Il entr'ouvrit doucement la porte de la palissade, s'assura qu'aucun

passant ne traversait la rue, sortit avec précaution, referma la porte

derrière lui, et partit en courant dans la direction de la Bastille.

Sept ou huit minutes s'écoulèrent, huit mille siècles pour Thénardier;

Babet, Brujon et Gueulemer ne desserraient pas les dents; la porte se

rouvrit enfin, et Montparnasse parut, essoufflé, et amenant Gavroche. La

pluie continuait de faire la rue complètement déserte.

Le petit Gavroche entra dans l'enceinte et regarda ces figures de

bandits d'un air tranquille. L'eau lui dégouttait des cheveux. Gueulemer

lui adressa la parole:

--Mioche, es-tu un homme?

Gavroche haussa les épaules et répondit:

--Un môme comme mézig est un orgue, et des orgues comme vousailles sont

des mômes.

--Comme le mion joue du crachoir! s'écria Babet.

--Le môme pantinois n'est pas maquillé de fertille lansquinée, ajouta

Brujon.

--Qu'est-ce qu'il vous faut? dit Gavroche.

Montparnasse répondit:

--Grimper par ce tuyau.

--Avec cette veuve, fît Babet.

--Et ligoter la tortouse, continua Brujon.

--Au monté du montant, reprit Babet.

--Au pieu de la vanterne, ajouta Brujon.

--Et puis? dit Gavroche.

--Voilà! dit Gueulemer.

Le gamin examina la corde, le tuyau, le mur, les fenêtres, et fit cet

inexprimable et dédaigneux bruit des lèvres qui signifie:

--Que ça!

--Il y a un homme là-haut que tu sauveras, reprit Montparnasse.

--Veux-tu? reprit Brujon.

--Serin! répondit l'enfant comme si la question lui paraissait inouïe;

et il ôta ses souliers.

Gueulemer saisit Gavroche d'un bras, le posa sur le toit de la baraque,

dont les planches vermoulues pliaient sous le poids de l'enfant, et lui

remit la corde que Brujon avait renouée pendant l'absence de

Montparnasse. Le gamin se dirigea vers le tuyau où il était facile

d'entrer grâce à une large crevasse qui touchait au toit. Au moment où

il allait monter, Thénardier, qui voyait le salut et la vie s'approcher,

se pencha au bord du mur; la première lueur du jour blanchissait son

front inondé de sueur, ses pommettes livides, son nez effilé et sauvage,

sa barbe grise toute hérissée, et Gavroche le reconnut.

--Tiens! dit-il, c'est mon père!... Oh! cela n'empêche pas.

Et prenant la corde dans ses dents, il commença résolûment l'escalade.

Il parvint au haut de la masure, enfourcha le vieux mur comme un cheval,

et noua solidement la corde à la traverse supérieure de la fenêtre.

Un moment après, Thénardier était dans la rue.

Dès qu'il eut touché le pavé, dès qu'il se sentit hors de danger, il ne

fut plus ni fatigué, ni transi, ni tremblant; les choses terribles dont

il sortait s'évanouirent comme une fumée, toute cette étrange et féroce

intelligence se réveilla, et se trouva debout et libre, prête à marcher

devant elle. Voici quel fut le premier mot de cet homme:

--Maintenant, qui allons-nous manger?

Il est inutile d'expliquer le sens de ce mot affreusement transparent

qui signifie tout à la fois tuer, assassiner et dévaliser. _Manger_,

sens vrai: _dévorer_.

--Rencognons-nous bien, dit Brujon. Finissons en trois mots, et nous

nous séparerons tout de suite. Il y avait une affaire qui avait l'air

bonne rue Plumet, une rue déserte, une maison isolée, une vieille grille

pourrie sur un jardin, des femmes seules.

--Eh bien! pourquoi pas? demanda Thénardier.

--Ta fée, Éponine, a été voir la chose, répondit Babet.

--Et elle a apporté un biscuit à Magnon, ajouta Gueulemer. Rien à

maquiller là.

--La fée n'est pas loffe, fit Thénardier. Pourtant il faudra voir.

--Oui, oui, dit Brujon, il faudra voir.

Cependant aucun de ces hommes n'avait plus l'air de voir Gavroche qui,

pendant ce colloque, s'était assis sur une des bornes de la palissade;

il attendit quelques instants, peut-être que son père se tournât vers

lui, puis il remit ses souliers, et dit:

--C'est fini? Vous n'avez plus besoin de moi, les hommes? vous voilà

tirés d'affaire. Je m'en vas. Il faut que j'aille lever mes mômes.

Et il s'en alla.

Les cinq hommes sortirent l'un après l'autre de la palissade.

Quand Gavroche eut disparu au tournant de la rue des Ballets, Babet prit

Thénardier à part:

--As-tu regardé ce mion? lui demanda-t-il.

--Quel mion?

--Le mion qui a grimpé au mur et t'a porté la corde.

--Pas trop.

--Eh bien, je ne sais pas, mais il me semble que c'est ton fils.

--Bah! dit Thénardier, crois-tu?

Et il s'en alla.

Livre septième--L'argot

Chapitre I

Origine

_Pigritia_ est un mot terrible.

Il engendre un monde, _la pègre_, lisez: _le vol_, et un enfer, _la

pégrenne_, lisez: _la faim_.

Ainsi la paresse est mère.

Elle a un fils, le vol, et une fille, la faim.

Où sommes-nous en ce moment? Dans l'argot.

Qu'est-ce que l'argot? C'est tout à la fois la nation et l'idiome; c'est

le vol sous ses deux espèces, peuple et langue.

Lorsqu'il y a trente-quatre ans, le narrateur de cette grave et sombre

histoire introduisait au milieu d'un ouvrage écrit dans le même but que

celui-ci un voleur parlant argot, il y eut ébahissement et

clameur.--Quoi! comment! l'argot? Mais l'argot est affreux! mais c'est

la langue des chiourmes, des bagnes, des prisons, de tout ce que la

société a de plus abominable! etc., etc., etc.

Nous n'avons jamais compris ce genre d'objections.

Depuis, deux puissants romanciers, dont l'un est un profond observateur

du coeur humain, l'autre un intrépide ami du peuple, Balzac et Eugène

Sue, ayant fait parler des bandits dans leur langue naturelle comme

l'avait fait en 1828 l'auteur du _Dernier jour d'un condamné_, les mêmes

réclamations se sont élevées. On a répété:--Que nous veulent les

écrivains avec ce révoltant patois? l'argot est odieux! l'argot fait

frémir!

Qui le nie? Sans doute.

Lorsqu'il s'agit de sonder une plaie, un gouffre ou une société, depuis

quand est-ce un tort de descendre trop avant, d'aller au fond? Nous

avions toujours pensé que c'était quelquefois un acte de courage, et

tout au moins une action simple et utile, digne de l'attention

sympathique que mérite le devoir accepté et accompli. Ne pas tout

explorer, ne pas tout étudier, s'arrêter en chemin, pourquoi? S'arrêter

est le fait de la sonde et non du sondeur.

Certes, aller chercher dans les bas-fonds de l'ordre social, là où la

terre finit et où la boue commence, fouiller dans ces vagues épaisses,

poursuivre, saisir et jeter tout palpitant sur le pavé cet idiome abject

qui ruisselle de fange ainsi tiré au jour, ce vocabulaire pustuleux dont

chaque mot semble un anneau immonde d'un monstre de la vase et des

ténèbres, ce n'est ni une tâche attrayante, ni une tâche aisée. Rien

n'est plus lugubre que de contempler ainsi à nu, à la lumière de la

pensée, le fourmillement effroyable de l'argot. Il semble en effet que

ce soit une sorte d'horrible bête faite pour la nuit qu'on vient

d'arracher de son cloaque. On croit voir une affreuse broussaille

vivante et hérissée qui tressaille, se meut, s'agite, redemande l'ombre,

menace et regarde. Tel mot ressemble à une griffe, tel autre à un oeil

éteint et sanglant; telle phrase semble remuer comme une pince de crabe.

Tout cela vit de cette vitalité hideuse des choses qui se sont

organisées dans la désorganisation.

Maintenant, depuis quand l'horreur exclut-elle l'étude? depuis quand la

maladie chasse-t-elle le médecin? Se figure-t-on un naturaliste qui

refuserait d'étudier la vipère, la chauve-souris, le scorpion, la

scolopendre, la tarentule, et qui les rejetterait dans leurs ténèbres en

disant: Oh! que c'est laid! Le penseur qui se détournerait de l'argot

ressemblerait à un chirurgien qui se détournerait d'un ulcère ou d'une

verrue. Ce serait un philologue hésitant à examiner un fait de la

langue, un philosophe hésitant à scruter un fait de l'humanité. Car, il

faut bien le dire à ceux qui l'ignorent, l'argot est tout ensemble un

phénomène littéraire et un résultat social. Qu'est-ce que l'argot

proprement dit? L'argot est la langue de la misère.

Ici on peut nous arrêter; on peut généraliser le fait, ce qui est

quelquefois une manière de l'atténuer, on peut nous dire que tous les

métiers, toutes les professions, on pourrait presque ajouter tous les

accidents de la hiérarchie sociale et toutes les formes de

l'intelligence, ont leur argot. Le marchand qui dit: _Montpellier

disponible; Marseille belle qualité_, l'agent de change qui dit:

_report, prime, fin courant_, le joueur qui dit: _tiers et tout, refait

de pique_, l'huissier des îles normandes qui dit: _l'affieffeur

s'arrêtant à son fonds ne peut clâmer les fruits de ce fonds pendant la

saisie héréditale des immeubles du renonciateur_, le vaudevilliste qui

dit: _on a égayé l'ours_, le comédien qui dit: _j'ai fait four_, le

philosophe qui dit: _triplicité phénoménale_, le chasseur qui dit:

_voileci allais, voileci fuyant_, le phrénologue qui dit: _amativité,

combativité, sécrétivité_, le fantassin qui dit: _ma clarinette_, le

cavalier qui dit: _mon poulet d'Inde_, le maître d'armes qui dit:_

tierce, quarte, rompez_, l'imprimeur qui dit: _parlons batio_, tous,

imprimeur, maître d'armes, cavalier, fantassin, phrénologue, chasseur,

philosophe, comédien, vaudevilliste, huissier, joueur, agent de change,

marchand, parlent argot. Le peintre qui dit: _mon rapin_, le notaire qui

dit: _mon saute-ruisseau_, le perruquier qui dit:_ mon commis_, le

savetier qui dit: _mon gniaf_, parlent argot. À la rigueur, et si on le

veut absolument, toutes ces façons diverses de dire la droite et la

gauche, le matelot _bâbord_ et _tribord_, le machiniste, _côté cour_ et

_côté jardin_, le bedeau, _côté de l'épître_ et _côté de l'évangile_,

sont de l'argot. Il y a l'argot des mijaurées comme il y a eu l'argot

des précieuses. L'hôtel de Rambouillet confinait quelque peu à la Cour

des Miracles. Il y a l'argot des duchesses, témoin cette phrase écrite

dans un billet doux par une très grande dame et très jolie femme de la

Restauration: «Vous trouverez dans ces potains-là une foultitude de

raisons pour que je me libertise.» Les chiffres diplomatiques sont de

l'argot; la chancellerie pontificale, en disant 26 pour _Rome,

grkztntgzyal_ pour _envoi_ et _abfxustgrnogrkzu tu XI_ pour _duc de

Modène_, parle argot. Les médecins du moyen âge qui, pour dire carotte,

radis et navet, disaient: _opoponach, perfroschinum, reptitalmus,

dracatholicum angelorum, postmegorum_, parlaient argot. Le fabricant de

sucre qui dit: _vergeoise, tête, claircé, tape, lumps, mélis, bâtarde,

commun, brûlé, plaque_, cet honnête manufacturier parle argot. Une

certaine école de critique d'il y a vingt ans qui disait:--_La moitié de

Shakespeare est jeux de mots et calembours_,--parlait argot. Le poète et

l'artiste qui, avec un sens profond, qualifieront M. de Montmorency «un

bourgeois», s'il ne se connaît pas en vers et en statues, parlent argot.

L'académicien classique qui appelle les fleurs _Flore_, les fruits

_Pomone_, la mer _Neptune_, l'amour _les feux_, la beauté _les appas_,

un cheval _un coursier_, la cocarde blanche ou tricolore _la rose de

Bellone_, le chapeau à trois cornes _le triangle de Mars_, l'académicien

classique parle argot. L'algèbre, la médecine, la botanique, ont leur

argot. La langue qu'on emploie à bord, cette admirable langue de la mer,

si complète et si pittoresque, qu'ont parlée Jean Bart, Duquesne,

Suffren et Duperré, qui se mêle au sifflement des agrès, au bruit des

porte-voix, au choc des haches d'abordage, au roulis, au vent, à la

rafale, au canon, est tout un argot héroïque et éclatant qui est au

farouche argot de la pègre ce que le lion est au chacal.

Sans doute. Mais, quoi qu'on en puisse dire, cette façon de comprendre

le mot argot est une extension, que tout le monde même n'admettra pas.

Quant à nous, nous conservons à ce mot sa vieille acception précise,

circonscrite et déterminée, et nous restreignons l'argot à l'argot.

L'argot véritable, l'argot par excellence, Si ces deux mots peuvent

s'accoupler, l'immémorial argot qui était un royaume, n'est autre chose,

nous le répétons, que la langue laide, inquiète, sournoise, traître,

venimeuse, cruelle, louche, vile, profonde, fatale, de la misère. Il y

a, à l'extrémité de tous les abaissements et de toutes les infortunes,

une dernière misère qui se révolte et qui se décide à entrer en lutte

contre l'ensemble des faits heureux et des droits régnants; lutte

affreuse où, tantôt rusée, tantôt violente, à la fois malsaine et

féroce, elle attaque l'ordre social à coups d'épingle par le vice et à

coup de massue par le crime. Pour les besoins de cette lutte, la misère

a inventé une langue de combat qui est l'argot.

Faire surnager et soutenir au-dessus de l'oubli, au-dessus du gouffre,

ne fût-ce qu'un fragment d'une langue quelconque que l'homme a parlée et

qui se perdrait, c'est-à-dire un des éléments, bons ou mauvais, dont la

civilisation se compose ou se complique, c'est étendre les données de

l'observation sociale, c'est servir la civilisation même. Ce service,

Plaute l'a rendu, le voulant ou ne le voulant pas, en faisant parler le

phénicien à deux soldats carthaginois; ce service, Molière l'a rendu en

faisant parler le levantin et toutes sortes de patois à tant de ses

personnages. Ici les objections se raniment. Le phénicien, à merveille!

le levantin, à la bonne heure! même le patois, passe! ce sont des

langues qui ont appartenu à des nations ou à des provinces; mais

l'argot? à quoi bon conserver l'argot? à quoi bon «faire surnager»

l'argot?

À cela nous ne répondrons qu'un mot. Certes, si la langue qu'a parlée

une nation ou une province est digne d'intérêt, il est une chose plus

digne encore d'attention et d'étude, c'est la langue qu'a parlée une

misère.

C'est la langue qu'a parlée en France, par exemple, depuis plus de

quatre siècles, non seulement une misère, mais la misère, toute la

misère humaine possible.

Et puis, nous y insistons, étudier les difformités et les infirmités

sociales et les signaler pour les guérir, ce n'est point une besogne où

le choix soit permis. L'historien des moeurs et des idées n'a pas une

mission moins austère que l'historien des événements. Celui-ci a la

surface de la civilisation, les luttes des couronnes, les naissances de

princes, les mariages de rois, les batailles, les assemblées, les grands

hommes publics, les révolutions au soleil, tout le dehors; l'autre

historien a l'intérieur, le fond, le peuple qui travaille, qui souffre

et qui attend, la femme accablée, l'enfant qui agonise, les guerres

sourdes d'homme à homme, les férocités obscures, les préjugés, les

iniquités convenues, les contre-coups souterrains de la loi, les

évolutions secrètes des âmes, les tressaillements indistincts des

multitudes, les meurt-de-faim, les va-nu-pieds, les bras-nus, les

déshérités, les orphelins, les malheureux et les infâmes, toutes les

larves qui errent dans l'obscurité. Il faut qu'il descende, le coeur

plein de charité et de sévérité à la fois, comme un frère et comme un

juge, jusqu'à ces casemates impénétrables où rampent pêle-mêle ceux qui

saignent et ceux qui frappent, ceux qui pleurent et ceux qui maudissent,

ceux qui jeûnent et ceux qui dévorent, ceux qui endurent le mal et ceux

qui le font. Ces historiens des coeurs et des âmes ont-ils des devoirs

moindres que les historiens des faits extérieurs? Croit-on qu'Alighieri

ait moins de choses à dire que Machiavel? Le dessous de la civilisation,

pour être plus profond et plus sombre, est-il moins important que le

dessus? Connaît-on bien la montagne quand on ne connaît pas la caverne?

Disons-le du reste en passant, de quelques mots de ce qui précède on

pourrait inférer entre les deux classes d'historiens une séparation

tranchée qui n'existe pas dans notre esprit. Nul n'est bon historien de

la vie patente, visible, éclatante et publique des peuples s'il n'est en

même temps, dans une certaine mesure, historien de leur vie profonde et

cachée; et nul n'est bon historien du dedans s'il ne sait être, toutes

les fois que besoin est, historien du dehors. L'histoire des moeurs et

des idées pénètre l'histoire des événements, et réciproquement. Ce sont

deux ordres de faits différents qui se répondent, qui s'enchaînent

toujours et s'engendrent souvent. Tous les linéaments que la providence

trace à la surface d'une nation ont leurs parallèles sombres, mais

distincts, dans le fond, et toutes les convulsions du fond produisent

des soulèvements à la surface. La vraie histoire étant mêlée à tout, le

véritable historien se mêle de tout.

L'homme n'est pas un cercle à un seul centre; c'est une ellipse à deux

foyers. Les faits sont l'un, les idées sont l'autre.

L'argot n'est autre chose qu'un vestiaire où la langue, ayant quelque

mauvaise action à faire, se déguise. Elle s'y revêt de mots masques et

de métaphores haillons.

De la sorte elle devient horrible.

On a peine à la reconnaître. Est-ce bien la langue française, la grande

langue humaine? La voilà prête à entrer en scène et à donner au crime la

réplique, et propre à tous les emplois du répertoire du mal. Elle ne

marche plus, elle clopine; elle boite sur la béquille de la Cour des

miracles, béquille métamorphosable en massue; elle se nomme truanderie;

tous les spectres, ses habilleurs, l'ont grimée; elle se traîne et se

dresse, double allure du reptile. Elle est apte à tous les rôles

désormais, faite louche par le faussaire, vert-de-grisée par

l'empoisonneur, charbonnée de la suie de l'incendiaire; et le meurtrier

lui met son rouge.

Quand on écoute, du côté des honnêtes gens, à la porte de la société, on

surprend le dialogue de ceux qui sont dehors. On distingue des demandes

et des réponses. On perçoit, sans le comprendre, un murmure hideux,

sonnant presque comme l'accent humain, mais plus voisin du hurlement que

de la parole. C'est l'argot. Les mots sont difformes, et empreints d'on

ne sait quelle bestialité fantastique. On croit entendre des hydres

parler.

C'est l'inintelligible dans le ténébreux. Cela grince et cela chuchote,

complétant le crépuscule par l'énigme. Il fait noir dans le malheur, il

fait plus noir encore dans le crime; ces deux noirceurs amalgamées

composent l'argot. Obscurité dans l'atmosphère, obscurité dans les

actes, obscurité dans les voix. Épouvantable langue crapaude qui va,

vient, sautèle, rampe, bave, et se meut monstrueusement dans cette

immense brume grise faite de pluie, de nuit, de faim, de vice, de

mensonge, d'injustice, de nudité, d'asphyxie et d'hiver, plein midi des

misérables.

Ayons compassion des châtiés. Hélas! qui sommes-nous nous-mêmes? qui

suis-je, moi qui vous parle? qui êtes-vous, vous qui m'écoutez? d'où

venons-nous? et est-il bien sûr que nous n'ayons rien fait avant d'être

nés? La terre n'est point sans ressemblance avec une geôle. Qui sait si

l'homme n'est pas un repris de justice divine?

Regardez la vie de près. Elle est ainsi faite qu'on y sent partout de la

punition.

Êtes-vous ce qu'on appelle un heureux? Eh bien, vous êtes triste tous

les jours. Chaque jour a son grand chagrin ou son petit souci. Hier,

vous trembliez pour une santé qui vous est chère, aujourd'hui vous

craignez pour la vôtre, demain ce sera une inquiétude d'argent,

après-demain la diatribe d'un calomniateur, l'autre après-demain le

malheur d'un ami; puis le temps qu'il fait, puis quelque chose de cassé

ou de perdu, puis un plaisir que la conscience et la colonne vertébrale

vous reprochent; une autre fois, la marche des affaires publiques. Sans

compter les peines de coeur. Et ainsi de suite. Un nuage se dissipe, un

autre se reforme. À peine un jour sur cent de pleine joie et de plein

soleil. Et vous êtes de ce petit nombre qui a le bonheur! Quant aux

autres hommes, la nuit stagnante est sur eux.

Les esprits réfléchis usent peu de cette locution: les heureux et les

malheureux. Dans ce monde, vestibule d'un autre évidemment, il n'y a pas

d'heureux.

La vraie division humaine est celle-ci: les lumineux et les ténébreux.

Diminuer le nombre des ténébreux, augmenter le nombre des lumineux,

voilà le but. C'est pourquoi nous crions: enseignement! science!

Apprendre à lire, c'est allumer du feu; toute syllabe épelée étincelle.

Du reste qui dit lumière ne dit pas nécessairement joie. On souffre dans

la lumière; l'excès brûle. La flamme est ennemie de l'aile. Brûler sans

cesser de voler, c'est là le prodige du génie.

Quand vous connaîtrez et quand vous aimerez, vous souffrirez encore. Le

jour naît en larmes. Les lumineux pleurent, ne fût-ce que sur les

ténébreux.

L'argot, est la langue des ténébreux.

Chapitre II

Racines

La pensée est émue dans ses plus sombres profondeurs, la philosophie

sociale est sollicitée à ses méditations les plus poignantes, en

présence de cet énigmatique dialecte à la fois flétri et révolté. C'est

là qu'il y a du châtiment visible. Chaque syllabe y a l'air marquée. Les

mots de la langue vulgaire y apparaissent comme froncés et racornis sous

le fer rouge du bourreau. Quelques-uns semblent fumer encore. Telle

phrase vous fait l'effet de l'épaule fleurdelysée d'un voleur

brusquement mise à nu. L'idée refuse presque de se laisser exprimer par

ces substantifs repris de justice. La métaphore y est parfois si

effrontée qu'on sent qu'elle a été au carcan.

Du reste, malgré tout cela et à cause de tout cela, ce patois étrange a

de droit son compartiment dans ce grand casier impartial où il y a place

pour le liard oxydé comme pour la médaille d'or, et qu'on nomme la

littérature. L'argot, qu'on y consente ou non, a sa syntaxe et sa

poésie. C'est une langue. Si, à la difformité de certains vocables, on

reconnaît qu'elle a été mâchée par Mandrin, à la splendeur de certaines

métonymies, on sent que Villon l'a parlée.

Ce vers si exquis et si célèbre:

_Mais où sont les neiges d'antan?_

est un vers d'argot. Antan--_ante annum_--est un mot de l'argot de

Thunes qui signifiait l'_an passé_ et par extension _autrefois_. On

pouvait encore lire il y a trente-cinq ans, à l'époque du départ de la

grande chaîne de 1827, dans un des cachots de Bicêtre, cette maxime

gravée au clou sur le mur par un roi de Thunes condamné aux galères:

_Les dabs d'antan trimaient siempre pour la pierre du Coësre_. Ce qui

veut dire: _Les rois d'autrefois allaient toujours se faire sacrer_.

Dans la pensée de ce roi-là, le sacre, c'était le bagne.

Le mot _décarade_, qui exprime le départ d'une lourde voiture au galop,

est attribué à Villon, et il en est digne. Ce mot, qui fait feu des

quatre pieds, résume dans une onomatopée magistrale tout l'admirable

vers de La Fontaine:

_Six forts chevaux tiraient un coche._

Au point de vue purement littéraire, peu d'études seraient plus

curieuses et plus fécondes que celle de l'argot. C'est toute une langue

dans la langue, une sorte d'excroissance maladive, une greffe malsaine

qui a produit une végétation, un parasite qui a ses racines dans le

vieux tronc gaulois et dont le feuillage sinistre rampe sur tout un côté

de la langue. Ceci est ce qu'on pourrait appeler le premier aspect,

l'aspect vulgaire de l'argot. Mais, pour ceux qui étudient la langue

ainsi qu'il faut l'étudier, c'est-à-dire comme les géologues étudient la

terre, l'argot apparaît comme une véritable alluvion. Selon qu'on y

creuse plus ou moins avant, on trouve dans l'argot, au-dessous du vieux

français populaire, le provençal, l'espagnol, de l'italien, du levantin,

cette langue des ports de la Méditerranée, de l'anglais et de

l'allemand, du roman dans ses trois variétés, roman français, roman

italien, roman roman, du latin, enfin du basque et du celte. Formation

profonde et bizarre. Édifice souterrain bâti en commun par tous les

misérables. Chaque race maudite a déposé sa couche, chaque souffrance a

laissé tomber sa pierre, chaque coeur a donné son caillou. Une foule

d'âmes mauvaises, basses ou irritées, qui ont traversé la vie et sont

allées s'évanouir dans l'éternité, sont là presque entières et en

quelque sorte visibles encore sous la forme d'un mot monstrueux.

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 14 / 30 段