Veut-on de l'espagnol? le vieil argot gothique en fourmille. Voici

_boffette_, soufflet, qui vient de _bofeton; vantane_, fenêtre (plus

tard vanterne), qui vient de _vantana; gat_, chat, qui vient de _gato;

acite_, huile, qui vient de _aceyte_. Veut-on de l'italien? Voici

_spade_, épée, qui vient de _spada; carvel_, bateau, qui vient de

_caravella_. Veut-on de l'anglais? Voici le _bichot_, l'évêque, qui

vient de _bishop; raille_, espion, qui vient de _rascal, rascalion_,

coquin; _pilcker_, étui, qui vient de _pilcher_, fourreau. Veut-on de

l'allemand? Voici le _caleur_, le garçon, _kellner;_ le _hers_, le

maître, _herzog_ (duc). Veut-on du latin? Voici _frangir_, casser,

_frangere; affurer_, voler, _fur; cadène_, chaîne, _catena_. Il y a un

mot qui reparaît dans toutes les langues du continent avec une sorte de

puissance et d'autorité mystérieuse, c'est le mot _magnus_; l'Écosse en

fait son _mac_, qui désigne le chef du clan, Mac-Farlane,

Mac-Callummore, le grand Farlane, le grand Callummore; l'argot en fait

le _meck_, et plus tard, le _meg_, c'est-à-dire Dieu. Veut-on du basque?

Voici _gahisto_, le diable, qui vient de _gaïztoa_, mauvais; _sorgabon_,

bonne nuit, qui vient de _gabon_, bonsoir. Veut-on du celte? Voici

_blavin_, mouchoir, qui vient de _blavet_, eau jaillissante; _ménesse_,

femme (en mauvaise part), qui vient de _meinec_, plein de pierres;

_barant_, ruisseau, de _baranton_, fontaine; _goffeur_, serrurier, de

_goff_, forgeron; la _guédouze_, la mort, qui vient de _guenn-du_,

blanche-noire. Veut-on de l'histoire enfin? L'argot appelle les écus

_les maltèses_, souvenir de la monnaie qui avait cours sur les galères

de Malte.

Outre les origines philologiques qui viennent d'être indiquées, l'argot

a d'autres racines plus naturelles encore et qui sortent pour ainsi dire

de l'esprit même de l'homme:

Premièrement, la création directe des mots. Là est le mystère des

langues. Peindre par des mots qui ont, on ne sait comment ni pourquoi,

des figures. Ceci est le fond primitif de tout langage humain, ce qu'on

en pourrait nommer le granit. L'argot pullule de mots de ce genre, mots

immédiats, créés de toute pièce on ne sait où ni par qui, sans

étymologies, sans analogies, sans dérivés, mots solitaires, barbares,

quelquefois hideux, qui ont une singulière puissance d'expression et qui

vivent.--Le bourreau, _le taule;_--la forêt, _le sabri;_ la peur, la

fuite, _taf;_--le laquais, _le larbin;_--le général, le préfet, le

ministre, _pharos;_--le diable, _le rabouin_. Rien n'est plus étrange

que ces mots qui masquent et qui montrent. Quelques-uns, _le rabouin_,

par exemple, sont en même temps grotesques et terribles, et vous font

l'effet d'une grimace cyclopéenne.

Deuxièmement, la métaphore. Le propre d'une langue qui veut tout dire et

tout cacher, c'est d'abonder en figures. La métaphore est une énigme où

se réfugie le voleur qui complote un coup, le prisonnier qui combine une

évasion. Aucun idiome n'est plus métaphorique que l'argot.--_Dévisser le

coco_, tordre le cou,--_tortiller_, manger;--_être gerbé_, être

jugé;--_un rat_, un voleur de pain;--_il lansquine_, il pleut, vieille

figure frappante, qui porte en quelque sorte sa date avec elle, qui

assimile les longues lignes obliques de la pluie aux piques épaisses et

penchées des lansquenets, et qui fait tenir dans un seul mot la

métonymie populaire: _il pleut des hallebardes_. Quelquefois, à mesure

que l'argot va de la première époque à la seconde, des mots passent de

l'état sauvage et primitif au sens métaphorique. Le diable cesse d'être

_le rabouin_ et devient _le boulanger_, celui qui enfourne. C'est plus

spirituel, mais moins grand; quelque chose comme Racine après Corneille,

comme Euripide après Eschyle. Certaines phrases d'argot, qui participent

des deux époques et ont à la fois le caractère barbare et le caractère

métaphorique, ressemblent à des fantasmagories.--_Les sorgueurs vont

sollicer des gails à la lune_ (les rôdeurs vont voler des chevaux la

nuit).--Cela passe devant l'esprit comme un groupe de spectres. On ne

sait ce qu'on voit.

Troisièmement, l'expédient. L'argot vit sur la langue. Il en use à sa

fantaisie, il y puise au hasard, et il se borne souvent, quand le besoin

surgit, à la dénaturer sommairement et grossièrement. Parfois, avec les

mots usuels ainsi déformés, et compliqués de mots d'argot pur, il

compose des locutions pittoresques où l'on sent le mélange des deux

éléments précédents, la création directe et la métaphore:--_Le cab

jaspine, je marronne que la roulotte de Pantin trime dans le sabri_; le

chien aboie, je soupçonne que la diligence de Paris passe dans le

bois.--_Le dab est sinve, la dabuge est merloussière, la fée est

bative_; le bourgeois est bête, la bourgeoise est rusée, la fille est

jolie.--Le plus souvent, afin de dérouter les écouteurs, l'argot se

borne à ajouter indistinctement à tous les mots de la langue une sorte

de queue ignoble, une terminaison en aille, en orgue, en iergue, ou en

uche. Ainsi _Vousiergue trouvaille bonorgue ce gigotmuche_? Trouvez-vous

ce gigot bon? Phrase adressée par Cartouche à un guichetier, afin de

savoir si la somme offerte pour l'évasion lui convenait.--La terminaison

en _mar_ a été ajoutée assez récemment.

L'argot, étant l'idiome de la corruption, se corrompt vite. En outre,

comme il cherche toujours à se dérober, sitôt qu'il se sent compris, il

se transforme. Au rebours de toute autre végétation, tout rayon de jour

y tue ce qu'il touche. Aussi l'argot va-t-il se décomposant et se

recomposant sans cesse; travail obscur et rapide qui ne s'arrête jamais.

Il fait plus de chemin en dix ans que la langue en dix siècles. Ainsi le

larton devient le lartif; le gail devient le gaye; la fertanche, la

fertille; le momignard, le momacque; les siques, les frusques; la

chique, l'égrugeoir; le colabre, le colas. Le diable est d'abord

gahisto, puis le rabouin, puis le boulanger; le prêtre est le ratichon,

puis le sanglier; le poignard est le vingt-deux, puis le surin, puis le

lingre; les gens de police sont des railles, puis des roussins, puis des

rousses, puis des marchands de lacets, puis des coqueurs, puis des

cognes; le bourreau est le taule, puis Charlot, puis l'atigeur, puis le

becquillard. Au dix-septième siècle, se battre, c'était _se donner du

tabac;_ au dix-neuvième, c'est _se chiquer la gueule_. Vingt locutions

différentes ont passé entre ces deux extrêmes. Cartouche parlerait

hébreu pour Lacenaire. Tous les mots de cette langue sont

perpétuellement en fuite comme les hommes qui les prononcent.

Cependant, de temps en temps, et à cause de ce mouvement même, l'ancien

argot reparaît et redevient nouveau. Il a ses chefs-lieux où il se

maintient. Le Temple conservait l'argot du dix-septième siècle; Bicêtre,

lorsqu'il était prison, conservait l'argot de Thunes. On y entendait la

terminaison en _anche_ des vieux thuneurs. _Boyanches-tu_ (bois-tu?)?

_il croyanche_ (il croit). Mais le mouvement perpétuel n'en reste pas

moins la loi.

Si le philosophe parvient à fixer un moment, pour l'observer, cette

langue qui s'évapore sans cesse, il tombe dans de douloureuses et utiles

méditations. Aucune étude n'est plus efficace et plus féconde en

enseignements. Pas une métaphore, pas une étymologie de l'argot qui ne

contienne une leçon.--Parmi ces hommes, _battre_ veut dire _feindre;_ on

_bat_ une maladie; la ruse est leur force.

Pour eux l'idée de l'homme ne se sépare pas de l'idée de l'ombre. La

nuit se dit la _sorgue_; l'homme, _l'orgue_. L'homme est un dérivé de la

nuit.

Ils ont pris l'habitude de considérer la société comme une atmosphère

qui les tue, comme une force fatale, et ils parlent de leur liberté

comme on parlerait de sa santé. Un homme arrêté est un _malade;_ un

homme condamné est un _mort_.

Ce qu'il y a de plus terrible pour le prisonnier dans les quatre murs de

pierre qui l'ensevelissent, c'est une sorte de chasteté glaciale; il

appelle le cachot, le _castus_.--Dans ce lieu funèbre, c'est toujours

sous son aspect le plus riant que la vie extérieure apparaît. Le

prisonnier a des fers aux pieds; vous croyez peut-être qu'il songe que

c'est avec les pieds qu'on marche? non, il songe que c'est avec les

pieds qu'on danse; aussi, qu'il parvienne à scier ses fers, sa première

idée est que maintenant il peut danser, et il appelle la scie un

_bastringue_.--Un _nom_ est un _centre;_ profonde assimilation.--Le

bandit a deux têtes, l'une qui raisonne ses actions et le mène pendant

toute sa vie, l'autre qu'il a sur ses épaules, le jour de sa mort; il

appelle la tête qui lui conseille le crime, la _sorbonne_, et la tête

qui l'expie, la _tronche_.--Quand un homme n'a plus que des guenilles

sur le corps et des vices dans le coeur, quand il est arrivé à cette

double dégradation matérielle et morale que caractérise dans ses deux

acceptions le mot _gueux_, il est à point pour le crime, il est comme un

couteau bien affilé; il a deux tranchants, sa détresse et sa méchanceté;

aussi l'argot ne dit pas «un gueux»; il dit un _réguisé_.--Qu'est-ce que

le bagne? un brasier de damnation, un enfer. Le forçat s'appelle un

_fagot_.--Enfin, quel nom les malfaiteurs donnent-ils à la prison? _le

collège_. Tout un système pénitentiaire peut sortir de ce mot.

Le voleur a lui aussi sa chair à canon, la matière volable, vous, moi,

quiconque passe; le _pantre_. (_Pan_, tout le monde.)

Veut-on savoir où sont écloses la plupart des chansons de bagne, ces

refrains appelés dans le vocabulaire spécial les _lirlonfa_? Qu'on

écoute ceci:

Il y avait au Châtelet de Paris une grande cave longue. Cette cave était

à huit pieds en contre-bas au-dessous du niveau de la Seine. Elle

n'avait ni fenêtres ni soupiraux, l'unique ouverture était la porte; les

hommes pouvaient y entrer, l'air non. Cette cave avait pour plafond une

voûte de pierre et pour plancher dix pouces de boue. Elle avait été

dallée; mais sous le suintement des eaux, le dallage s'était pourri et

crevassé. À huit pieds au-dessus du sol, une longue poutre massive

traversait ce souterrain de part en part; de cette poutre tombaient, de

distance en distance, des chaînes de trois pieds de long, et à

l'extrémité de ces chaînes il y avait des carcans. On mettait dans cette

cave les hommes condamnés aux galères jusqu'au jour du départ pour

Toulon. On les poussait sous cette poutre où chacun avait son serrement

oscillant dans les ténèbres qui l'attendait. Les chaînes, ces bras

pendants, et les carcans, ces mains ouvertes, prenaient ces misérables

par le cou. On les rivait et on les laissait là. La chaîne étant trop

courte, ils ne pouvaient se coucher. Ils restaient immobiles dans cette

cave, dans cette nuit, sous cette poutre, presque pendus, obligés à des

efforts inouïs pour atteindre au pain ou à la cruche, la voûte sur la

tête, la boue jusqu'à mi-jambe, leurs excréments coulant sur leurs

jarrets, écartelés de fatigue, ployant aux hanches et aux genoux,

s'accrochant par les mains à la chaîne pour se reposer, ne pouvant

dormir que debout, et réveillés à chaque instant par l'étranglement du

carcan; quelques-uns ne se réveillaient pas. Pour manger, ils faisaient

monter avec leur talon le long de leur tibia jusqu'à leur main leur pain

qu'on leur jetait dans la boue. Combien de temps demeuraient-ils ainsi?

Un mois, deux mois, six mois quelquefois; un resta une année. C'était

l'antichambre des galères. On était mis là pour un lièvre volé au roi.

Dans ce sépulcre enfer, que faisaient-ils? Ce qu'on peut faire dans un

sépulcre, ils agonisaient, et ce qu'on peut faire dans un enfer, ils

chantaient. Car où il n'y a plus l'espérance, le chant reste. Dans les

eaux de Malte, quand une galère approchait, on entendait le chant avant

d'entendre les rames. Le pauvre braconnier Survincent qui avait traversé

la prison-cave du Châtelet disait: _Ce sont les rimes qui m'ont

soutenu_. Inutilité de la poésie. À quoi bon la rime? C'est dans cette

cave que sont nées presque toutes les chansons d'argot. C'est de ce

cachot du Grand-Châtelet de Paris que vient le mélancolique refrain de

la galère de Montgomery: _Timaloumisaine_, _timoulamison_. La plupart de

ces chansons sont lugubres; quelques-unes sont gaies; une est tendre:

_Icicaille est le théâtre_

_Du petit dardant._

Vous aurez beau faire, vous n'anéantirez pas cet éternel reste du coeur

de l'homme, l'amour.

Dans ce monde des actions sombres, on se garde le secret. Le secret,

c'est la chose de tous. Le secret, pour ces misérables, c'est l'unité

qui sert de base à l'union. Rompre le secret, c'est arracher à chaque

membre de cette communauté farouche quelque chose de lui-même. Dénoncer,

dans l'énergique langue d'argot, cela se dit: _manger le morceau_. Comme

si le dénonciateur tirait à lui un peu de la substance de tous et se

nourrissait d'un morceau de la chair de chacun.

Qu'est-ce que recevoir un soufflet? La métaphore banale répond: _C'est

voir trente-six chandelles_. Ici l'argot intervient, et reprend:

_Chandelle, camoufle_. Sur ce, le langage usuel donne au soufflet pour

synonyme camouflet. Ainsi, par une sorte de pénétration de bas en haut,

la métaphore, cette trajectoire incalculable, aidant, l'argot monte de

la caverne à l'académie, et Poulailler disant: _J'allume ma camoufle_,

fait écrire à Voltaire: _Langleviel La Beaumelle mérite cent

camouflets_.

Une fouille dans l'argot, c'est la découverte à chaque pas. L'étude et

l'approfondissement de cet étrange idiome mènent au mystérieux point

d'intersection de la société régulière avec la société maudite.

L'argot, c'est le verbe devenu forçat.

Que le principe pensant de l'homme puisse être refoulé si bas, qu'il

puisse être traîné et garrotté là par les obscures tyrannies de la

fatalité, qu'il puisse être lié à on ne sait quelles attaches dans ce

précipice, cela consterne.

Ô pauvre pensée des misérables!

Hélas! personne ne viendra-t-il au secours de l'âme humaine dans cette

ombre? Sa destinée est-elle d'y attendre à jamais l'esprit, le

libérateur, l'immense chevaucheur des pégases et des hippogriffes, le

combattant couleur d'aurore qui descend de l'azur entre deux ailes, le

radieux chevalier de l'avenir? Appellera-t-elle toujours en vain à son

secours la lance de lumière de l'idéal? Est-elle condamnée à entendre

venir épouvantablement dans l'épaisseur du gouffre le Mal, et à

entrevoir, de plus en plus près d'elle, sous l'eau hideuse, cette tête

draconienne, cette gueule mâchant l'écume, et cette ondulation

serpentante de griffes, de gonflements et d'anneaux? Faut-il qu'elle

reste là, sans une lueur, sans espoir, livrée à cette approche

formidable, vaguement flairée du monstre, frissonnante, échevelée, se

tordant les bras, à jamais enchaînée au rocher de la nuit, sombre

Andromède blanche et nue dans les ténèbres!

Chapitre III

Argot qui pleure et argot qui rit

Comme on le voit, l'argot tout entier, l'argot d'il y a quatre cents ans

comme l'argot d'aujourd'hui, est pénétré de ce sombre esprit symbolique

qui donne à tous les mots tantôt une allure dolente, tantôt un air

menaçant. On y sent la vieille tristesse farouche de ces truands de la

Cour des Miracles qui jouaient aux cartes avec des jeux à eux, dont

quelques-uns nous ont été conservés. Le huit de trèfle, par exemple,

représentait un grand arbre portant huit énormes feuilles de trèfle,

sorte de personnification fantastique de la forêt. Au pied de cet arbre

on voyait un feu allumé où trois lièvres faisaient rôtir un chasseur à

la broche, et derrière, sur un autre feu, une marmite fumante d'où

sortait la tête du chien. Rien de plus lugubre que ces représailles en

peinture, sur un jeu de cartes, en présence des bûchers à rôtir les

contrebandiers et de la chaudière à bouillir les faux monnayeurs. Les

diverses formes que prenait la pensée dans le royaume d'argot, même la

chanson, même la raillerie, même la menace, avaient toutes ce caractère

impuissant et accablé. Tous les chants, dont quelques mélodies ont été

recueillies, étaient humbles et lamentables à pleurer. Le pègre

s'appelle _le pauvre pègre_, et il est toujours le lièvre qui se cache,

la souris qui se sauve, l'oiseau qui s'enfuit. À peine réclame-t-il, il

se borne à soupirer; un de ses gémissements est venu jusqu'à nous:--_Je

n'entrave que le dail comment meck, le daron des orgues, peut atiger ses

mômes et ses momignards et les locher criblant sans être atigé

lui-même_.--Le misérable, toutes les fois qu'il a le temps de penser, se

fait petit devant la loi et chétif devant la société; il se couche à

plat ventre, il supplie, il se tourne du côté de la pitié; on sent qu'il

se sait dans son tort.

Vers le milieu du dernier siècle, un changement se fit. Les chants de

prisons, les ritournelles de voleurs prirent, pour ainsi parler, un

geste insolent et jovial. Le plaintif _maluré_ fut remplacé par

_larifla_. On retrouve au dix-huitième siècle, dans presque toutes les

chansons des galères, des bagnes et des chiourmes, une gaîté diabolique

et énigmatique. On y entend ce refrain strident et sautant qu'on dirait

éclairé d'une lueur phosphorescente et qui semble jeté dans la forêt par

un feu follet jouant du fifre:

_Mirlababi, surlababo,_

_Mirliton ribon ribette,_

_Surlababi, mirlababo,_

_Mirliton ribon ribo._

Cela se chantait en égorgeant un homme dans une cave ou au coin d'un

bois.

Symptôme sérieux. Au dix-huitième siècle l'antique mélancolie de ces

classes mornes se dissipe. Elles se mettent à rire. Elles raillent le

grand meg et le grand dab. Louis XV étant donné, elles appellent le roi

de France «le marquis de Pantin». Les voilà presque gaies. Une sorte de

lumière légère sort de ces misérables comme si la conscience ne leur

pesait plus. Ces lamentables tribus de l'ombre n'ont plus seulement

l'audace désespérée des actions, elles ont l'audace insouciante de

l'esprit. Indice qu'elles perdent le sentiment de leur criminalité, et

qu'elles se sentent jusque parmi les penseurs et les songeurs je ne sais

quels appuis qui s'ignorent eux-mêmes. Indice que le vol et le pillage

commencent à s'infiltrer jusque dans des doctrines et des sophismes, de

manière à perdre un peu de leur laideur en en donnant beaucoup aux

sophismes et aux doctrines. Indice enfin, si aucune diversion ne surgit,

de quelque éclosion prodigieuse et prochaine.

Arrêtons-nous un moment. Qui accusons-nous ici? est-ce le dix-huitième

siècle? est-ce sa philosophie? Non certes. L'oeuvre du dix-huitième

siècle est saine et bonne. Les encyclopédistes, Diderot en tête, les

physiocrates, Turgot en tête, les philosophes, Voltaire en tête, les

utopistes, Rousseau en tête, ce sont là quatre légions sacrées.

L'immense avance de l'humanité vers la lumière leur est due. Ce sont les

quatre avant-gardes du genre humain allant aux quatre points cardinaux

du progrès, Diderot vers le beau, Turgot vers l'utile, Voltaire vers le

vrai, Rousseau vers le juste. Mais, à côté et au-dessous des

philosophes, il y avait les sophistes, végétation vénéneuse mêlée à la

croissance salubre, ciguë dans la forêt vierge. Pendant que le bourreau

brûlait sur le maître-escalier du palais de justice les grands livres

libérateurs du siècle, des écrivains aujourd'hui oubliés publiaient,

avec privilège du roi, on ne sait quels écrits étrangement

désorganisateurs, avidement lus des misérables. Quelques-unes de ces

publications, détail bizarre, patronnées par un prince, se retrouvent

dans la _Bibliothèque secrète_. Ces faits, profonds mais ignorés,

étaient inaperçus à la surface. Parfois c'est l'obscurité même d'un fait

qui est son danger. Il est obscur parce qu'il est souterrain. De tous

ces écrivains, celui peut-être qui creusa alors dans les masses la

galerie la plus malsaine, c'est Restif de la Bretonne.

Ce travail, propre à toute l'Europe, fit plus de ravage en Allemagne que

partout ailleurs. En Allemagne, pendant une certaine période, résumée

par Schiller dans son drame fameux des _Brigands_, le vol et le pillage

s'érigeaient en protestation contre la propriété et le travail,

s'assimilaient de certaines idées élémentaires, spécieuses et fausses,

justes en apparence, absurdes en réalité, s'enveloppaient de ces idées,

y disparaissaient en quelque sorte, prenaient un nom abstrait et

passaient à l'état de théorie, et de cette façon circulaient dans les

foules laborieuses, souffrantes et honnêtes, à l'insu même des chimistes

imprudents qui avaient préparé la mixture, à l'insu même des masses qui

l'acceptaient. Toutes les fois qu'un fait de ce genre se produit, il est

grave. La souffrance engendre la colère; et tandis que les classes

prospères s'aveuglent, ou s'endorment, ce qui est toujours fermer les

yeux, la haine des classes malheureuses allume sa torche à quelque

esprit chagrin ou mal fait qui rêve dans un coin, et elle se met à

examiner la société. L'examen de la haine, chose terrible!

De là, si le malheur des temps le veut, ces effrayantes commotions qu'on

nommait jadis _jacqueries_, près desquelles les agitations purement

politiques sont jeux d'enfants, qui ne sont plus la lutte de l'opprimé

contre l'oppresseur, mais la révolte du malaise contre le bien-être.

Tout s'écroule alors.

Les jacqueries sont des tremblements de peuple.

C'est à ce péril, imminent peut-être en Europe vers la fin du

dix-huitième siècle, que vint couper court la Révolution française, cet

immense acte de probité.

La Révolution française, qui n'est pas autre chose que l'idéal armé du

glaive, se dressa, et, du même mouvement brusque, ferma la porte du mal

et ouvrit la porte du bien.

Elle dégagea la question, promulgua la vérité, chassa le miasme,

assainit le siècle, couronna le peuple.

On peut dire qu'elle a créé l'homme une deuxième fois, en lui donnant

une seconde âme, le droit.

Le dix-neuvième siècle hérite et profite de son oeuvre, et aujourd'hui

la catastrophe sociale que nous indiquions tout à l'heure est simplement

impossible. Aveugle qui la dénonce! niais qui la redoute! la révolution

est la vaccine de la jacquerie.

Grâce à la révolution, les conditions sociales sont changées. Les

maladies féodales et monarchiques ne sont plus dans notre sang. Il n'y a

plus de moyen âge dans notre constitution. Nous ne sommes plus aux temps

où d'effroyables fourmillements intérieurs faisaient irruption, où l'on

entendait sous ses pieds la course obscure d'un bruit sourd, où

apparaissaient à la surface de la civilisation on ne sait quels

soulèvements de galeries de taupes, où le sol se crevassait, où le

dessus des cavernes s'ouvrait, et où l'on voyait tout à coup sortir de

terre des têtes monstrueuses.

Le sens révolutionnaire est un sens moral. Le sentiment du droit,

développé, développe le sentiment du devoir. La loi de tous, c'est la

liberté, qui finit où commence la liberté d'autrui, selon l'admirable

définition de Robespierre. Depuis 89, le peuple tout entier se dilate

dans l'individu sublimé; il n'y a pas de pauvre qui, ayant son droit,

n'ait son rayon; le meurt-de-faim sent en lui l'honnêteté de la France;

la dignité du citoyen est une armure intérieure; qui est libre est

scrupuleux; qui vote règne. De là l'incorruptibilité; de là l'avortement

des convoitises malsaines; de là les yeux héroïquement baissés devant

les tentations. L'assainissement révolutionnaire est tel qu'un jour de

délivrance, un 14 juillet, un 10 août, il n'y a plus de populace. Le

premier cri des foules illuminées et grandissantes c'est: mort aux

voleurs! Le progrès est honnête homme; l'idéal et l'absolu ne font pas

le mouchoir. Par qui furent escortés en 1848 les fourgons qui

contenaient les richesses des Tuileries? par les chiffonniers du

faubourg Saint-Antoine. Le haillon monta la garde devant le trésor. La

vertu fit ces déguenillés resplendissants. Il y avait là, dans ces

fourgons, dans des caisses à peine fermées quelques-unes même

entr'ouvertes, parmi cent écrins éblouissants, cette vieille couronne de

France toute en diamants, surmontée de l'escarboucle de la royauté, du

régent, qui valait trente millions. Ils gardaient, pieds nus, cette

couronne.

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 15 / 30 段