Donc plus de jacquerie. J'en suis fâché pour les habiles. C'est là de la

vieille peur qui a fait son dernier effet et qui ne pourrait plus

désormais être employée en politique. Le grand ressort du spectre rouge

est cassé. Tout le monde le sait maintenant. L'épouvantail n'épouvante

plus. Les oiseaux prennent des familiarités avec le mannequin, les

stercoraires s'y posent, les bourgeois rient dessus.

Chapitre IV

Les deux devoirs: veiller et espérer

Cela étant, tout danger social est-il dissipé? non certes. Point de

jacquerie. La société peut se rassurer de ce côté, le sang ne lui

portera plus à la tête; mais qu'elle se préoccupe de la façon dont elle

respire. L'apoplexie n'est plus à craindre, mais la phtisie est là. La

phtisie sociale s'appelle misère.

On meurt miné aussi bien que foudroyé.

Ne nous lassons pas de le répéter, songer, avant tout aux foules

déshéritées et douloureuses, les soulager, les aérer, les éclairer, les

aimer, leur élargir magnifiquement l'horizon, leur prodiguer sous toutes

les formes l'éducation, leur offrir l'exemple du labeur, jamais

l'exemple de l'oisiveté, amoindrir le poids du fardeau individuel en

accroissant la notion du but universel, limiter la pauvreté sans limiter

la richesse, créer de vastes champs d'activité publique et populaire,

avoir comme Briarée cent mains à tendre de toutes parts aux accablés et

aux faibles, employer la puissance collective à ce grand devoir d'ouvrir

des ateliers à tous les bras, des écoles à toutes les aptitudes et des

laboratoires à toutes les intelligences, augmenter le salaire, diminuer

la peine, balancer le doit et l'avoir, c'est-à-dire proportionner la

jouissance à l'effort et l'assouvissement au besoin, en un mot, faire

dégager à l'appareil social, au profit de ceux qui souffrent et de ceux

qui ignorent, plus de clarté et plus de bien-être, c'est là, que les

âmes sympathiques ne l'oublient pas, la première des obligations

fraternelles, c'est, que les coeurs égoïstes le sachent, la première des

nécessités politiques.

Et, disons-le, tout cela, ce n'est encore qu'un commencement. La vraie

question, c'est celle-ci: le travail ne peut être une loi sans être un

droit.

Nous n'insistons pas, ce n'est point ici le lieu.

Si la nature s'appelle providence, la société doit s'appeler prévoyance.

La croissance intellectuelle et morale n'est pas moins indispensable que

l'amélioration matérielle. Savoir est un viatique; penser est de

première nécessité; la vérité est nourriture comme le froment. Une

raison, à jeun de science et de sagesse, maigrit. Plaignons, à l'égal

des estomacs, les esprits qui ne mangent pas. S'il y a quelque chose de

plus poignant qu'un corps agonisant faute de pain, c'est une âme qui

meurt de la faim de la lumière.

Le progrès tout entier tend du côté de la solution. Un jour on sera

stupéfait. Le genre humain montant, les couches profondes sortiront tout

naturellement de la zone de détresse. L'effacement de la misère se fera

par une simple élévation de niveau.

Cette solution bénie, on aurait tort d'en douter.

Le passé, il est vrai, est très fort à l'heure où nous sommes. Il

reprend. Ce rajeunissement d'un cadavre est surprenant. Le voici qui

marche et qui vient. Il semble vainqueur; ce mort est un conquérant. Il

arrive avec sa légion, les superstitions, avec son épée, le despotisme,

avec son drapeau, l'ignorance; depuis quelque temps il a gagné dix

batailles. Il avance, il menace, il rit, il est à nos portes. Quant à

nous, ne désespérons pas. Vendons le champ où campe Annibal.

Nous qui croyons, que pouvons-nous craindre?

Il n'y a pas plus de reculs d'idées que de reculs de fleuves.

Mais que ceux qui ne veulent pas de l'avenir y réfléchissent. En disant

non au progrès, ce n'est point l'avenir qu'ils condamnent, c'est

eux-mêmes. Ils se donnent une maladie sombre; ils s'inoculent le passé.

Il n'y a qu'une manière de refuser Demain, c'est de mourir.

Or, aucune mort, celle du corps le plus tard possible, celle de l'âme

jamais, c'est là ce que nous voulons.

Oui, l'énigme dira son mot, le sphinx parlera, le problème sera résolu.

Oui, le Peuple, ébauché par le dix-huitième siècle, sera achevé par le

dix-neuvième. Idiot qui en douterait! L'éclosion future, l'éclosion

prochaine du bien-être universel, est un phénomène divinement fatal.

D'immenses poussées d'ensemble régissent les faits humains et les

amènent tous dans un temps donné à l'état logique, c'est-à-dire à

l'équilibre, c'est-à-dire à l'équité. Une force composée de terre et de

ciel résulte de l'humanité et la gouverne; cette force-là est une

faiseuse de miracles; les dénoûments merveilleux ne lui sont pas plus

difficiles que les péripéties extraordinaires. Aidée de la science qui

vient de l'homme et de l'événement qui vient d'un autre, elle

s'épouvante peu de ces contradictions dans la pose des problèmes, qui

semblent au vulgaire impossibilités. Elle n'est pas moins habile à faire

jaillir une solution du rapprochement des idées qu'un enseignement du

rapprochement des faits, et l'on peut s'attendre à tout de la part de

cette mystérieuse puissance du progrès qui, un beau jour, confronte

l'orient et l'occident au fond d'un sépulcre et fait dialoguer les imans

avec Bonaparte dans l'intérieur de la grande pyramide.

En attendant, pas de halte, pas d'hésitation, pas de temps d'arrêt dans

la grandiose marche en avant des esprits. La philosophie sociale est

essentiellement la science de la paix. Elle a pour but et doit avoir

pour résultat de dissoudre les colères par l'étude des antagonismes.

Elle examine, elle scrute, elle analyse; puis elle recompose. Elle

procède par voie de réduction, retranchant de tout la haine.

Qu'une société s'abîme au vent qui se déchaîne sur les hommes, cela

s'est vu plus d'une fois; l'histoire est pleine de naufrages de peuples

et d'empires; moeurs, lois, religions, un beau jour cet inconnu,

l'ouragan, passe et emporte tout cela. Les civilisations de l'Inde, de

la Chaldée, de la Perse, de l'Assyrie, de l'Égypte, ont disparu l'une

après l'autre. Pourquoi? nous l'ignorons. Quelles sont les causes de ces

désastres? nous ne le savons pas. Ces sociétés auraient-elles pu être

sauvées? y a-t-il de leur faute? se sont-elles obstinées dans quelque

vice fatal qui les a perdues? quelle quantité de suicide y a-t-il dans

ces morts terribles d'une nation et d'une race? Questions sans réponse.

L'ombre couvre ces civilisations condamnées. Elles faisaient eau

puisqu'elles s'engloutissent; nous n'avons rien de plus à dire; et c'est

avec une sorte d'effarement que nous regardons, au fond de cette mer

qu'on appelle le passé, derrière ces vagues colossales, les siècles,

sombrer ces immenses navires, Babylone, Ninive, Tarse, Thèbes, Rome,

sous le souffle effrayant qui sort de toutes les bouches des ténèbres.

Mais ténèbres là, clarté ici. Nous ignorons les maladies des

civilisations antiques, nous connaissons les infirmités de la nôtre.

Nous avons partout sur elle le droit de lumière; nous contemplons ses

beautés et nous mettons à nu ses difformités. Là où est le mal, nous

sondons; et, une fois la souffrance constatée, l'étude de la cause mène

à la découverte du remède. Notre civilisation, oeuvre de vingt siècles,

en est à la fois le monstre et le prodige; elle vaut la peine d'être

sauvée. Elle le sera. La soulager, c'est déjà beaucoup; l'éclairer,

c'est encore quelque chose. Tous les travaux de la philosophie sociale

moderne doivent converger vers ce but. Le penseur aujourd'hui a un grand

devoir, ausculter la civilisation.

Nous le répétons, cette auscultation encourage; et c'est par cette

insistance dans l'encouragement que nous voulons finir ces quelques

pages, entr'acte austère d'un drame douloureux. Sous la mortalité

sociale on sent l'impérissabilité humaine. Pour avoir çà et là ces

plaies, les cratères, et ces dartres, les solfatares, pour un volcan qui

aboutit et qui jette son pus, le globe ne meurt pas. Des maladies de

peuple ne tuent pas l'homme.

Et néanmoins, quiconque suit la clinique sociale hoche la tête par

instants. Les plus forts, les plus tendres, les plus logiques ont leurs

heures de défaillance.

L'avenir arrivera-t-il? il semble qu'on peut presque se faire cette

question quand on voit tant d'ombre terrible. Sombre face-à-face des

égoïstes et des misérables. Chez les égoïstes, les préjugés, les

ténèbres de l'éducation riche, l'appétit croissant par l'enivrement, un

étourdissement de prospérité qui assourdit, la crainte de souffrir qui,

dans quelques-uns, va jusqu'à l'aversion des souffrants, une

satisfaction implacable, le moi si enflé qu'il ferme l'âme; chez les

misérables, la convoitise, l'envie, la haine de voir les autres jouir,

les profondes secousses de la bête humaine vers les assouvissements, les

coeurs pleins de brume, la tristesse, le besoin, la fatalité,

l'ignorance impure et simple.

Faut-il continuer de lever les yeux vers le ciel? le point lumineux

qu'on y distingue est-il de ceux qui s'éteignent? L'idéal est effrayant

à voir, ainsi perdu dans les profondeurs, petit, isolé, imperceptible,

brillant, mais entouré de toutes ces grandes menaces noires

monstrueusement amoncelées autour de lui; pourtant pas plus en danger

qu'une étoile dans les gueules des nuages.

Livre huitième--Les enchantements et les désolations

Chapitre I

Pleine lumière

Le lecteur a compris qu'Éponine, ayant reconnu à travers la grille

l'habitante de cette rue Plumet où Magnon l'avait envoyée, avait

commencé par écarter les bandits de la rue Plumet, puis y avait conduit

Marius, et qu'après plusieurs jours d'extase devant cette grille,

Marius, entraîné par cette force qui pousse le fer vers l'aimant et

l'amoureux vers les pierres dont est faite la maison de celle qu'il

aime, avait fini par entrer dans le jardin de Cosette comme Roméo dans

le jardin de Juliette. Cela même lui avait été plus facile qu'à Roméo;

Roméo était obligé d'escalader un mur, Marius n'eut qu'à forcer un peu

un des barreaux de la grille décrépite qui vacillait dans son alvéole

rouillé, à la manière des dents des vieilles gens. Marius était mince et

passa aisément.

Comme il n'y avait jamais personne dans la rue et que d'ailleurs Marius

ne pénétrait dans le jardin que la nuit, il ne risquait pas d'être vu.

À partir de cette heure bénie et sainte où un baiser fiança ces deux

âmes, Marius vint là tous les soirs. Si, à ce moment de sa vie, Cosette

était tombée dans l'amour d'un homme peu scrupuleux et libertin, elle

était perdue; car il y a des natures généreuses qui se livrent, et

Cosette en était une. Une des magnanimités de la femme, c'est de céder.

L'amour, à cette hauteur où il est absolu, se complique d'on ne sait

quel céleste aveuglement de la pudeur. Mais que de dangers vous courez,

ô nobles âmes! Souvent, vous donnez le coeur, nous prenons le corps.

Votre coeur vous reste, et vous le regardez dans l'ombre en frémissant.

L'amour n'a point de moyen terme; ou il perd, ou il sauve. Toute la

destinée humaine est ce dilemme-là. Ce dilemme, perte ou salut, aucune

fatalité ne le pose plus inexorablement que l'amour. L'amour est la vie,

s'il n'est pas la mort. Berceau; cercueil aussi. Le même sentiment dit

oui et non dans le coeur humain. De toutes les choses que Dieu a faites,

le coeur humain est celle qui dégage le plus de lumière, hélas! et le

plus de nuit.

Dieu voulut que l'amour que Cosette rencontra fût un de ces amours qui

sauvent.

Tant que dura le mois de mai de cette année 1832, il y eut là, toutes

les nuits, dans ce pauvre jardin sauvage, sous cette broussaille chaque

jour plus odorante et plus épaissie, deux êtres composés de toutes les

chastetés et de toutes les innocences, débordant de toutes les félicités

du ciel, plus voisins des archanges que des hommes, purs, honnêtes,

enivrés, rayonnants, qui resplendissaient l'un pour l'autre dans les

ténèbres. Il semblait à Cosette que Marius avait une couronne et à

Marius que Cosette avait un nimbe. Ils se touchaient, ils se

regardaient, ils se prenaient les mains, ils se serraient l'un contre

l'autre; mais il y avait une distance qu'ils ne franchissaient pas. Non

qu'ils la respectassent; ils l'ignoraient. Marius sentait une barrière,

la pureté de Cosette, et Cosette sentait un appui, la loyauté de Marius.

Le premier baiser avait été aussi le dernier. Marius, depuis, n'était

pas allé au-delà d'effleurer de ses lèvres la main, ou le fichu, ou une

boucle de cheveux de Cosette. Cosette était pour lui un parfum et non

une femme. Il la respirait. Elle ne refusait rien et il ne demandait

rien. Cosette était heureuse, et Marius était satisfait. Ils vivaient

dans ce ravissant état qu'on pourrait appeler l'éblouissement d'une âme

par une âme. C'était cet ineffable premier embrassement de deux

virginités dans l'idéal. Deux cygnes se rencontrant sur la Jungfrau.

À cette heure-là de l'amour, heure où la volupté se tait absolument sous

la toute-puissance de l'extase, Marius, le pur et séraphique Marius, eût

été plutôt capable de monter chez une fille publique que de soulever la

robe de Cosette à la hauteur de la cheville. Une fois, à un clair de

lune, Cosette se pencha pour ramasser quelque chose à terre, son corsage

s'entr'ouvrit et laissa voir la naissance de sa gorge, Marius détourna

les yeux.

Que se passait-il entre ces deux êtres? Rien. Ils s'adoraient.

La nuit, quand ils étaient là, ce jardin semblait un lieu vivant et

sacré. Toutes les fleurs s'ouvraient autour d'eux et leur envoyaient de

l'encens; eux, ils ouvraient leurs âmes et les répandaient dans les

fleurs. La végétation lascive et vigoureuse tressaillait pleine de sève

et d'ivresse autour de ces deux innocents, et ils disaient des paroles

d'amour dont les arbres frissonnaient.

Qu'étaient-ce que ces paroles? Des souffles. Rien de plus. Ces souffles

suffisaient pour troubler et pour émouvoir toute cette nature. Puissance

magique qu'on aurait peine à comprendre si on lisait dans un livre ces

causeries faites pour être emportées et dissipées comme des fumées par

le vent sous les feuilles. Ôtez à ces murmures de deux amants cette

mélodie qui sort de l'âme et qui les accompagne comme une lyre, ce qui

reste n'est plus qu'une ombre; vous dites: Quoi! ce n'est que cela! Eh

oui, des enfantillages, des redites, des rires pour rien, des

inutilités, des niaiseries, tout ce qu'il y a au monde de plus sublime

et de plus profond! les seules choses qui vaillent la peine d'être dites

et d'être écoutées!

Ces niaiseries-là, ces pauvretés-là, l'homme qui ne les a jamais

entendues, l'homme qui ne les a jamais prononcées, est un imbécile et un

méchant homme.

Cosette disait à Marius:

--Sais-tu?...

(Dans tout cela, et à travers cette céleste virginité, et sans qu'il fût

possible à l'un et à l'autre de dire comment, le tutoiement était venu.)

--Sais-tu? Je m'appelle Euphrasie.

--Euphrasie? Mais non, tu t'appelles Cosette.

--Oh! Cosette est un assez vilain nom qu'on m'a donné comme cela quand

j'étais petite. Mais mon vrai nom est Euphrasie. Est-ce que tu n'aimes

pas ce nom-là, Euphrasie?

--Si...--Mais Cosette n'est pas vilain.

--Est-ce que tu l'aimes mieux qu'Euphrasie?

--Mais...--oui.

--Alors je l'aime mieux aussi. C'est vrai, c'est joli, Cosette.

Appelle-moi Cosette.

Et le sourire qu'elle ajoutait faisait de ce dialogue une idylle digne

d'un bois qui serait dans le ciel.

Une autre fois elle le regardait fixement et s'écriait:

--Monsieur, vous êtes beau, vous êtes joli, vous avez de l'esprit, vous

n'êtes pas bête du tout, vous êtes bien plus savant que moi, mais je

vous défie à ce mot-là: je t'aime!

Et Marius, en plein azur, croyait entendre une strophe chantée par une

étoile.

Ou bien, elle lui donnait une petite tape parce qu'il toussait, et elle

lui disait:

--Ne toussez pas, monsieur. Je ne veux pas qu'on tousse chez moi sans ma

permission. C'est très laid de tousser et de m'inquiéter. Je veux que tu

te portes bien, parce que d'abord, moi, si tu ne te portais pas bien, je

serais très malheureuse. Qu'est-ce que tu veux que je fasse?

Et cela était tout simplement divin.

Une fois Marius dit à Cosette:

--Figure-toi, j'ai cru un temps que tu t'appelais Ursule.

Ceci les fit rire toute la soirée.

Au milieu d'une autre causerie, il lui arriva de s'écrier:

--Oh! un jour, au Luxembourg, j'ai eu envie d'achever de casser un

invalide!

Mais il s'arrêta court et n'alla pas plus loin. Il aurait fallu parler à

Cosette de sa jarretière, et cela lui était impossible. Il y avait là un

côtoiement inconnu, la chair, devant lequel reculait, avec une sorte

d'effroi sacré, cet immense amour innocent.

Marius se figurait la vie avec Cosette comme cela, sans autre chose;

venir tous les soirs rue Plumet, déranger le vieux barreau complaisant

de la grille du président, s'asseoir coude à coude sur ce banc, regarder

à travers les arbres la scintillation de la nuit commençante, faire

cohabiter le pli du genou de son pantalon avec l'ampleur de la robe de

Cosette, lui caresser l'ongle du pouce, lui dire tu, respirer l'un après

l'autre la même fleur, à jamais, indéfiniment. Pendant ce temps-là les

nuages passaient au-dessus de leur tête. Chaque fois que le vent

souffle, il emporte plus de rêves de l'homme que de nuées du ciel.

Que ce chaste amour presque farouche fût absolument sans galanterie,

non.»Faire des compliments» à celle qu'on aime est la première façon de

faire des caresses, demi-audace qui s'essaye. Le compliment, c'est

quelque chose comme le baiser à travers le voile. La volupté y met sa

douce pointe, tout en se cachant. Devant la volupté le coeur recule,

pour mieux aimer. Les cajoleries de Marius, toutes saturées de chimère,

étaient, pour ainsi dire, azurées. Les oiseaux, quand ils volent là-haut

du côté des anges, doivent entendre de ces paroles-là. Il s'y mêlait

pourtant la vie, l'humanité, toute la quantité de positif dont Marius

était capable. C'était ce qui se dit dans la grotte, prélude de ce qui

se dira dans l'alcôve; une effusion lyrique, la strophe et le sonnet

mêlés, les gentilles hyperboles du roucoulement, tous les raffinements

de l'adoration arrangés en bouquet et exhalant un subtil parfum céleste,

un ineffable gazouillement de coeur à coeur.

--Oh! murmurait Marius, que tu es belle! Je n'ose pas te regarder. C'est

ce qui fait que je te contemple. Tu es une grâce. Je ne sais pas ce que

j'ai. Le bas de ta robe, quand le bout de ton soulier passe, me

bouleverse. Et puis quelle lueur enchantée quand ta pensée s'entr'ouvre!

Tu parles raison étonnamment. Il me semble par moments que tu es un

songe. Parle, je t'écoute, je t'admire. Ô Cosette! comme c'est étrange

et charmant! je suis vraiment fou. Vous êtes adorable, mademoiselle.

J'étudie tes pieds au microscope et ton âme au télescope.

Et Cosette répondait:

--Je t'aime un peu plus de tout le temps qui s'est écoulé depuis ce

matin.

Demandes et réponses allaient comme elles pouvaient dans ce dialogue,

tombant toujours d'accord, sur l'amour, comme les figurines de sureau

sur le clou.

Toute la personne de Cosette était naïveté, ingénuité, transparence,

blancheur, candeur, rayon. On eût pu dire de Cosette qu'elle était

claire. Elle faisait à qui la voyait une sensation d'avril et de point

du jour. Il y avait de la rosée dans ses yeux. Cosette était une

condensation de lumière aurorale en forme de femme.

Il était tout simple que Marius, l'adorant, l'admirât. Mais la vérité

est que cette petite pensionnaire, fraîche émoulue du couvent, causait

avec une pénétration exquise et disait par moments toutes sortes de

paroles vraies et délicates. Son babil était de la conversation. Elle ne

se trompait sur rien, et voyait juste. La femme sent et parle avec le

tendre instinct du coeur, cette infaillibilité. Personne ne sait comme

une femme dire des choses à la fois douces et profondes. La douceur et

la profondeur, c'est là toute la femme; c'est là tout le ciel.

En cette pleine félicité, il leur venait à chaque instant des larmes aux

yeux. Une bête à bon Dieu écrasée, une plume tombée d'un nid, une

branche d'aubépine cassée, les apitoyait, et leur extase, doucement

noyée de mélancolie, semblait ne demander pas mieux que de pleurer. Le

plus souverain symptôme de l'amour, c'est un attendrissement parfois

presque insupportable.

Et, à côté de cela,--toutes ces contradictions sont le jeu d'éclairs de

l'amour,--ils riaient volontiers, et avec une liberté ravissante, et si

familièrement qu'ils avaient parfois presque l'air de deux garçons.

Cependant, l'insu même des coeurs ivres de chasteté, la nature

inoubliable est toujours là. Elle est là, avec son but brutal et

sublime, et, quelle que soit l'innocence des âmes, on sent, dans le

tête-à-tête le plus pudique, l'adorable et mystérieuse nuance qui sépare

un couple d'amants d'une paire d'amis.

Ils s'idolâtraient.

Le permanent et l'immuable subsistent. On s'aime, on se sourit, on se

rit, on se fait des petites moues avec le bout des lèvres, on

s'entrelace les doigts des mains, on se tutoie, et cela n'empêche pas

l'éternité. Deux amants se cachent dans le soir, dans le crépuscule,

dans l'invisible, avec les oiseaux, avec les roses, ils se fascinent

l'un l'autre dans l'ombre avec leurs coeurs qu'ils mettent dans leurs

yeux, ils murmurent, ils chuchotent, et pendant ce temps-là d'immenses

balancements d'astres emplissent l'infini.

Chapitre II

L'étourdissement du bonheur complet

Ils existaient vaguement, effarés de bonheur. Ils ne s'apercevaient pas

du choléra qui décimait Paris précisément en ce mois-là. Ils s'étaient

fait le plus de confidences qu'ils avaient pu, mais cela n'avait pas été

bien loin au-delà de leurs noms. Marius avait dit à Cosette qu'il était

orphelin, qu'il s'appelait Marius Pontmercy, qu'il était avocat, qu'il

vivait d'écrire des choses pour les libraires, que son père était

colonel, que c'était un héros, et que lui Marius était brouillé avec son

grand-père qui était riche. Il lui avait aussi un peu dit qu'il était

baron; mais cela n'avait fait aucun effet à Cosette. Marius baron? elle

n'avait pas compris. Elle ne savait pas ce que ce mot voulait dire.

Marius était Marius. De son côté elle lui avait confié qu'elle avait été

élevée au couvent du Petit-Picpus, que sa mère était morte comme à lui,

que son père s'appelait M. Fauchelevent, qu'il était très bon, qu'il

donnait beaucoup aux pauvres, mais qu'il était pauvre lui-même, et qu'il

se privait de tout en ne la privant de rien.

Chose bizarre, dans l'espèce de symphonie où Marius vivait depuis qu'il

voyait Cosette, le passé, même le plus récent, était devenu tellement

confus et lointain pour lui que ce que Cosette lui conta le satisfit

pleinement. Il ne songea même pas à lui parler de l'aventure nocturne de

la masure, des Thénardier, de la brûlure, et de l'étrange attitude et de

la singulière fuite de son père. Marius avait momentanément oublié tout

cela; il ne savait même pas le soir ce qu'il avait fait le matin, ni où

il avait déjeuné, ni qui lui avait parlé; il avait des chants dans

l'oreille qui le rendaient sourd à toute autre pensée, il n'existait

qu'aux heures où il voyait Cosette. Alors, comme il était dans le ciel,

il était tout simple qu'il oubliât la terre. Tous deux portaient avec

langueur le poids indéfinissables des voluptés immatérielles. Ainsi

vivent ces somnambules qu'on appelle les amoureux.

Hélas! qui n'a éprouvé toutes ces choses? pourquoi vient-il une heure où

l'on sort de cet azur, et pourquoi la vie continue-t-elle après?

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 16 / 30 段