avaient une structure singulière. Elles ressemblaient à des haquets de
tonneliers; c'étaient des espèces de longues échelles posées sur deux
roues et formant brancard à leur extrémité antérieure. Chaque haquet,
disons mieux, chaque échelle était attelée de quatre chevaux bout à
bout. Sur ces échelles étaient traînées d'étranges grappes d'hommes.
Dans le peu de jour qu'il faisait, on ne voyait pas ces hommes; on les
devinait. Vingt-quatre sur chaque voiture, douze de chaque côté, adossés
les uns aux autres, faisant face aux passants, les jambes dans le vide,
ces hommes cheminaient ainsi; et ils avaient derrière le dos quelque
chose qui sonnait et qui était une chaîne et au cou quelque chose qui
brillait et qui était un carcan. Chacun avait son carcan, mais la chaîne
était pour tous; de façon que ces vingt-quatre hommes, s'il leur
arrivait de descendre du haquet et de marcher, étaient saisis par une
sorte d'unité inexorable et devaient serpenter sur le sol avec la chaîne
pour vertèbre à peu près comme le mille-pieds. À l'avant et à l'arrière
de chaque voiture, deux hommes, armés de fusils, se tenaient debout,
ayant chacun une des extrémités de la chaîne sous son pied. Les carcans
étaient carrés. La septième voiture, vaste fourgon à ridelles, mais sans
capote, avait quatre roues et six chevaux, et portait un tas sonore de
chaudières de fer, de marmites de fonte, de réchauds et de chaînes, où
étaient mêlés quelques hommes garrottés et couchés tout de leur long,
qui paraissaient malades. Ce fourgon, tout à claire-voie, était garni de
claies délabrées qui semblaient avoir servi aux vieux supplices.
Ces voitures tenaient le milieu du pavé. Des deux côtés marchaient en
double haie des gardes d'un aspect infâme, coiffés de tricornes claques
comme les soldats du Directoire, tachés, troués, sordides, affublés
d'uniformes d'invalides et de pantalons de croque-morts, mi-partis gris
et bleus, presque en lambeaux, avec des épaulettes rouges, des
bandoulières jaunes, des coupe-choux, des fusils et des bâtons; espèces
de soldats goujats. Ces sbires semblaient composés de l'abjection du
mendiant et de l'autorité du bourreau. Celui qui paraissait leur chef
tenait à la main un fouet de poste. Tous ces détails, estompés par le
crépuscule, se dessinaient de plus en plus dans le jour grandissant. En
tête et en queue du convoi, marchaient des gendarmes à cheval, graves,
le sabre au poing.
Ce cortège était si long qu'au moment où la première voiture atteignait
la barrière, la dernière débouchait à peine du boulevard.
Une foule, sortie on ne sait d'où et formée en un clin d'oeil, comme
cela est fréquent à Paris, se pressait des deux côtés de la chaussée et
regardait. On entendait dans les ruelles voisines des cris de gens qui
s'appelaient et les sabots des maraîchers qui accouraient pour voir.
Les hommes entassés sur les haquets se laissaient cahoter en silence.
Ils étaient livides du frisson du matin. Ils avaient tous des pantalons
de toile et les pieds nus dans des sabots. Le reste du costume était à
la fantaisie de la misère. Leurs accoutrements étaient hideusement
disparates; rien n'est plus funèbre que l'arlequin des guenilles.
Feutres défoncés, casquettes goudronnées, d'affreux bonnets de laine,
et, près du bourgeron, l'habit noir crevé aux coudes; plusieurs avaient
des chapeaux de femme; d'autres étaient coiffés d'un panier; on voyait
des poitrines velues, et à travers les déchirures des vêtements on
distinguait des tatouages, des temples de l'amour, des coeurs enflammés,
des Cupidons. On apercevait aussi des dartres et des rougeurs malsaines.
Deux ou trois avaient une corde de paille fixée aux traverses du haquet,
et suspendue au-dessous d'eux comme un étrier, qui leur soutenait les
pieds. L'un d'eux tenait à la main et portait à sa bouche quelque chose
qui avait l'air d'une pierre noire et qu'il semblait mordre; c'était du
pain qu'il mangeait. Il n'y avait là que des yeux secs, éteints, ou
lumineux d'une mauvaise lumière. La troupe d'escorte maugréait, les
enchaînés ne soufflaient pas; de temps en temps on entendait le bruit
d'un coup de bâton sur les omoplates ou sur les têtes; quelques-uns de
ces hommes bâillaient; les haillons étaient terribles; les pieds
pendaient, les épaules oscillaient; les têtes s'entre-heurtaient, les
fers tintaient, les prunelles flambaient férocement, les poings se
crispaient ou s'ouvraient inertes comme des mains de morts; derrière le
convoi, une troupe d'enfants éclatait de rire.
Cette file de voitures, quelle qu'elle fût, était lugubre. Il était
évident que demain, que dans une heure, une averse pouvait éclater,
qu'elle serait suivie d'une autre, et d'une autre, et que les vêtements
délabrés seraient traversés, qu'une fois mouillés, ces hommes ne se
sécheraient plus, qu'une fois glacés, ils ne se réchaufferaient plus,
que leurs pantalons de toile seraient collés par l'ondée sur leurs os,
que l'eau emplirait leurs sabots, que les coups de fouet ne pourraient
empêcher le claquement des mâchoires, que la chaîne continuerait de les
tenir par le cou, que leurs pieds continueraient de pendre; et il était
impossible de ne pas frémir en voyant ces créatures humaines liées ainsi
et passives sous les froides nuées d'automne, et livrées à la pluie, à
la bise, à toutes les furies de l'air, comme des arbres et comme des
pierres.
Les coups de bâton n'épargnaient pas même les malades, qui gisaient
noués de cordes et sans mouvement sur la septième voiture et qu'on
semblait avoir jetés là comme des sacs pleins de misère.
Brusquement, le soleil parut; l'immense rayon de l'orient jaillit, et
l'on eût dit qu'il mettait le feu à toutes ces têtes farouches. Les
langues se délièrent; un incendie de ricanements, de jurements et de
chansons fit explosion. La large lumière horizontale coupa en deux toute
la file, illuminant les têtes et les torses, laissant les pieds et les
roues dans l'obscurité. Les pensées apparurent sur les visages; ce
moment fut épouvantable; des démons visibles, à masques tombés, des âmes
féroces toutes nues. Éclairée, cette cohue resta ténébreuse.
Quelques-uns, gais, avaient à la bouche des tuyaux de plume d'où ils
soufflaient de la vermine sur la foule, choisissant les femmes; l'aurore
accentuait par la noirceur des ombres ces profils lamentables; pas un de
ces êtres qui ne fût difforme à force de misère; et c'était si
monstrueux qu'on eût dit que cela changeait la clarté du soleil en lueur
d'éclair. La voiturée qui ouvrait le cortège avait entonné et
psalmodiait à tue-tête avec une jovialité hagarde un pot-pourri de
Désaugiers, alors fameux, _la Vestale_, les arbres frémissaient
lugubrement; dans les contre-allées, des faces de bourgeois écoutaient
avec une béatitude idiote ces gaudrioles chantées par des spectres.
Toutes les détresses étaient dans ce cortège comme un chaos; il y avait
là l'angle facial de toutes les bêtes, des vieillards, des adolescents,
des crânes nus, des barbes grises, des monstruosités cyniques, des
résignations hargneuses, des rictus sauvages, des attitudes insensées,
des groins coiffés de casquettes, des espèces de têtes de jeunes filles
avec des tire-bouchons sur les tempes, des visages enfantins et, à cause
de cela, horribles, de maigres faces de squelettes auxquelles il ne
manquait que la mort. On voyait sur la première voiture un nègre, qui,
peut-être, avait été esclave et qui pouvait comparer les chaînes.
L'effrayant niveau d'en bas, la honte, avait passé sur ces fronts; à ce
degré d'abaissement, les dernières transformations étaient subies par
tous dans les dernières profondeurs; et l'ignorance changée en
hébétement était l'égale de l'intelligence, changée en désespoir. Pas de
choix possible entre ces hommes qui apparaissaient aux regards comme
l'élite de la boue. Il était clair que l'ordonnateur quelconque de cette
procession immonde ne les avait pas classés. Ces êtres avaient été liés
et accouplés pêle-mêle, dans le désordre alphabétique probablement, et
chargés au hasard sur ces voitures. Cependant des horreurs groupées
finissent toujours par dégager une résultante; toute addition de
malheureux donne un total; il sortait de chaque chaîne une âme commune,
et chaque charretée avait sa physionomie. À côté de celle qui chantait,
il y en avait une qui hurlait; une troisième mendiait; on en voyait une
qui grinçait des dents; une autre menaçait les passants, une autre
blasphémait Dieu; la dernière se taisait comme la tombe. Dante eût cru
voir les sept cercles de l'enfer en marche.
Marche des damnations vers les supplices, faite sinistrement, non sur le
formidable char fulgurant de l'Apocalypse mais, chose plus sombre, sur
la charrette des gémonies.
Un des gardes, qui avait un crochet au bout de son bâton, faisait de
temps en temps mine de remuer ces tas d'ordure humains. Une vieille
femme dans la foule les montrait du doigt à un petit garçon de cinq ans,
et lui disait: _Gredin, cela t'apprendra_!
Comme les chants et les blasphèmes grossissaient, celui qui semblait le
capitaine de l'escorte fit claquer son fouet, et, à ce signal, une
effroyable bastonnade sourde et aveugle qui faisait le bruit de la grêle
tomba sur les sept voiturées; beaucoup rugirent et écumèrent; ce qui
redoubla la joie des gamins accourus, nuée de mouches sur ces plaies.
L'oeil de Jean Valjean était devenu effrayant. Ce n'était plus une
prunelle; c'était cette vitre profonde qui remplace le regard chez
certains infortunés, qui semble inconsciente de la réalité, et où
flamboie la réverbération des épouvantes et des catastrophes. Il ne
regardait pas un spectacle; il subissait une vision. Il voulut se lever,
fuir, échapper; il ne put remuer un pied. Quelquefois les choses qu'on
voit vous saisissent et vous tiennent. Il demeura cloué, pétrifié,
stupide, se demandant, à travers une confuse angoisse inexprimable, ce
que signifiait cette persécution sépulcrale, et d'où sortait ce
pandémonium qui le poursuivait. Tout à coup il porta la main à son
front, geste habituel de ceux auxquels la mémoire revient subitement; il
se souvint que c'était là l'itinéraire en effet, que ce détour était
d'usage pour éviter les rencontres royales toujours possibles sur la
route de Fontainebleau, et que, trente-cinq ans auparavant, il avait
passé par cette barrière-là.
Cosette, autrement épouvantée, ne l'était pas moins. Elle ne comprenait
pas; le souffle lui manquait; ce qu'elle voyait ne lui semblait pas
possible; enfin elle s'écria:
--Père! qu'est-ce qu'il y a donc dans ces voitures-là?
Jean Valjean répondit:
--Des forçats.
--Où donc est-ce qu'ils vont?
--Aux galères.
En ce moment la bastonnade, multipliée par cent mains, fit du zèle, les
coups de plat de sabre s'en mêlèrent, ce fut comme une rage de fouets et
de bâtons; les galériens se courbèrent, une obéissance hideuse se
dégagea du supplice, et tous se turent avec des regards de loups
enchaînés. Cosette tremblait de tous ses membres; elle reprit:
--Père, est-ce que ce sont encore des hommes?
--Quelquefois, dit le misérable.
C'était la Chaîne en effet qui, partie avant le jour de Bicêtre, prenait
la route du Mans pour éviter Fontainebleau où était alors le roi. Ce
détour faisait durer l'épouvantable voyage trois ou quatre jours de
plus; mais, pour épargner à la personne royale la vue d'un supplice, on
peut bien le prolonger.
Jean Valjean rentra accablé. De telles rencontres sont des chocs et le
souvenir qu'elles laissent ressemble à un ébranlement.
Pourtant Jean Valjean, en regagnant avec Cosette la rue de Babylone, ne
remarqua point qu'elle lui fît d'autres questions au sujet de ce qu'ils
venaient de voir; peut-être était-il trop absorbé lui-même dans son
accablement pour percevoir ses paroles et pour lui répondre. Seulement
le soir, comme Cosette le quittait pour s'aller coucher, il l'entendit
qui disait à demi-voix et comme se parlant à elle-même:--Il me semble
que si je trouvais sur mon chemin un de ces hommes-là, ô mon Dieu, je
mourrais rien que de le voir de près!
Heureusement le hasard fit que le lendemain de ce jour tragique il y
eut, à propos de je ne sais plus quelle solennité officielle, des fêtes
dans Paris, revue au Champ de Mars, joutes sur la Seine, théâtres aux
Champs-Élysées, feu d'artifice à l'Étoile, illuminations partout. Jean
Valjean, faisant violence à ses habitudes, conduisit Cosette à ces
réjouissances, afin de la distraire du souvenir de la veille et
d'effacer sous le riant tumulte de tout Paris la chose abominable qui
avait passé devant elle. La revue, qui assaisonnait la fête, faisait
toute naturelle la circulation des uniformes; Jean Valjean mit son habit
de garde national avec le vague sentiment intérieur d'un homme qui se
réfugie. Du reste, le but de cette promenade sembla atteint. Cosette,
qui se faisait une loi de complaire à son père et pour qui d'ailleurs
tout spectacle était nouveau, accepta la distraction avec la bonne grâce
facile et légère de l'adolescence, et ne fit pas une moue trop
dédaigneuse devant cette gamelle de joie qu'on appelle une fête
publique; si bien que Jean Valjean put croire qu'il avait réussi, et
qu'il ne restait plus trace de la hideuse vision.
Quelques jours après, un matin, comme il faisait beau soleil et qu'ils
étaient tous deux sur le perron du jardin, autre infraction aux règles
que semblait s'être imposées Jean Valjean, et à l'habitude de rester
dans sa chambre que la tristesse avait fait prendre à Cosette, Cosette,
en peignoir, se tenait debout dans ce négligé de la première heure qui
enveloppe adorablement les jeunes filles et qui a l'air du nuage sur
l'astre; et, la tête dans la lumière, rose d'avoir bien dormi, regardée
doucement par le bonhomme attendri, elle effeuillait une pâquerette.
Cosette ignorait la ravissante légende _je t'aime, un peu,
passionnément_, etc.; qui la lui eût apprise? Elle maniait cette fleur,
d'instinct, innocemment, sans se douter qu'effeuiller une pâquerette,
c'est éplucher un coeur. S'il y avait une quatrième Grâce appelée la
Mélancolie, et souriante, elle eût eu l'air de cette Grâce-là. Jean
Valjean était fasciné par la contemplation de ces petits doigts sur
cette fleur, oubliant tout dans le rayonnement que cette enfant avait.
Un rouge-gorge chuchotait dans la broussaille d'à côté. Des nuées
blanches traversaient le ciel si gaîment qu'on eût dit qu'elles venaient
d'être mises en liberté. Cosette continuait d'effeuiller sa fleur
attentivement; elle semblait songer à quelque chose; mais cela devait
être charmant; tout à coup elle tourna la tête sur son épaule avec la
lenteur délicate du cygne, et dit à Jean Valjean: Père, qu'est-ce que
c'est donc que cela, les galères?
Livre quatrième--Secours d'en bas peut être secours d'en haut
Chapitre I
Blessure au dehors, guérison au dedans
Leur vie s'assombrissait ainsi par degrés.
Il ne leur restait plus qu'une distraction qui avait été autrefois un
bonheur, c'était d'aller porter du pain à ceux qui avaient faim et des
vêtements à ceux qui avaient froid. Dans ces visites aux pauvres, où
Cosette accompagnait souvent Jean Valjean, ils retrouvaient quelque
reste de leur ancien épanchement; et, parfois, quand la journée avait
été bonne, quand il y avait eu beaucoup de détresses secourues et
beaucoup de petits enfants ranimés et réchauffés, Cosette, le soir,
était un peu gaie. Ce fut à cette époque qu'ils firent visite au bouge
Jondrette.
Le lendemain même de cette visite, Jean Valjean parut le matin dans le
pavillon, calme comme à l'ordinaire, mais avec une large blessure au
bras gauche, fort enflammée, fort venimeuse, qui ressemblait à une
brûlure et qu'il expliqua d'une façon quelconque. Cette blessure fit
qu'il fut plus d'un mois avec la fièvre sans sortir. Il ne voulut voir
aucun médecin. Quand Cosette l'en pressait: Appelle le médecin des
chiens, disait-il.
Cosette le pansait matin et soir avec un air si divin et un si angélique
bonheur de lui être utile, que Jean Valjean sentait toute sa vieille
joie lui revenir, ses craintes et ses anxiétés se dissiper, et
contemplait Cosette en disant: Oh! la bonne blessure! Oh! le bon mal!
Cosette, voyant son père malade, avait déserté le pavillon, et avait
repris goût à la petite logette et à l'arrière-cour. Elle passait
presque toutes ses journées près de Jean Valjean, et lui lisait les
livres qu'il voulait. En général, des livres de voyages. Jean Valjean
renaissait; son bonheur revivait avec des rayons ineffables; le
Luxembourg, le jeune rôdeur inconnu, le refroidissement de Cosette,
toutes ces nuées de son âme s'effaçaient. Il en venait à se dire: J'ai
imaginé tout cela. Je suis un vieux fou.
Son bonheur était tel, que l'affreuse trouvaille des Thénardier, faite
au bouge Jondrette, et si inattendue, avait en quelque sorte glissé sur
lui. Il avait réussi à s'échapper, sa piste, à lui, était perdue, que
lui importait le reste! il n'y songeait que pour plaindre ces
misérables. Les voilà en prison, et désormais hors d'état de nuire,
pensait-il, mais quelle lamentable famille en détresse!
Quant à la hideuse vision de la barrière du Maine, Cosette n'en avait
plus reparlé.
Au couvent, soeur Sainte-Mechtilde avait appris la musique à Cosette.
Cosette avait la voix d'une fauvette qui aurait une âme, et quelquefois
le soir, dans l'humble logis du blessé, elle chantait des chansons
tristes qui réjouissaient Jean Valjean.
Le printemps arrivait, le jardin était si admirable dans cette saison de
l'année, que Jean Valjean dit à Cosette:--Tu n'y vas jamais, je veux que
tu t'y promènes.--Comme vous voudrez, père, dit Cosette.
Et, pour obéir à son père, elle reprit ses promenades dans son jardin,
le plus souvent seule, car, comme nous l'avons indiqué, Jean Valjean,
qui probablement craignait d'être aperçu par la grille, n'y venait
presque jamais.
La blessure de Jean Valjean avait été une diversion.
Quand Cosette vit que son père souffrait moins, et qu'il guérissait, et
qu'il semblait heureux, elle eut un contentement qu'elle ne remarqua
même pas, tant il vint doucement et naturellement. Puis c'était le mois
de mars, les jours allongeaient, l'hiver s'en allait, l'hiver emporte
toujours avec lui quelque chose de nos tristesses; puis vint avril, ce
point du jour de l'été, frais comme toutes les aubes, gai comme toutes
les enfances; un peu pleureur parfois comme un nouveau-né qu'il est. La
nature en ce mois-là a des lueurs charmantes qui passent du ciel, des
nuages, des arbres, des prairies et des fleurs, au coeur de l'homme.
Cosette était trop jeune encore pour que cette joie d'avril qui lui
ressemblait ne la pénétrât pas. Insensiblement, et sans qu'elle s'en
doutât, le noir s'en alla de son esprit. Au printemps il fait clair dans
les âmes tristes comme à midi il fait clair dans les caves. Cosette même
n'était déjà plus très triste. Du reste, cela était ainsi, mais elle ne
s'en rendait pas compte. Le matin, vers dix heures, après déjeuner,
lorsqu'elle avait réussi à entraîner son père pour un quart d'heure dans
le jardin, et qu'elle le promenait au soleil devant le perron en lui
soutenant son bras malade, elle ne s'apercevait point qu'elle riait à
chaque instant et qu'elle était heureuse.
Jean Valjean, enivré, la voyait redevenir vermeille et fraîche.
--Oh! la bonne blessure! répétait-il tout bas.
Et il était reconnaissant aux Thénardier.
Une fois sa blessure guérie, il avait repris ses promenades solitaires
et crépusculaires.
Ce serait une erreur de croire qu'on peut se promener de la sorte seul
dans les régions inhabitées de Paris sans rencontrer quelque aventure.
Chapitre II
La mère Plutarque n'est pas embarrassée pour expliquer un
Un soir le petit Gavroche n'avait point mangé; il se souvint qu'il
n'avait pas non plus dîné la veille; cela devenait fatigant. Il prit la
résolution d'essayer de souper. Il s'en alla rôder au delà de la
Salpêtrière, dans les lieux déserts; c'est là que sont les aubaines; où
il n'y a personne, on trouve quelque chose. Il parvint jusqu'à une
peuplade qui lui parut être le village d'Austerlitz.
Dans une de ses précédentes flâneries, il avait remarqué là un vieux
jardin hanté d'un vieux homme et d'une vieille femme, et dans ce jardin
un pommier passable. À côté de ce pommier, il y avait une espèce de
fruitier mal clos où l'on pouvait conquérir une pomme. Une pomme, c'est
un souper; une pomme, c'est la vie. Ce qui a perdu Adam pouvait sauver
Gavroche. Le jardin côtoyait une ruelle solitaire non pavée et bordée de
broussailles en attendant les maisons; une haie l'en séparait.
Gavroche se dirigea vers le jardin; il retrouva la ruelle, il reconnut
le pommier, il constata le fruitier, il examina la haie; une haie, c'est
une enjambée. Le jour déclinait, pas un chat dans la ruelle, l'heure
était bonne. Gavroche ébaucha l'escalade, puis s'arrêta tout à coup. On
parlait dans le jardin. Gavroche regarda par une des claires-voies de la
haie.
À deux pas de lui, au pied de la haie et de l'autre côté, précisément au
point où l'eût fait déboucher la trouée qu'il méditait, il y avait une
pierre couchée qui faisait une espèce de banc, et sur ce banc était
assis le vieux homme du jardin, ayant devant lui la vieille femme
debout. La vieille bougonnait. Gavroche, peu discret, écouta.
--Monsieur Mabeuf! disait la vieille.
--Mabeuf! pensa Gavroche, ce nom est farce.
Le vieillard interpellé ne bougeait point. La vieille répéta:
--Monsieur Mabeuf!
Le vieillard, sans quitter la terre des yeux, se décida à répondre:
--Quoi, mère Plutarque?
--Mère Plutarque! pensa Gavroche, autre nom farce.
La mère Plutarque reprit, et force fut au vieillard d'accepter la
conversation.
--Le propriétaire n'est pas content.
--Pourquoi?
--On lui doit trois termes.
--Dans trois mois on lui en devra quatre.
--Il dit qu'il vous enverra coucher dehors.
--J'irai.
--La fruitière veut qu'on la paye. Elle ne lâche plus ses falourdes.
Avec quoi vous chaufferez-vous cet hiver? Nous n'aurons point de bois.
--Il y a le soleil.
--Le boucher refuse crédit, il ne veut plus donner de viande.
--Cela se trouve bien. Je digère mal la viande. C'est trop lourd.
--Qu'est-ce qu'on aura pour dîner?
--Du pain.
--Le boulanger exige un acompte, et dit que pas d'argent, pas de pain.
--C'est bon.
--Qu'est-ce que vous mangerez?
--Nous avons les pommes du pommier.
--Mais, monsieur, on ne peut pourtant pas vivre comme ça sans argent.
--Je n'en ai pas.
La vieille s'en alla, le vieillard resta seul. Il se mit à songer.
Gavroche songeait de son côté. Il faisait presque nuit.
Le premier résultat de la songerie de Gavroche, ce fut qu'au lieu
d'escalader la haie, il s'accroupit dessous. Les branches s'écartaient
un peu au bas de la broussaille.
--Tiens, s'écria intérieurement Gavroche, une alcôve! et il s'y blottit.
Il était presque adossé au banc du père Mabeuf. Il entendait
l'octogénaire respirer.
Alors, pour dîner, il tâcha de dormir.
Sommeil de chat, sommeil d'un oeil. Tout en s'assoupissant, Gavroche
guettait.
La blancheur du ciel crépusculaire blanchissait la terre, et la ruelle
faisait une ligne livide entre deux rangées de buissons obscurs.
Tout à coup, sur cette bande blanchâtre deux silhouettes parurent. L'une
venait devant, l'autre, à quelque distance, derrière.
--Voilà deux êtres, grommela Gavroche.
La première silhouette semblait quelque vieux bourgeois courbé et
pensif, vêtu plus que simplement, marchant lentement à cause de l'âge,
et flânant le soir aux étoiles.
La seconde était droite, ferme, mince. Elle réglait son pas sur le pas
de la première; mais dans la lenteur volontaire de l'allure, on sentait
de la souplesse et de l'agilité. Cette silhouette avait, avec on ne sait
quoi de farouche et d'inquiétant, toute la tournure de ce qu'on appelait
alors un élégant; le chapeau était d'une bonne forme, la redingote était
noire, bien coupée, probablement de beau drap, et serrée à la taille. La
tête se dressait avec une sorte de grâce robuste, et, sous le chapeau,
on entrevoyait dans le crépuscule un pâle profil d'adolescent. Ce profil
avait une rose à la bouche. Cette seconde silhouette était bien connue
de Gavroche c'était Montparnasse.
Quant à l'autre, il n'en eût rien pu dire, sinon que c'était un vieux
bonhomme.
Gavroche entra sur-le-champ en observation.
L'un de ces deux passants avait évidemment des projets sur l'autre.
Gavroche était bien situé pour voir la suite. L'alcôve était fort à
propos devenue cachette.