donna passage à un enfant qui descendit le long du pied de l'éléphant et
vint lestement tomber près de l'homme. C'était Gavroche. L'homme était
Montparnasse.
Quant à ce cri, _kirikikiou_, c'était là sans doute ce que l'enfant
voulait dire par: _Tu demanderas monsieur Gavroche_.
En l'entendant, il s'était réveillé en sursaut, avait rampé hors de son
«alcôve», en écartant un peu le grillage qu'il avait ensuite refermé
soigneusement, puis il avait ouvert la trappe et était descendu.
L'homme et l'enfant se reconnurent silencieusement dans la nuit;
Montparnasse se borna à dire:
--Nous avons besoin de toi. Viens nous donner un coup de main.
Le gamin ne demanda pas d'autre éclaircissement.
--Me v'là, dit-il.
Et tous deux se dirigèrent vers la rue Saint-Antoine, d'où sortait
Montparnasse, serpentant rapidement à travers la longue file des
charrettes de maraîchers qui descendent à cette heure-là vers la halle.
Les maraîchers accroupis dans leurs voitures parmi les salades et les
légumes, à demi assoupis, enfouis jusqu'aux yeux dans leurs roulières à
cause de la pluie battante, ne regardaient même pas ces étranges
passants.
Chapitre III
Les péripéties de l'évasion
Voici ce qui avait eu lieu cette même nuit à la Force:
Une évasion avait été concertée entre Babet, Brujon, Gueulemer et
Thénardier, quoique Thénardier fût au secret. Babet avait fait l'affaire
pour son compte, le jour même, comme on a vu d'après le récit de
Montparnasse à Gavroche. Montparnasse devait les aider du dehors.
Brujon, ayant passé un mois dans une chambre de punition, avait eu le
temps, premièrement, d'y tresser une corde, deuxièmement, d'y mûrir un
plan. Autrefois ces lieux sévères où la discipline de la prison livre le
condamné à lui-même, se composaient de quatre murs de pierre, d'un
plafond de pierre, d'un pavé de dalles, d'un lit de camp, d'une lucarne
grillée, d'une porte doublée de fer, et s'appelaient _cachots;_ mais le
cachot a été jugé trop horrible; maintenant cela se compose d'une porte
de fer, d'une lucarne grillée, d'un lit de camp, d'un pavé de dalles,
d'un plafond de pierre, de quatre murs de pierre, et cela s'appelle
_chambre de punition_. Il y fait un peu jour vers midi. L'inconvénient
de ces chambres qui, comme on voit, ne sont pas des cachots, c'est de
laisser songer des êtres qu'il faudrait faire travailler.
Brujon donc avait songé, et il était sorti de la chambre de punition
avec une corde. Comme on le réputait fort dangereux dans la cour
Charlemagne, on le mit dans le Bâtiment-Neuf. La première chose qu'il
trouva dans le Bâtiment-Neuf, ce fut Gueulemer, la seconde, ce fut un
clou; Gueulemer, c'est-à-dire le crime, un clou, c'est-à-dire la
liberté.
Brujon, dont il est temps de se faire une idée complète, était, avec une
apparence de complexion délicate et une langueur profondément
préméditée, un gaillard poli, intelligent et voleur qui avait le regard
caressant et le sourire atroce. Son regard résultait de sa volonté et
son sourire résultait de sa nature. Ses premières études dans son art
s'étaient dirigées vers les toits; il avait fait faire de grands progrès
à l'industrie des arracheurs de plomb qui dépouillent les toitures et
dépiautent les gouttières par le procédé dit _au gras-double_.
Ce qui achevait de rendre l'instant favorable pour une tentative
d'évasion, c'est que les couvreurs remaniaient et rejointoyaient, en ce
moment-là même, une partie des ardoises de la prison. La cour
Saint-Bernard n'était plus absolument isolée de la cour Charlemagne et
de la cour Saint-Louis. Il y avait par là-haut des échafaudages et des
échelles; en d'autres termes, des ponts et des escaliers du côté de la
délivrance.
Le Bâtiment-Neuf, qui était tout ce qu'on pouvait voir au monde de plus
lézardé et de plus décrépit, était le point faible de la prison. Les
murs en étaient à ce point rongés par le salpêtre qu'on avait été obligé
de revêtir d'un parement de bois les voûtes des dortoirs, parce qu'il
s'en détachait des pierres qui tombaient sur les prisonniers dans leurs
lits. Malgré cette vétusté, on faisait la faute d'enfermer dans le
Bâtiment-Neuf les accusés les plus inquiétants, d'y mettre «les fortes
causes», comme on dit en langage de prison.
Le Bâtiment-Neuf contenait quatre dortoirs superposés et un comble qu'on
appelait le Bel-Air. Un large tuyau de cheminée, probablement de quelque
ancienne cuisine des ducs de La Force, partait du rez-de-chaussée,
traversait les quatre étages, coupait en deux tous les dortoirs où il
figurait une façon de pilier aplati, et allait trouer le toit.
Gueulemer et Brujon étaient dans le même dortoir. On les avait mis par
précaution dans l'étage d'en bas. Le hasard faisait que la tête de leurs
lits s'appuyait au tuyau de la cheminée.
Thénardier se trouvait précisément au-dessus de leur tête dans ce comble
qualifié le Bel-Air.
Le passant qui s'arrête rue Culture-Sainte-Catherine, après la caserne
des pompiers, devant la porte cochère de la maison des Bains, voit une
cour pleine de fleurs et d'arbustes en caisses, au fond de laquelle se
développe, avec deux ailes, une petite rotonde blanche égayée par des
contrevents verts, le rêve bucolique de Jean-Jacques. Il n'y a pas plus
de dix ans, au-dessus de cette rotonde s'élevait un mur noir, énorme,
affreux, nu, auquel elle était adossée. C'était le mur du chemin de
ronde de la Force.
Ce mur derrière cette rotonde, c'était Milton entrevu derrière Berquin.
Si haut qu'il fût, ce mur était dépassé par un toit plus noir encore
qu'on apercevait au delà. C'était le toit du Bâtiment-Neuf. On y
remarquait quatre lucarnes-mansardes armées de barreaux, c'étaient les
fenêtres du Bel-Air. Une cheminée perçait ce toit; c'était la cheminée
qui traversait les dortoirs.
Le Bel-Air, ce comble du Bâtiment-Neuf, était une espèce de grande halle
mansardée, fermée de triples grilles et de portes doublées de tôle que
constellaient des clous démesurés. Quand on y entrait par l'extrémité
nord, on avait à sa gauche les quatre lucarnes, et à sa droite, faisant
face aux lucarnes, quatre cages carrées assez vastes, espacées, séparées
par des couloirs étroits, construites jusqu'à hauteur d'appui en
maçonnerie et le reste jusqu'au toit en barreaux de fer.
Thénardier était au secret dans une de ces cages, depuis la nuit du 3
février. On n'a jamais pu découvrir comment, et par quelle connivence,
il avait réussi à s'y procurer et à y cacher une bouteille de ce vin
inventé, dit-on, par Desrues, auquel se mêle un narcotique et que la
bande des _Endormeurs_ a rendu célèbre.
Il y a dans beaucoup de prisons des employés traîtres, mi-partis
geôliers et voleurs, qui aident aux évasions, qui vendent à la police
une domesticité infidèle, et qui font danser l'anse du panier à salade.
Dans cette même nuit donc, où le petit Gavroche avait recueilli les deux
enfants errants, Brujon et Gueulemer, qui savaient que Babet, évadé le
matin même, les attendait dans la rue ainsi que Montparnasse, se
levèrent doucement et se mirent à percer avec le clou que Brujon avait
trouvé le tuyau de cheminée auquel leurs lits touchaient. Les gravois
tombaient sur le lit de Brujon, de sorte qu'on ne les entendait pas. Les
giboulées mêlées de tonnerre ébranlaient les portes sur leurs gonds et
faisaient dans la prison un vacarme affreux et utile. Ceux des
prisonniers qui se réveillèrent firent semblant de se rendormir et
laissèrent faire Gueulemer et Brujon. Brujon était adroit; Gueulemer
était vigoureux. Avant qu'aucun bruit fût parvenu au surveillant couché
dans la cellule grillée qui avait jour sur le dortoir, le mur était
percé, la cheminée escaladée, le treillis de fer qui fermait l'orifice
supérieur du tuyau forcé, et les deux redoutables bandits sur le toit.
La pluie et le vent redoublaient, le toit glissait.
--Quelle bonne sorgue pour une crampe! dit Brujon.
Un abîme de six pieds de large et de quatre-vingts pieds de profondeur
les séparait du mur de ronde. Au fond de cet abîme ils voyaient reluire
dans l'obscurité le fusil d'un factionnaire. Ils attachèrent par un bout
aux tronçons des barreaux de la cheminée qu'ils venaient de tordre la
corde que Brujon avait filée dans son cachot, lancèrent l'autre bout
par-dessus le mur de ronde, franchirent d'un bond l'abîme, se
cramponnèrent au chevron du mur, l'enjambèrent, se laissèrent glisser
l'un après l'autre le long de la corde sur un petit toit qui touche à la
maison des Bains, ramenèrent leur corde à eux, sautèrent dans la cour
des Bains, la traversèrent, poussèrent le vasistas du portier, auprès
duquel pendait son cordon, tirèrent le cordon, ouvrirent la porte
cochère, et se trouvèrent dans la rue.
Il n'y avait pas trois quarts d'heure qu'ils s'étaient levés debout sur
leurs lits dans les ténèbres, leur clou à la main, leur projet dans la
tête.
Quelques instants après, ils avaient rejoint Babet et Montparnasse qui
rôdaient dans les environs.
En tirant leur corde à eux, ils l'avaient cassée, et il en était resté
un morceau attaché à la cheminée sur le toit. Ils n'avaient du reste
d'autre avarie que de s'être à peu près entièrement enlevé la peau des
mains.
Cette nuit-là, Thénardier était prévenu, sans qu'on ait pu éclaircir de
quelle façon, et ne dormait pas.
Vers une heure du matin, la nuit étant très noire, il vit passer sur le
toit, dans la pluie et dans la bourrasque, devant la lucarne qui était
vis-à-vis de sa cage, deux ombres. L'une s'arrêta à la lucarne le temps
d'un regard. C'était Brujon. Thénardier le reconnut, et comprit. Cela
lui suffit.
Thénardier, signalé comme escarpe et détenu sous prévention de
guet-apens nocturne à main armée, était gardé à vue. Un factionnaire,
qu'on relevait de deux heures en deux heures, se promenait le fusil
chargé devant sa cage. Le Bel-Air était éclairé par une applique. Le
prisonnier avait aux pieds une paire de fers du poids de cinquante
livres. Tous les jours à quatre heures de l'après-midi, un gardien
escorté de deux dogues,--cela se faisait encore ainsi à cette
époque,--entrait dans sa cage, déposait près de son lit un pain noir de
deux livres, une cruche d'eau et une écuelle pleine d'un bouillon assez
maigre où nageaient quelques gourganes, visitait ses fers et frappait
sur les barreaux. Cet homme avec ses dogues revenait deux fois dans la
nuit.
Thénardier avait obtenu la permission de conserver une espèce de
cheville en fer dont il se servait pour clouer son pain dans une fente
de la muraille, «afin, disait-il, de le préserver des rats». Comme on
gardait Thénardier à vue, on n'avait point trouvé d'inconvénient à cette
cheville. Cependant on se souvint plus tard qu'un gardien avait dit:--Il
vaudrait mieux ne lui laisser qu'une cheville en bois.
À deux heures du matin on vint changer le factionnaire qui était un
vieux soldat, et on le remplaça par un conscrit. Quelques instants
après, l'homme aux chiens fit sa visite, et s'en alla sans avoir rien
remarqué, si ce n'est la trop grande jeunesse et «l'air paysan» du
«tourlourou». Deux heures après, à quatre heures, quand on vint relever
le conscrit, on le trouva endormi et tombé à terre comme un bloc près de
la cage de Thénardier. Quant à Thénardier, il n'y était plus. Ses fers
brisés étaient sur le carreau. Il y avait un trou au plafond de sa cage,
et, au-dessus, un autre trou dans le toit. Une planche de son lit avait
été arrachée et sans doute emportée, car on ne la retrouva point. On
saisit aussi dans la cellule une bouteille à moitié vidée qui contenait
le reste du vin stupéfiant avec lequel le soldat avait été endormi. La
bayonnette du soldat avait disparu.
Au moment où ceci fut découvert, on crut Thénardier hors de toute
atteinte. La réalité est qu'il n'était plus dans le Bâtiment-Neuf, mais
qu'il était encore fort en danger. Son évasion n'était point consommée.
Thénardier, en arrivant sur le toit du Bâtiment-Neuf, avait trouvé le
reste de la corde de Brujon qui pendait aux barreaux de la trappe
supérieure de la cheminée, mais ce bout cassé étant beaucoup trop court,
il n'avait pu s'évader par-dessus le chemin de ronde comme avaient fait
Brujon et Gueulemer.
Quand on détourne de la rue des Ballets dans la rue du Roi-de-Sicile, on
rencontre presque tout de suite à droite un enfoncement sordide. Il y
avait là au siècle dernier une maison dont il ne reste plus que le mur
de fond, véritable mur de masure qui s'élève à la hauteur d'un troisième
étage entre les bâtiments voisins. Cette ruine est reconnaissable à deux
grandes fenêtres carrées qu'on y voit encore; celle du milieu, la plus
proche du pignon de droite, est barrée d'une solive vermoulue ajustée en
chevron d'étai. À travers ces fenêtres on distinguait autrefois une
haute muraille lugubre qui était un morceau de l'enceinte du chemin de
ronde de la Force.
Le vide que la maison démolie a laissé sur la rue est à moitié rempli
par une palissade en planches pourries contrebutée de cinq bornes de
pierre. Dans cette clôture se cache une petite baraque appuyée à la
ruine restée debout. La palissade a une porte qui, il y a quelques
années, n'était fermée que d'un loquet.
C'est sur la crête de cette ruine que Thénardier était parvenu un peu
après trois heures du matin.
Comment était-il arrivé là? C'est ce qu'on n'a jamais pu expliquer ni
comprendre. Les éclairs avaient dû tout ensemble le gêner et l'aider.
S'était-il servi des échelles et des échafaudages des couvreurs pour
gagner de toit en toit, de clôture en clôture, de compartiment en
compartiment, les bâtiments de la cour Charlemagne, puis les bâtiments
de la cour Saint-Louis, le mur de ronde, et de là la masure sur la rue
du Roi-de-Sicile? Mais il y avait dans ce trajet des solutions de
continuité qui semblaient le rendre impossible. Avait-il posé la planche
de son lit comme un pont du toit du Bel-Air au mur du chemin de ronde,
et s'était-il mis à ramper à plat ventre sur le chevron du mur de ronde
tout autour de la prison jusqu'à la masure? Mais le mur du chemin de
ronde de la Force dessinait une ligne crénelée et inégale, il montait et
descendait, il s'abaissait à la caserne des pompiers, il se relevait à
la maison des Bains, il était coupé par des constructions, il n'avait
pas la même hauteur sur l'hôtel Lamoignon que sur la rue Pavée, il avait
partout des chutes et des angles droits; et puis les sentinelles
auraient dû voir la sombre silhouette du fugitif; de cette façon encore
le chemin fait par Thénardier reste à peu près inexplicable. Des deux
manières, fuite impossible. Thénardier, illuminé par cette effrayante
soif de la liberté qui change les précipices en fossés, les grilles de
fer en claies d'osier, un cul-de-jatte en athlète, un podagre en oiseau,
la stupidité en instinct, l'instinct en intelligence et l'intelligence
en génie, Thénardier avait-il inventé et improvisé une troisième
manière? On ne l'a jamais su.
On ne peut pas toujours se rendre compte des merveilles de l'évasion.
L'homme qui s'échappe, répétons-le, est un inspiré; il y a de l'étoile
et de l'éclair dans la mystérieuse lueur de la fuite; l'effort vers la
délivrance n'est pas moins surprenant que le coup d'aile vers le
sublime; et l'on dit d'un voleur évadé: Comment a-t-il fait pour
escalader ce toit? de même qu'on dit de Corneille: Où a-t-il trouvé
_Qu'il mourût?_
Quoi qu'il en soit, ruisselant de sueur, trempé par la pluie, les
vêtements en lambeaux, les mains écorchées, les coudes en sang, les
genoux déchirés, Thénardier était arrivé sur ce que les enfants, dans
leur langue figurée, appellent _le coupant_ du mur de la ruine, il s'y
était couché tout de son long, et là, la force lui avait manqué. Un
escarpement à pic de la hauteur d'un troisième étage le séparait du pavé
de la rue.
La corde qu'il avait était trop courte.
Il attendait là, pâle, épuisé, désespéré de tout l'espoir qu'il avait
eu, encore couvert par la nuit, mais se disant que le jour allait venir,
épouvanté de l'idée d'entendre avant quelques instants sonner à
l'horloge voisine de Saint-Paul quatre heures, heure où l'on viendrait
relever la sentinelle et où on la trouverait endormie sous le toit
percé, regardant avec stupeur, à une profondeur terrible, à la lueur des
réverbères, le pavé mouillé et noir, ce pavé désiré et effroyable qui
était la mort et qui était la liberté.
Il se demandait si ses trois complices d'évasion avaient réussi, s'ils
l'avaient attendu, et s'ils viendraient à son aide. Il écoutait. Excepté
une patrouille, personne n'avait passé dans la rue depuis qu'il était
là. Presque toute la descente des maraîchers de Montreuil, de Charonne,
de Vincennes et de Bercy à la halle se fait par la rue Saint-Antoine.
Quatre heures sonnèrent. Thénardier tressaillit, peu d'instants après,
cette rumeur effarée et confuse qui suit une évasion découverte éclata
dans la prison. Le bruit des portes qu'on ouvre et qu'on ferme, le
grincement des grilles sur leurs gonds, le tumulte du corps de garde,
les appels rauques des guichetiers, le choc des crosses de fusil sur le
pavé des cours, arrivaient jusqu'à lui. Des lumières montaient et
descendaient aux fenêtres grillées des dortoirs, une torche courait sur
le comble du Bâtiment-Neuf, les pompiers de la caserne d'à côté avaient
été appelés. Leurs casques, que la torche éclairait dans la pluie,
allaient et venaient le long des toits. En même temps Thénardier voyait
du côté de la Bastille une nuance blafarde blanchir lugubrement le bas
du ciel.
Lui était sur le haut d'un mur de dix pouces de large, étendu sous
l'averse, avec deux gouffres à droite et à gauche, ne pouvant bouger, en
proie au vertige d'une chute possible et à l'horreur d'une arrestation
certaine, et sa pensée, comme le battant d'une cloche, allait de l'une
de ces idées à l'autre:--Mort si je tombe, pris si je reste.
Dans cette angoisse, il vit tout à coup, la rue étant encore tout à fait
obscure, un homme qui se glissait le long des murailles et qui venait du
côté de la rue Pavée s'arrêter dans le renfoncement au-dessus duquel
Thénardier était comme suspendu. Cet homme fût rejoint par un second qui
marchait avec la même précaution, puis par un troisième, puis par un
quatrième. Quand ces hommes furent réunis, l'un d'eux souleva le loquet
de la porte de la palissade, et ils entrèrent tous quatre dans
l'enceinte où est la baraque. Ils se trouvaient précisément au-dessous
de Thénardier. Ces hommes avaient évidemment choisi ce renfoncement pour
pouvoir causer sans être vus des passants ni de la sentinelle qui garde
le guichet de la Force à quelques pas de là. Il faut dire aussi que la
pluie tenait cette sentinelle bloquée dans sa guérite. Thénardier, ne
pouvant distinguer leurs visages, prêta l'oreille à leurs paroles avec
l'attention désespérée d'un misérable qui se sent perdu.
Thénardier vit passer devant ses yeux quelque chose qui ressemblait à
l'espérance, ces hommes parlaient argot.
Le premier disait, bas, mais distinctement:
--Décarrons. Qu'est-ce que nous maquillons icigo?
Le second répondit:
--Allons nous en. Qu'est-ce que nous faisons ici?
--Il lansquine à éteindre le riffe du rabouin. Et puis les coqueurs vont
passer, il y a là un grivier qui porte gaffe, nous allons nous faire
emballer icicaille.
Ces deux mots, _icigo_ et _icicaille_, qui tous deux veulent dire ici,
et qui appartiennent, le premier à l'argot des barrières, le second à
l'argot du Temple, furent des traits de lumière pour Thénardier. À icigo
il reconnut Brujon, qui était rôdeur de barrières, et à icicaille Babet,
qui, parmi tous ses métiers, avait été revendeur au Temple.
L'antique argot du grand siècle ne se parle plus qu'au Temple, et Babet
était le seul même qui le parlât bien purement. Sans _icicaille_,
Thénardier ne l'aurait point reconnu, car il avait tout à fait dénaturé
sa voix.
Cependant le troisième était intervenu:
--Rien ne presse encore, attendons un peu. Qu'est-ce qui nous dit qu'il
n'a pas besoin de nous?
À ceci, qui n'était que du français, Thénardier reconnut Montparnasse,
lequel mettait son élégance à entendre tous les argots et à n'en parler
aucun.
Quant au quatrième, il se taisait, mais ses vastes épaules le
dénonçaient. Thénardier n'hésita pas. C'était Gueulemer.
Brujon répliqua presque impétueusement, mais toujours à voix basse:
--Qu'est-ce que tu nous bonis là? Le tapissier n'aura pas pu tirer sa
crampe. Il ne sait pas le truc, quoi! Bouliner sa limace et faucher ses
empaffes pour maquiller une tortouse, caler des boulins aux lourdes,
braser des faffes, maquiller des caroubles, faucher les durs, balancer
sa tortouse dehors, se planquer, se camoufler, il faut être mariol! Le
vieux n'aura pas pu, il ne sait pas goupiner!
Babet ajouta, toujours dans ce sage argot classique que parlaient
Poulailler et Cartouche, et qui est à l'argot hardi, nouveau, coloré et
risqué dont usait Brujon ce que la langue de Racine est à la langue
d'André Chénier:
--Ton orgue tapissier aura été fait marron dans l'escalier. Il faut être
arcasien. C'est un galifard. Il se sera laissé jouer l'harnache par un
roussin, peut-être même par un roussi, qui lui aura battu comtois. Prête
l'oche, Montparnasse, entends-tu ces criblements dans le collège? Tu as
vu toutes ces camoufles. Il est tombé, va! Il en sera quitte pour tirer
ses vingt longes. Je n'ai pas taf, je ne suis pas un taffeur, c'est
colombé, mais il n'y a plus qu'à faire les lézards, ou autrement on nous
la fera gambiller. Ne renaude pas, viens avec nousiergue, allons picter
une rouillarde encible.
--On ne laisse pas les amis dans l'embarras, grommela Montparnasse.
--Je te bonis qu'il est malade, reprit Brujon. À l'heure qui toque, le
tapissier ne vaut pas une broque! Nous n'y pouvons rien. Décarrons. Je
crois à tout moment qu'un cogne me ceintre en pogne!
Montparnasse ne résistait plus que faiblement; le fait est que ces
quatre hommes, avec cette fidélité qu'ont les bandits de ne jamais
s'abandonner entre eux, avaient rôdé toute la nuit autour de la Force,
quel que fût le péril, dans l'espérance de voir surgir au haut de
quelque muraille Thénardier. Mais la nuit qui devenait vraiment trop
belle, c'était une averse à rendre toutes les rues désertes, le froid
qui les gagnait, leurs vêtements trempés, leurs chaussures percées, le
bruit inquiétant qui venait d'éclater dans la prison, les heures
écoulées, les patrouilles rencontrées, l'espoir qui s'en allait, la peur
qui revenait, tout cela les poussait à la retraite. Montparnasse
lui-même, qui était peut-être un peu le gendre de Thénardier, cédait. Un
moment de plus, ils étaient partis. Thénardier haletait sur son mur
comme les naufragés de la _Méduse_ sur leur radeau en voyant le navire
apparu s'évanouir à l'horizon.
Il n'osait les appeler, un cri entendu pouvait tout perdre, il eut une
idée, une dernière, une lueur; il prit dans sa poche le bout de la corde
de Brujon qu'il avait détaché de la cheminée du Bâtiment-Neuf, et le
jeta dans l'enceinte de la palissade.
Cette corde tomba à leurs pieds.
--Une veuve, dit Babet.
--Ma tortouse! dit Brujon.
--L'aubergiste est là, dit Montparnasse.
Ils levèrent les yeux. Thénardier avança un peu la tête.
--Vite! dit Montparnasse, as-tu l'autre bout de la corde, Brujon?
--Oui.
--Noue les deux bouts ensemble, nous lui jetterons la corde, il la
fixera au mur, il en aura assez pour descendre.
Thénardier se risqua à élever la voix.
--Je suis transi.
--On te réchauffera.
--Je ne puis plus bouger.
--Tu te laisseras glisser, nous te recevrons.
--J'ai les mains gourdes.
--Noue seulement la corde au mur.
--Je ne pourrai pas.
--Il faut que l'un de nous monte, dit Montparnasse.
--Trois étages! fit Brujon.
Un ancien conduit en plâtre, lequel avait servi à un poêle qu'on
allumait jadis dans la baraque, rampait le long du mur et montait
presque jusqu'à l'endroit où l'on apercevait Thénardier. Ce tuyau, alors
fort lézardé et tout crevassé, est tombé depuis, mais on en voit encore
les traces. Il était fort étroit.
--On pourrait monter par là, fit Montparnasse.
--Par ce tuyau? s'écria Babet, un orgue! jamais! il faudrait un mion.
--Il faudrait un môme, reprit Brujon.
--Où trouver un moucheron? dit Gueulemer.
--Attendez, dit Montparnasse. J'ai l'affaire.