prit la main.

--Cosette, je n'ai jamais donné ma parole d'honneur à personne, parce

que ma parole d'honneur me fait peur. Je sens que mon père est à côté.

Eh bien, je te donne ma parole d'honneur la plus sacrée que, si tu t'en

vas, je mourrai.

Il y eut dans l'accent dont il prononça ces paroles une mélancolie si

solennelle et si tranquille que Cosette trembla. Elle sentit ce froid

que donne une chose sombre et vraie qui passe. De saisissement elle

cessa de pleurer.

--Maintenant écoute, dit-il. Ne m'attends pas demain.

--Pourquoi?

--Ne m'attends qu'après-demain.

--Oh! pourquoi?

--Tu verras.

--Un jour sans te voir! mais c'est impossible.

--Sacrifions un jour pour avoir peut-être toute la vie.

Et Marius ajouta à demi-voix et en aparté:

--C'est un homme qui ne change rien à ses habitudes, et il n'a jamais

reçu personne que le soir.

--De quel homme parles-tu? demanda Cosette.

--Moi? je n'ai rien dit.

--Qu'est-ce que tu espères donc?

--Attends jusqu'à après-demain.

--Tu le veux?

--Oui, Cosette.

Elle lui prit la tête dans ses deux mains, se haussant sur la pointe des

pieds pour être à sa taille, et cherchant à voir dans ses yeux son

espérance.

Marius reprit:

--J'y songe, il faut que tu saches mon adresse, il peut arriver des

choses, on ne sait pas, je demeure chez cet ami appelé Courfeyrac, rue

de la Verrerie, numéro 16.

Il fouilla dans sa poche, en tira un couteau-canif, et avec la lame

écrivit sur le plâtre du mur:

_16, rue de la Verrerie_.

Cosette cependant s'était remise à lui regarder dans les yeux.

--Dis-moi ta pensée. Marius, tu as une pensée. Dis-la-moi. Oh!

dis-la-moi pour que je passe une bonne nuit!

--Ma pensée, la voici: c'est qu'il est impossible que Dieu veuille nous

séparer. Attends-moi après-demain.

--Qu'est-ce que je ferai jusque-là? dit Cosette. Toi tu es dehors, tu

vas, tu viens. Comme c'est heureux, les hommes! Moi, je vais rester

toute seule. Oh! que je vais être triste! Qu'est-ce que tu feras donc

demain soir, dis?

--J'essayerai une chose.

--Alors je prierai Dieu et je penserai à toi d'ici là pour que tu

réussisses. Je ne te questionne plus, puisque tu ne veux pas. Tu es mon

maître. Je passerai ma soirée demain à chanter cette musique

_d'Euryanthe_ que tu aimes et que tu es venu entendre un soir derrière

mon volet. Mais après-demain tu viendras de bonne heure. Je t'attendrai

à la nuit, à neuf heures précises, je t'en préviens. Mon Dieu! que c'est

triste que les jours soient longs! Tu entends, à neuf heures sonnant je

serai dans le jardin.

--Et moi aussi.

Et sans se l'être dit, mus par la même pensée, entraînés par ces

courants électriques qui mettent deux amants en communication

continuelle, tous deux enivrés de volupté jusque dans leur douleur, ils

tombèrent dans les bras l'un de l'autre, sans s'apercevoir que leurs

lèvres s'étaient jointes pendant que leurs regards levés, débordant

d'extase et pleins de larmes, contemplaient les étoiles.

Quand Marius sortit, la rue était déserte. C'était le moment où Éponine

suivait les bandits jusque sur le boulevard.

Tandis que Marius rêvait, la tête appuyée contre l'arbre, une idée lui

avait traversé l'esprit; une idée, hélas! qu'il jugeait lui-même

insensée et impossible. Il avait pris un parti violent.

Chapitre VII

Le vieux coeur et le jeune coeur en présence

Le père Gillenormand avait à cette époque ses quatre-vingt-onze ans bien

sonnés. Il demeurait toujours avec mademoiselle Gillenormand rue des

Filles-du-Calvaire, nº 6, dans cette vieille maison qui était à lui.

C'était, on s'en souvient, un de ces vieillards antiques qui attendent

la mort tout droits, que l'âge charge sans les faire plier, et que le

chagrin même ne courbe pas.

Cependant, depuis quelque temps, sa fille disait: mon père baisse. Il ne

souffletait plus les servantes; il ne frappait plus de sa canne avec

autant de verve le palier de l'escalier quand Basque tardait à lui

ouvrir. La Révolution de Juillet l'avait à peine exaspéré pendant six

mois. Il avait vu presque avec tranquillité dans le _Moniteur_ cet

accouplement de mots: M. Humblot-Conté, pair de France. Le fait est que

le vieillard était rempli d'accablement. Il ne fléchissait pas, il ne se

rendait pas, ce n'était pas plus dans sa nature physique que dans sa

nature morale; mais il se sentait intérieurement défaillir. Depuis

quatre ans il attendait Marius, de pied ferme, c'est bien le mot, avec

la conviction que ce mauvais petit garnement sonnerait à la porte un

jour ou l'autre; maintenant il en venait, dans de certaines heures

mornes, à se dire que pour peu que Marius se fît encore attendre...--Ce

n'était pas la mort qui lui était insupportable, c'était l'idée que

peut-être il ne reverrait plus Marius. Ne plus revoir Marius, ceci

n'était pas entré un seul instant dans son cerveau jusqu'à ce jour; à

présent cette idée commençait à lui apparaître, et le glaçait.

L'absence, comme il arrive toujours dans les sentiments naturels et

vrais, n'avait fait qu'accroître son amour de grand-père pour l'enfant

ingrat qui s'en était allé comme cela. C'est dans les nuits de décembre,

par dix degrés de froid, qu'on pense le plus au soleil. M. Gillenormand

était ou se croyait, par-dessus tout incapable de faire un pas, lui

l'aïeul, vers son petit-fils;--je crèverais plutôt, disait-il. Il ne se

trouvait aucun tort, mais il ne songeait à Marius qu'avec un

attendrissement profond et le muet désespoir d'un vieux bonhomme qui

s'en va dans les ténèbres.

Il commençait à perdre ses dents, ce qui s'ajoutait à sa tristesse.

M. Gillenormand, sans pourtant se l'avouer à lui-même, car il en eut été

furieux et honteux, n'avait jamais aimé une maîtresse comme il aimait

Marius.

Il avait fait placer dans sa chambre, devant le chevet de son lit, comme

la première chose qu'il voulait voir en s'éveillant, un ancien portrait

de son autre fille, celle qui était morte, madame Pontmercy, portrait

fait lorsqu'elle avait dix-huit ans. Il regardait sans cesse ce

portrait. Il lui arriva un jour de dire en le considérant:

--Je trouve qu'il lui ressemble.

--À ma soeur? reprit mademoiselle Gillenormand. Mais oui.

Le vieillard ajouta:

--Et à lui aussi.

Une fois, comme il était assis, les deux genoux l'un contre l'autre et

l'oeil presque fermé, dans une posture d'abattement, sa fille se risqua

à lui dire:

--Mon père, est-ce que vous en voulez toujours autant?...

Elle s'arrêta, n'osant aller plus loin.

--À qui? demanda-t-il.

--À ce pauvre Marius?

Il souleva sa vieille tête, posa son poing amaigri et ridé sur la table,

et cria de son accent le plus irrité et le plus vibrant:

--Pauvre Marius, vous dites! Ce monsieur est un drôle, un mauvais gueux,

un petit vaniteux ingrat, sans coeur, sans âme, un orgueilleux, un

méchant homme!

Et il se détourna pour que sa fille ne vît pas une larme qu'il avait

dans les yeux.

Trois jours après, il sortit d'un silence qui durait depuis quatre

heures pour dire à sa fille à brûle-pourpoint:

--J'avais eu l'honneur de prier mademoiselle Gillenormand de ne jamais

m'en parler.

La tante Gillenormand renonça à toute tentative et porta ce diagnostic

profond:--Mon père n'a jamais beaucoup aimé ma soeur depuis sa sottise.

Il est clair qu'il déteste Marius.

«Depuis sa sottise», signifiait: depuis qu'elle avait épousé le colonel.

Du reste, comme on a pu le conjecturer, mademoiselle Gillenormand avait

échoué dans sa tentative de substituer son favori, l'officier de

lanciers, à Marius. Le remplaçant Théodule n'avait point réussi. M.

Gillenormand n'avait pas accepté le quiproquo. Le vide du coeur ne

s'accommode point d'un bouche-trou. Théodule, de son côté, tout en

flairant l'héritage, répugnait à la corvée de plaire. Le bonhomme

ennuyait le lancier, et le lancier choquait le bonhomme. Le lieutenant

Théodule était gai sans doute, mais bavard; frivole, mais vulgaire; bon

vivant, mais de mauvaise compagnie; il avait des maîtresses, c'est vrai,

et il en parlait beaucoup, c'est vrai encore; mais il en parlait mal.

Toutes ses qualités avaient un défaut. M. Gillenormand était excédé de

l'entendre conter les bonnes fortunes quelconques qu'il avait autour de

sa caserne, rue de Babylone. Et puis le lieutenant Gillenormand venait

quelquefois en uniforme avec la cocarde tricolore. Ceci le rendait tout

bonnement impossible. Le père Gillenormand avait fini par dire à sa

fille:--J'en ai assez, du Théodule. J'ai peu de goût pour les gens de

guerre en temps de paix. Reçois-les si tu veux. Je ne sais pas si je

n'aime pas mieux encore les sabreurs que les traîneurs de sabre. Le

cliquetis des lames dans la bataille est moins misérable, après tout,

que le tapage des fourreaux sur le pavé. Et puis, se cambrer comme un

matamore et se sangler comme une femmelette, avoir un corset sous une

cuirasse, c'est être ridicule deux fois. Quand on est un véritable

homme, on se tient à égale distance de la fanfaronnade et de la

mièvrerie. Ni fier-à-bras, ni joli coeur. Garde ton Théodule pour toi.

Sa fille eut beau lui dire:--C'est pourtant votre petit-neveu,--il se

trouva que M. Gillenormand, qui était grand-père jusqu'au bout des

ongles, n'était pas grand-oncle du tout.

Au fond, comme il avait de l'esprit et qu'il comparait, Théodule n'avait

servi qu'à lui faire mieux regretter Marius.

Un soir, c'était le 4 juin, ce qui n'empêchait pas que le père

Gillenormand n'eût un très bon feu dans sa cheminée, il avait congédié

sa fille qui cousait dans la pièce voisine. Il était seul dans sa

chambre à bergerades, les pieds sur ses chenets, à demi enveloppé dans

son vaste paravent de Coromandel à neuf feuilles, accoudé à sa table où

brûlaient deux bougies sous un abat-jour vert, englouti dans son

fauteuil de tapisserie, un livre à la main, mais ne lisant pas. Il était

vêtu, selon sa mode, en _incroyable_, et ressemblait à un antique

portrait de Garat. Cela l'eût fait suivre dans les rues, mais sa fille

le couvrait toujours, lorsqu'il sortait, d'une vaste douillette

d'évêque, qui cachait ses vêtements. Chez lui, excepté pour se lever et

se coucher, il ne portait jamais de robe de chambre.--_Cela donne l'air

vieux_, disait-il.

Le père Gillenormand songeait à Marius amoureusement et amèrement, et,

comme d'ordinaire, l'amertume dominait. Sa tendresse aigrie finissait

toujours par bouillonner et par tourner en indignation. Il en était à ce

point où l'on cherche à prendre son parti et à accepter ce qui déchire.

Il était en train de s'expliquer qu'il n'y avait maintenant plus de

raison pour que Marius revînt, que s'il avait dû revenir, il l'aurait

déjà fait, qu'il fallait y renoncer. Il essayait de s'habituer à l'idée

que c'était fini, et qu'il mourrait sans revoir «ce monsieur». Mais

toute sa nature se révoltait; sa vieille paternité n'y pouvait

consentir.--Quoi! disait-il, c'était son refrain douloureux, il ne

reviendra pas!--Sa tête chauve était tombée sur sa poitrine, et il

fixait vaguement sur la cendre de son foyer un regard lamentable et

irrité.

Au plus profond de cette rêverie, son vieux domestique, Basque, entra et

demanda:

--Monsieur peut-il recevoir monsieur Marius?

Le vieillard se dressa sur son séant, blême et pareil à un cadavre qui

se lève sous une secousse galvanique. Tout son sang avait reflué à son

coeur. Il bégaya:

--Monsieur Marius quoi?

--Je ne sais pas, répondit Basque intimidé et décontenancé par l'air du

maître, je ne l'ai pas vu. C'est Nicolette qui vient de me dire: Il y a

là un jeune homme, dites que c'est monsieur Marius.

Le père Gillenormand balbutia à voix basse:

--Faites entrer.

Et il resta dans la même attitude, la tête branlante, l'oeil fixé sur la

porte. Elle se rouvrit. Un jeune homme entra. C'était Marius.

Marius s'arrêta à la porte comme attendant qu'on lui dît d'entrer.

Son vêtement presque misérable ne s'apercevait pas dans l'obscurité que

faisait l'abat-jour. On ne distinguait que son visage calme et grave,

mais étrangement triste.

Le père Gillenormand, hébété de stupeur et de joie, resta quelques

instants sans voir autre chose qu'une clarté comme lorsqu'on est devant

une apparition. Il était prêt à défaillir; il apercevait Marius à

travers un éblouissement. C'était bien lui, c'était bien Marius!

Enfin! après quatre ans! Il le saisit, pour ainsi dire, tout entier d'un

coup d'oeil. Il le trouva beau, noble, distingué, grandi, homme fait,

l'attitude convenable, l'air charmant. Il eut envie d'ouvrir ses bras,

de l'appeler, de se précipiter, ses entrailles se fondirent en

ravissement, les paroles affectueuses le gonflaient et débordaient de sa

poitrine; enfin toute cette tendresse se fit jour et lui arriva aux

lèvres, et par le contraste qui était le fond de sa nature, il en sortit

une dureté. Il dit brusquement:

--Qu'est-ce que vous venez faire ici?

Marius répondit avec embarras:

--Monsieur....

M. Gillenormand eût voulu que Marius se jetât dans ses bras. Il fut

mécontent de Marius et de lui-même. Il sentit qu'il était brusque et que

Marius était froid. C'était pour le bonhomme une insupportable et

irritante anxiété de se sentir si tendre et si éploré au dedans et de ne

pouvoir être que dur au dehors. L'amertume lui revint. Il interrompit

Marius avec un accent bourru:

--Alors pourquoi venez-vous?

Cet «alors» signifiait: _si vous ne venez pas m'embrasser_. Marius

regarda son aïeul à qui la pâleur faisait un visage de marbre.

--Monsieur....

Le vieillard reprit d'une voix sévère:

--Venez-vous me demander pardon? avez-vous reconnu vos torts?

Il croyait mettre Marius sur la voie et que «l'enfant» allait fléchir.

Marius frissonna; c'était le désaveu de son père qu'on lui demandait; il

baissa les yeux et répondit:

--Non, monsieur.

--Et alors, s'écria impétueusement le vieillard avec une douleur

poignante et pleine de colère, qu'est-ce que vous me voulez?

Marius joignit les mains, fit un pas et dit d'une voix faible et qui

tremblait:

--Monsieur, ayez pitié de moi.

Ce mot remua M. Gillenormand; dit plus tôt, il l'eût attendri, mais il

venait trop tard. L'aïeul se leva; il s'appuyait sur sa canne de ses

deux mains, ses lèvres étaient blanches, son front vacillait, mais sa

haute taille dominait Marius incliné.

--Pitié de vous, monsieur! C'est l'adolescent qui demande de la pitié au

vieillard de quatre-vingt-onze ans! Vous entrez dans la vie, j'en sors;

vous allez au spectacle, au bal, au café, au billard, vous avez de

l'esprit, vous plaisez aux femmes, vous êtes joli garçon; moi je crache

en plein été sur mes tisons; vous êtes riche des seules richesses qu'il

y ait, moi j'ai toutes les pauvretés de la vieillesse, l'infirmité,

l'isolement! vous avez vos trente-deux dents, un bon estomac, l'oeil

vif, la force, l'appétit, la santé, la gaîté, une forêt de cheveux

noirs; moi je n'ai même plus de cheveux blancs, j'ai perdu mes dents, je

perds mes jambes, je perds la mémoire, il y a trois noms de rues que je

confonds sans cesse, la rue Charlot, la rue du Chaume et la rue

Saint-Claude, j'en suis là; vous avez devant vous tout l'avenir plein de

soleil, moi je commence à n'y plus voir goutte, tant j'avance dans la

nuit; vous êtes amoureux, Ça va sans dire, moi, je ne suis aimé de

personne au monde, et vous me demandez de la pitié! Parbleu, Molière a

oublié ceci. Si c'est comme cela que vous plaisantez au palais,

messieurs les avocats, je vous fais mon sincère compliment. Vous êtes

drôles.

Et l'octogénaire reprit d'une voix courroucée et grave:

--Ah çà, qu'est-ce que vous me voulez?

--Monsieur, dit Marius, je sais que ma présence vous déplaît, mais je

viens seulement pour vous demander une chose, et puis je vais m'en aller

tout de suite.

Vous êtes un sot! dit le vieillard. Qui est-ce qui vous dit de vous en

aller?

Ceci était la traduction de cette parole tendre qu'il avait au fond du

coeur: _Mais demande-moi donc pardon! Jette-toi donc à mon cou_! M.

Gillenormand sentait que Marius allait dans quelques instants le

quitter, que son mauvais accueil le rebutait, que sa dureté le chassait,

il se disait tout cela, et sa douleur s'en accroissait, et comme sa

douleur se tournait immédiatement en colère, sa dureté en augmentait. Il

eût voulu que Marius comprît, et Marius ne comprenait pas; ce qui

rendait le bonhomme furieux. Il reprit:

--Comment! vous m'avez manqué, à moi, votre grand-père, vous avez quitté

ma maison pour aller on ne sait où, vous avez désolé votre tante, vous

avez été, cela se devine, c'est plus commode, mener la vie de garçon,

faire le muscadin, rentrer à toutes les heures, vous amuser, vous ne

m'avez pas donné signe de vie, vous avez fait des dettes sans même me

dire de les payer, vous vous êtes fait casseur de vitres et tapageur,

et, au bout de quatre ans, vous venez chez moi, et vous n'avez pas autre

chose à me dire que cela!

Cette façon violente de pousser le petit-fils à la tendresse ne

produisit que le silence de Marius. M. Gillenormand croisa les bras,

geste qui, chez lui, était particulièrement impérieux, et apostropha

Marius amèrement:

--Finissons. Vous venez me demander quelque chose, dites-vous? Eh bien

quoi? qu'est-ce? Parlez.

--Monsieur, dit Marius avec le regard d'un homme qui sent qu'il va

tomber dans un précipice, je viens vous demander la permission de me

marier.

M. Gillenormand sonna. Basque entr'ouvrit la porte.

--Faites venir ma fille.

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 18 / 30 段