Aimer remplace presque penser. L'amour est un ardent oubli du reste.

Demandez donc de la logique à la passion. Il n'y a pas plus

d'enchaînement logique absolu dans le coeur humain qu'il n'y a de figure

géométrique parfaite dans la mécanique céleste. Pour Cosette et Marius

rien n'existait plus que Marius et Cosette. L'univers autour d'eux était

tombé dans un trou. Ils vivaient dans une minute d'or. Il n'y avait rien

devant, rien derrière. C'est à peine si Marius songeait que Cosette

avait un père. Il y avait dans son cerveau l'effacement de

l'éblouissement. De quoi donc parlaient-ils, ces amants? On l'a vu, des

fleurs, des hirondelles, du soleil couchant, du lever de la lune, de

toutes les choses importantes. Ils s'étaient dit tout, excepté tout. Le

tout des amoureux, c'est le rien. Mais le père, les réalités, ce bouge,

ces bandits, cette aventure, à quoi bon? et était-il bien sûr que ce

cauchemar eût existé? On était deux, on s'adorait, il n'y avait que

cela. Toute autre chose n'était pas. Il est probable que cet

évanouissement de l'enfer derrière nous est inhérent à l'arrivée au

paradis. Est-ce qu'on a vu des démons? est-ce qu'il y en a? est-ce qu'on

a tremblé? est-ce qu'on a souffert? On n'en sait plus rien. Une nuée

rose est là-dessus.

Donc ces deux êtres vivaient ainsi, très haut, avec toute

l'invraisemblance qui est dans la nature; ni au nadir, ni au zénith,

entre l'homme et le séraphin, au-dessus de la fange, au-dessous de

l'éther, dans le nuage; à peine os et chair, âme et extase de la tête

aux pieds; déjà trop sublimés pour marcher à terre, encore trop chargés

d'humanité pour disparaître dans le bleu, en suspension comme des atomes

qui attendent le précipité; en apparence hors du destin; ignorant cette

ornière, hier, aujourd'hui, demain; émerveillés, pâmés, flottants, par

moments, assez allégés pour la fuite dans l'infini; presque prêts à

l'envolement éternel.

Ils dormaient éveillés dans ce bercement. Ô léthargie splendide du réel

accablé d'idéal!

Quelquefois, si belle que fût Cosette, Marius fermait les yeux devant

elle. Les yeux fermés, c'est la meilleure manière de regarder l'âme.

Marius et Cosette ne se demandaient pas où cela les conduirait. Ils se

regardaient comme arrivés. C'est une étrange prétention des hommes de

vouloir que l'amour conduise quelque part.

Chapitre III

Commencement d'ombre

Jean Valjean, lui, ne se doutait de rien.

Cosette, un peu moins rêveuse que Marius, était gaie, et cela suffisait

à Jean Valjean pour être heureux. Les pensées que Cosette avait, ses

préoccupations tendres, l'image de Marius qui lui remplissait l'âme,

n'ôtaient rien à la pureté incomparable de son beau front chaste et

souriant. Elle était dans l'âge où la vierge porte son amour comme

l'ange porte son lys. Jean Valjean était donc tranquille. Et puis, quand

deux amants s'entendent, cela va toujours très bien, le tiers quelconque

qui pourrait troubler leur amour est maintenu dans un parfait

aveuglement par un petit nombre de précautions toujours les mêmes pour

tous les amoureux. Ainsi jamais d'objections de Cosette à Jean Valjean.

Voulait-il promener? Oui, mon petit père. Voulait-il rester? Très bien.

Voulait-il passer la soirée près de Cosette? Elle était ravie. Comme il

se retirait toujours à dix heures du soir, ces fois-là Marius ne venait

au jardin que passé cette heure, lorsqu'il entendait de la rue Cosette

ouvrir la porte-fenêtre du perron. Il va sans dire que le jour on ne

rencontrait jamais Marius. Jean Valjean ne songeait même plus que Marius

existât. Une fois seulement, un matin, il lui arriva de dire à

Cosette:--Tiens, comme tu as du blanc derrière le dos! La veille au

soir, Marius, dans un transport, avait pressé Cosette contre le mur.

La vieille Toussaint, qui se couchait de bonne heure, ne songeait qu'à

dormir une fois sa besogne faite, et ignorait tout comme Jean Valjean.

Jamais Marius ne mettait le pied dans la maison. Quand il était avec

Cosette, ils se cachaient dans un enfoncement près du perron afin de ne

pouvoir être vus ni entendus de la rue, et s'asseyaient là, se

contentant souvent, pour toute conversation, de se presser les mains

vingt fois par minute en regardant les branches des arbres. Dans ces

instants-là, le tonnerre fût tombé à trente pas d'eux qu'ils ne s'en

fussent pas doutés, tant la rêverie de l'un s'absorbait et plongeait

profondément dans la rêverie de l'autre.

Puretés limpides. Heures toutes blanches; presque toutes pareilles. Ce

genre d'amours-là est une collection de feuilles de lys et de plumes de

colombe.

Tout le jardin était entre eux et la rue. Chaque fois que Marius entrait

ou sortait, il rajustait soigneusement le barreau de la grille de

manière qu'aucun dérangement ne fût visible.

Il s'en allait habituellement vers minuit, et s'en retournait chez

Courfeyrac. Courfeyrac disait à Bahorel:

--Croirais-tu? Marius rentre à présent à des une heure du matin!

Bahorel répondait:

--Que veux-tu? il y a toujours un pétard dans un séminariste.

Par moments Courfeyrac croisait les bras, prenait un air sérieux, et

disait à Marius:

--Vous vous dérangez, jeune homme!

Courfeyrac, homme pratique, ne prenait pas en bonne part ce reflet d'un

paradis invisible sur Marius; il avait peu l'habitude des passions

inédites, il s'en impatientait, et il faisait par instants à Marius des

sommations de rentrer dans le réel.

Un matin, il lui jeta cette admonition:

--Mon cher, tu me fais l'effet pour le moment d'être situé dans la lune,

royaume du rêve, province de l'illusion, capitale Bulle de Savon.

Voyons, sois bon enfant, comment s'appelle-t-elle?

Mais rien ne pouvait «faire parler» Marius. On lui eût arraché les

ongles plutôt qu'une des trois syllabes sacrées dont se composait ce nom

ineffable, _Cosette_. L'amour vrai est lumineux comme l'aurore et

silencieux comme la tombe. Seulement il y avait, pour Courfeyrac, ceci

de changé en Marius, qu'il avait une taciturnité rayonnante.

Pendant ce doux mois de mai Marius et Cosette connurent ces immenses

bonheurs:

Se quereller et se dire vous, uniquement pour mieux se dire tu ensuite;

Se parler longuement, et dans les plus minutieux détails, de gens qui ne

les intéressaient pas le moins du monde; preuve de plus que, dans ce

ravissant opéra qu'on appelle l'amour, le libretto n'est presque rien;

Pour Marius, écouter Cosette parler chiffons;

Pour Cosette, écouter Marius parler politique;

Entendre, genou contre genou, rouler les voitures rue de Babylone;

Considérer la même planète dans l'espace ou le même ver luisant dans

l'herbe;

Se taire ensemble; douceur plus grande encore que causer;

Etc., etc.

Cependant diverses complications approchaient.

Un soir, Marius s'acheminait au rendez-vous par le boulevard des

Invalides; il marchait habituellement le front baissé; comme il allait

tourner l'angle de la rue Plumet, il entendit qu'on disait tout près de

lui:

--Bonsoir, monsieur Marius.

Il leva la tête, et reconnut Éponine.

Cela lui fit un effet singulier. Il n'avait pas songé une seule fois à

cette fille depuis le jour où elle l'avait amené rue Plumet, il ne

l'avait point revue, et elle lui était complètement sortie de l'esprit.

Il n'avait que des motifs de reconnaissance pour elle, il lui devait son

bonheur présent, et pourtant il lui était gênant de la rencontrer.

C'est une erreur de croire que la passion, quand elle est heureuse et

pure, conduit l'homme à un état de perfection; elle le conduit

simplement, nous l'avons constaté, à un état d'oubli. Dans cette

situation, l'homme oublie d'être mauvais, mais il oublie aussi d'être

bon. La reconnaissance, le devoir, les souvenirs essentiels et

importuns, s'évanouissent. En tout autre temps Marius eût été bien autre

pour Éponine. Absorbé par Cosette, il ne s'était même pas clairement

rendu compte que cette Éponine s'appelait Éponine Thénardier, et qu'elle

portait un nom écrit dans le testament de son père, ce nom pour lequel

il se serait, quelques mois auparavant, si ardemment dévoué. Nous

montrons Marius tel qu'il était. Son père lui-même disparaissait un peu

dans son âme sous la splendeur de son amour.

Il répondit avec quelque embarras:

--Ah! c'est vous, Éponine?

--Pourquoi me dites-vous vous? Est-ce que je vous ai fait quelque chose?

--Non, répondit-il.

Certes, il n'avait rien contre elle. Loin de là. Seulement, il sentait

qu'il ne pouvait faire autrement, maintenant qu'il disait tu à Cosette,

que de dire vous à Éponine.

Comme il se taisait, elle s'écria:

--Dites donc....

Puis elle s'arrêta. Il semblait que les paroles manquaient à cette

créature autrefois si insouciante et si hardie. Elle essaya de sourire

et ne put. Elle reprit:

--Eh bien!...

Puis elle se tut encore et resta les yeux baissés.

--Bonsoir, monsieur Marius, dit-elle tout à coup brusquement, et elle

s'en alla.

Chapitre IV

Cab roule en anglais et jappe en argot

Le lendemain, c'était le 3 juin, le 3 juin 1832, date qu'il faut

indiquer à cause des événements graves qui étaient à cette époque

suspendus sur l'horizon de Paris à l'état de nuages chargés, Marius à la

nuit tombante suivait le même chemin que la veille avec les mêmes

pensées de ravissement dans le coeur, lorsqu'il aperçut, entre les

arbres du boulevard, Éponine qui venait à lui. Deux jours de suite,

c'était trop. Il se détourna vivement, quitta le boulevard, changea de

route, et s'en alla rue Plumet par la rue Monsieur.

Cela fit qu'Éponine le suivit jusqu'à la rue Plumet, chose qu'elle

n'avait point faite encore. Elle s'était contentée jusque-là de

l'apercevoir à son passage sur le boulevard sans même chercher à le

rencontrer. La veille seulement, elle avait essayé de lui parler.

Éponine le suivit donc, sans qu'il s'en doutât. Elle le vit déranger le

barreau de la grille, et se glisser dans le jardin.

--Tiens! dit-elle, il entre dans la maison!

Elle s'approcha de la grille, tâta les barreaux l'un après l'autre et

reconnut facilement celui que Marius avait dérangé.

Elle murmura à demi-voix, avec un accent lugubre:

--Pas de ça, Lisette!

Elle s'assit sur le soubassement de la grille, tout à côté du barreau,

comme si elle le gardait. C'était précisément le point où la grille

venait toucher le mur voisin. Il y avait là un angle obscur où Éponine

disparaissait entièrement.

Elle demeura ainsi plus d'une heure sans bouger et sans souffler, en

proie à ses idées.

Vers dix heures du soir, un des deux ou trois passants de la rue Plumet,

vieux bourgeois attardé qui se hâtait dans ce lieu désert et mal famé,

côtoyant la grille du jardin, et arrivé à l'angle que la grille faisait

avec le mur, entendit une voix sourde et menaçante qui disait:

--Je ne m'étonne plus s'il vient tous les soirs!

Le passant promena ses yeux autour de lui, ne vit personne, n'osa pas

regarder dans ce coin noir et eut grand'peur. Il doubla le pas.

Ce passant eut raison de se hâter, car, très peu d'instants après, six

hommes qui marchaient séparés et à quelque distance les uns des autres,

le long des murs, et qu'on eût pu prendre pour une patrouille grise,

entrèrent dans la rue Plumet.

Le premier qui arriva à la grille du jardin s'arrêta, et attendit les

autres; une seconde après, ils étaient tous les six réunis.

Ces hommes se mirent à parler à voix basse.

--C'est icicaille, dit l'un d'eux.

--Y a-t-il un cab dans le jardin? demanda un autre.

--Je ne sais pas. En tout cas j'ai levé une boulette que nous lui ferons

morfiler.

--As-tu du mastic pour frangir la vanterne?

--Oui.

--La grille est vieille, reprit un cinquième qui avait une voix de

ventriloque.

--Tant mieux, dit le second qui avait parlé. Elle ne criblera pas tant

sous la bastringue et ne sera pas si dure à faucher.

Le sixième, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, se mit à visiter la

grille comme avait fait Éponine une heure auparavant, empoignant

successivement chaque barreau et les ébranlant avec précaution. Il

arriva ainsi au barreau que Marius avait descellé. Comme il allait

saisir ce barreau, une main sortant brusquement de l'ombre s'abattit sur

son bras, il se sentit vivement repoussé par le milieu de la poitrine,

et une voix enrouée lui dit sans crier:

--Il y a un cab.

En même temps il vit une fille pâle debout devant lui.

L'homme eut cette commotion que donne toujours l'inattendu. Il se

hérissa hideusement; rien n'est formidable à voir comme les bêtes

féroces inquiètes; leur air effrayé est effrayant. Il recula, et bégaya:

--Quelle est cette drôlesse?

--Votre fille.

C'était en effet Éponine qui parlait à Thénardier.

À l'apparition d'Éponine, les cinq autres, c'est-à-dire Claquesous,

Gueulemer, Babet, Montparnasse et Brujon, s'étaient approchés sans

bruit, sans précipitation, sans dire une parole, avec la lenteur

sinistre propre à ces hommes de nuit.

On leur distinguait je ne sais quels hideux outils à la main. Gueulemer

tenait une de ces pinces courbes que les rôdeurs appellent fanchons.

--Ah çà, qu'est-ce que tu fais là? qu'est-ce que tu nous veux? es-tu

folle? s'écria Thénardier, autant qu'on peut s'écrier en parlant bas.

Qu'est-ce que tu viens nous empêcher de travailler?

Éponine se mit à rire et lui sauta au cou.

--Je suis là, mon petit père, parce que je suis là. Est-ce qu'il n'est

pas permis de s'asseoir sur les pierres, à présent? C'est vous qui ne

devriez pas y être. Qu'est-ce que vous venez y faire, puisque c'est un

biscuit? Je l'avais dit à Magnon. Il n'y a rien à faire ici. Mais

embrassez-moi donc, mon bon petit père! Comme il y a longtemps que je ne

vous ai vu! Vous êtes dehors, donc?

Le Thénardier essaya de se débarrasser des bras d'Éponine et grommela:

--C'est bon. Tu m'as embrassé. Oui, je suis dehors. Je ne suis pas

dedans. À présent, va-t'en.

Mais Éponine ne lâchait pas prise et redoublait ses caresses.

--Mon petit père, comment avez-vous donc fait? Il faut que vous ayez

bien de l'esprit pour vous être tiré de là.

Contez-moi ça! Et ma mère? où est ma mère? Donnez-moi donc des nouvelles

de maman.

Thénardier répondit:

--Elle va bien, je ne sais pas, laisse-moi, je te dis va-t'en.

--Je ne veux pas m'en aller justement, fit Éponine avec une minauderie

d'enfant gâté, vous me renvoyez que voilà quatre mois que je ne vous ai

vu et que j'ai à peine eu le temps de vous embrasser.

Et elle reprit son père par le cou.

--Ah çà mais, c'est bête! dit Babet.

--Dépêchons! dit Gueulemer, les coqueurs peuvent passer.

La voix de ventriloque scanda ce distique:

_Nous n'sommes pas le jour de l'an,_

_À bécoter papa maman._

Éponine se tourna vers les cinq bandits.

--Tiens, C'est monsieur Brujon.--Bonjour, monsieur Babet. Bonjour,

monsieur Claquesous.--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, monsieur

Gueulemer?--Comment ça va, Montparnasse?

--Si, on te reconnaît! fit Thénardier. Mais bonjour, bonsoir, au large!

laisse-nous tranquilles.

--C'est l'heure des renards, et pas des poules, dit Montparnasse.

--Tu vois bien que nous avons à goupiner icigo, ajouta Babet.

Éponine prit la main de Montparnasse.

--Prends garde! dit-il, tu vas te couper, j'ai un lingre ouvert.

--Mon petit Montparnasse, répondit Éponine très doucement, il faut avoir

confiance dans les gens. Je suis la fille de mon père peut-être.

Monsieur Babet, monsieur Gueulemer, c'est moi qu'on a chargée d'éclairer

l'affaire.

Il est remarquable qu'Éponine ne parlait pas argot. Depuis qu'elle

connaissait Marius, cette affreuse langue lui était devenue impossible.

Elle pressa dans sa petite main osseuse et faible comme la main d'un

squelette les gros doigts rudes de Gueulemer et continua:

--Vous savez bien que je ne suis pas sotte. Ordinairement on me croit.

Je vous ai rendu service dans les occasions. Eh bien, j'ai pris des

renseignements, vous vous exposeriez inutilement, voyez-vous. Je vous

jure qu'il n'y a rien à faire dans cette maison-ci.

--Il y a des femmes seules, dit Gueulemer.

--Non. Les personnes sont déménagées.

--Les chandelles ne le sont pas, toujours! fit Babet.

Et il montra à Éponine, à travers le haut des arbres, une lumière qui se

promenait dans la mansarde du pavillon. C'était Toussaint qui avait

veillé pour étendre du linge à sécher.

Éponine tenta un dernier effort.

--Eh bien, dit-elle, c'est du monde très pauvre, et une baraque où ils

n'ont pas le sou.

--Va-t'en au diable! cria Thénardier. Quand nous aurons retourné la

maison, et que nous aurons mis la cave en haut et le grenier en bas,

nous te dirons ce qu'il y a dedans, et si ce sont des balles, des ronds

ou des broques.

Et il la poussa pour passer outre.

--Mon bon ami monsieur Montparnasse, dit Éponine, je vous en prie, vous

qui êtes bon enfant, n'entrez pas!

--Prends donc garde, tu vas te couper! répliqua Montparnasse.

Thénardier reprit avec l'accent décisif qu'il avait:

--Décampe, la fée, et laisse les hommes faire leurs affaires.

Éponine lâcha la main de Montparnasse qu'elle avait ressaisie, et dit:

--Vous voulez donc entrer dans cette maison?

--Un peu! fit le ventriloque en ricanant.

Alors elle s'adossa à la grille, fit face aux six bandits armés

jusqu'aux dents et à qui la nuit donnait des visages de démons, et dit

d'une voix ferme et basse:

--Eh bien, moi, je ne veux pas.

Ils s'arrêtèrent stupéfaits. Le ventriloque pourtant acheva son

ricanement. Elle reprit:

--Les amis! écoutez bien. Ce n'est pas ça. Maintenant je parle. D'abord,

si vous entrez dans ce jardin, si vous touchez à cette grille, je crie,

je cogne aux portes, je réveille le monde, je vous fais empoigner tous

les six, j'appelle les sergents de ville.

--Elle le ferait, dit Thénardier bas à Brujon et au ventriloque.

Elle secoua la tête et ajouta:

--À commencer par mon père.

Thénardier s'approcha.

--Pas si près, bonhomme! dit-elle.

Il recula en grommelant dans ses dents:--Mais qu'est-ce qu'elle a donc?

Et il ajouta:

--Chienne!

Elle se mit à rire d'une façon terrible.

--Comme vous voudrez, vous n'entrerez pas. Je ne suis pas la fille au

chien, puisque je suis la fille au loup. Vous êtes six, qu'est-ce que

cela me fait? Vous êtes des hommes. Eh bien, je suis une femme. Vous ne

me faites pas peur, allez. Je vous dis que vous n'entrerez pas dans

cette maison, parce que cela ne me plaît pas. Si vous approchez,

j'aboie. Je vous l'ai dit, le cab c'est moi. Je me fiche pas mal de

vous. Passez votre chemin, vous m'ennuyez! Allez où vous voudrez, mais

ne venez pas ici, je vous le défends! Vous à coups de couteau, moi à

coups de savate, ça m'est égal, avancez donc!

Elle fit un pas vers les bandits, elle était effrayante, elle se remit à

rire.

--Pardine! je n'ai pas peur. Cet été, j'aurai faim, cet hiver, j'aurai

froid. Sont-ils farces, ces bêtas d'hommes de croire qu'ils font peur à

une fille! De quoi! peur? Ah ouiche, joliment! Parce que vous avez des

chipies de maîtresses qui se cachent sous le lit quand vous faites la

grosse voix, voilà-t-il pas. Moi je n'ai peur de rien!

Elle appuya sur Thénardier son regard fixe, et dit:

--Pas même de vous, mon père!

Puis elle poursuivit en promenant sur les bandits ses sanglantes

prunelles de spectre:

--Qu'est-ce que ça me fait à moi qu'on me ramasse demain rue Plumet sur

le pavé, tuée à coups de surin par mon père, ou bien qu'on me trouve

dans un an dans les filets de Saint-Cloud ou à l'île des Cygnes au

milieu des vieux bouchons pourris et des chiens noyés!

Force lui fut de s'interrompre, une toux sèche la prit, son souffle

sortait comme un râle de sa poitrine étroite et débile.

Elle reprit:

--Je n'ai qu'à crier, on vient, patatras. Vous êtes six; moi je suis

tout le monde.

Thénardier fit un mouvement vers elle.

--Prochez pas cria-t-elle.

Il s'arrêta, et lui dit avec douceur:

--Eh bien non. Je n'approcherai pas, mais ne parle pas si haut. Ma

fille, tu veux donc nous empêcher de travailler? Il faut pourtant que

nous gagnions notre vie. Tu n'as donc plus d'amitié pour ton père?

--Vous m'embêtez, dit Éponine.

--Il faut pourtant que nous vivions, que nous mangions....

--Crevez.

Cela dit, elle s'assit sur le soubassement de la grille en chantonnant:

_Mon bras si dodu,_

_Ma jambe bien faite,_

_Et le temps perdu._

Elle avait le coude sur le genou et le menton dans sa main, et elle

balançait son pied d'un air d'indifférence. Sa robe trouée laissait voir

ses clavicules maigres. Le réverbère voisin éclairait son profil et son

attitude. On ne pouvait rien voir de plus résolu et de plus surprenant.

Les six escarpes, interdits et sombres d'être tenus en échec par une

fille, allèrent sous l'ombre portée de la lanterne et tinrent conseil

avec des haussements d'épaule humiliés et furieux.

Elle cependant les regardait d'un air paisible et farouche.

--Elle a quelque chose, dit Babet. Une raison. Est-ce qu'elle est

amoureuse du cab? C'est pourtant dommage de manquer ça. Deux femmes, un

vieux qui loge dans une arrière-cour; il y a des rideaux pas mal aux

fenêtres. Le vieux doit être un guinal. Je crois l'affaire bonne.

--Eh bien, entrez, vous autres, s'écria Montparnasse. Faites l'affaire.

Je resterai là avec la fille, et si elle bronche....

Il fit reluire au réverbère le couteau qu'il tenait ouvert dans sa

manche.

Thénardier ne disait mot et semblait prêt à ce qu'on voudrait.

Brujon, qui était un peu oracle et qui avait, comme on sait, «donné

l'affaire», n'avait pas encore parlé. Il paraissait pensif. Il passait

pour ne reculer devant rien, et l'on savait qu'il avait un jour

dévalisé, rien que par bravade, un poste de sergents de ville. En outre

il faisait des vers et des chansons, ce qui lui donnait une grande

autorité.

Babet le questionna.

--Tu ne dis rien, Brujon?

Brujon resta encore un instant silencieux, puis il hocha la tête de

plusieurs façons variées, et se décida enfin à élever la voix.

--Voici: j'ai rencontré ce matin deux moineaux qui se battaient; ce

soir, je me cogne à une femme qui querelle. Tout ça est mauvais.

Allons-nous-en.

Ils s'en allèrent.

Tout en s'en allant, Montparnasse murmura:

--C'est égal, si on avait voulu, j'aurais donné le coup de pouce.

Babet lui répondit:

--Moi pas. Je ne tape pas une dame.

Au coin de la rue, ils s'arrêtèrent et échangèrent à voix sourde ce

dialogue énigmatique:

--Où irons-nous coucher ce soir?

--Sous Pantin.

--As-tu sur toi la clef de la grille, Thénardier?

--Pardi.

Éponine, qui ne les quittait pas des yeux, les vit reprendre le chemin

par où ils étaient venus. Elle se leva et se mit à ramper derrière eux

le long des murailles et des maisons. Elle les suivit ainsi jusqu'au

boulevard. Là, ils se séparèrent, et elle vit ces six hommes s'enfoncer

dans l'obscurité où ils semblèrent fondre.

Chapitre V

Choses de la nuit

Après le départ des bandits, la rue Plumet reprit son tranquille aspect

nocturne.

Ce qui venait de se passer dans cette rue n'eût point étonné une forêt.

Les futaies, les taillis, les bruyères, les branches âprement

entre-croisées, les hautes herbes, existent d'une manière sombre; le

fourmillement sauvage entrevoit là les subites apparitions de

l'invisible; ce qui est au-dessous de l'homme y distingue à travers la

brume ce qui est au-delà de l'homme; et les choses ignorées de nous

vivants s'y confrontent dans la nuit. La nature hérissée et fauve

s'effare à de certaines approches où elle croit sentir le surnaturel.

Les forces de l'ombre se connaissent, et ont entre elles de mystérieux

équilibres. Les dents et les griffes redoutent l'insaisissable. La

bestialité buveuse de sang, les voraces appétits affamés en quête de la

proie, les instincts armés d'ongles et de mâchoires qui n'ont pour

source et pour but que le ventre, regardent et flairent avec inquiétude

l'impassible linéament spectral rôdant sous un suaire, debout dans sa

vague robe frissonnante, et qui leur semble vivre d'une vie morte et

terrible. Ces brutalités, qui ne sont que matière, craignent confusément

d'avoir affaire à l'immense obscurité condensée dans un être inconnu.

Une figure noire barrant le passage arrête net la bête farouche. Ce qui

sort du cimetière intimide et déconcerte ce qui sort de l'antre; le

féroce a peur du sinistre; les loups reculent devant une goule

rencontrée.

Chapitre VI

Marius redevient réel au point de donner son adresse à Cosette

Pendant que cette espèce de chienne à figure humaine montait la garde

contre la grille et que les six bandits lâchaient pied devant une fille,

Marius était près de Cosette.

Jamais le ciel n'avait été plus constellé et plus charmant, les arbres

plus tremblants, la senteur des herbes plus pénétrante; jamais les

oiseaux ne s'étaient endormis dans les feuilles avec un bruit plus doux;

jamais toutes les harmonies de la sérénité universelle n'avaient mieux

répondu aux musiques intérieures de l'amour; jamais Marius n'avait été

plus épris, plus heureux, plus extasié. Mais il avait trouvé Cosette

triste. Cosette avait pleuré. Elle avait les yeux rouges.

C'était le premier nuage dans cet admirable rêve.

Le premier mot de Marius avait été:

--Qu'as-tu?

Et elle avait répondu:

--Voilà.

Puis elle s'était assise sur le banc près du perron, et pendant qu'il

prenait place tout tremblant auprès d'elle, elle avait poursuivi:

--Mon père m'a dit ce matin de me tenir prête, qu'il avait des affaires,

et que nous allions peut-être partir.

Marius frissonna de la tête aux pieds.

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 17 / 30 段