troubla Marius, Marius ne se douta pas que lui aussi eut un regard qui
troubla Cosette.
Il lui fit le même mal et le même bien.
Depuis longtemps déjà elle le voyait et elle l'examinait comme les
filles examinent et voient, en regardant ailleurs. Marius trouvait
encore Cosette laide que déjà Cosette trouvait Marius beau. Mais comme
il ne prenait point garde à elle, ce jeune homme lui était bien égal.
Cependant elle ne pouvait s'empêcher de se dire qu'il avait de beaux
cheveux, de beaux yeux, de belles dents, un charmant son de voix quand
elle l'entendait causer avec ses camarades, qu'il marchait en se tenant
mal, si l'on veut, mais avec une grâce à lui, qu'il ne paraissait pas
bête du tout, que toute sa personne était noble, douce, simple et fière,
et qu'enfin il avait l'air pauvre, mais qu'il avait bon air.
Le jour où leurs yeux se rencontrèrent et se dirent enfin brusquement
ces premières choses obscures et ineffables que le regard balbutie,
Cosette ne comprit pas d'abord. Elle rentra pensive à la maison de la
rue de l'Ouest où Jean Valjean, selon son habitude, était venu passer
six semaines. Le lendemain, en s'éveillant, elle songea à ce jeune homme
inconnu, si longtemps indifférent et glacé, qui semblait maintenant
faire attention à elle, et il ne lui sembla pas le moins du monde que
cette attention lui fût agréable. Elle avait plutôt un peu de colère
contre ce beau dédaigneux. Un fond de guerre remua en elle. Il lui
sembla, et elle en éprouvait une joie encore tout enfantine, qu'elle
allait enfin se venger.
Se sachant belle, elle sentait bien, quoique d'une façon indistincte,
qu'elle avait une arme. Les femmes jouent avec leur beauté comme les
enfants avec leur couteau. Elles s'y blessent.
On se rappelle les hésitations de Marius, ses palpitations, ses
terreurs. Il restait sur son banc et n'approchait pas. Ce qui dépitait
Cosette. Un jour elle dit à Jean Valjean:--Père, promenons-nous donc un
peu de ce côté-là.--Voyant que Marius ne venait point à elle, elle alla
à lui. En pareil cas, toute femme ressemble à Mahomet. Et puis, chose
bizarre, le premier symptôme de l'amour vrai chez un jeune homme, c'est
la timidité, chez une jeune fille, c'est la hardiesse. Ceci étonne, et
rien n'est plus simple pourtant. Ce sont les deux sexes qui tendent à se
rapprocher et qui prennent les qualités l'un de l'autre.
Ce jour-là, le regard de Cosette rendit Marius fou, le regard de Marius
rendit Cosette tremblante. Marius s'en alla confiant, et Cosette
inquiète. À partir de ce jour, ils s'adorèrent.
La première chose que Cosette éprouva, ce fut une tristesse confuse et
profonde. Il lui sembla que, du jour au lendemain, son âme était devenue
noire. Elle ne la reconnaissait plus. La blancheur de l'âme des jeunes
filles, qui se compose de froideur et de gaîté, ressemble à la neige.
Elle fond à l'amour qui est son soleil.
Cosette ne savait pas ce que c'était que l'amour. Elle n'avait jamais
entendu prononcer ce mot dans le sens terrestre. Sur les livres de
musique profane qui entraient dans le couvent, _amour_ était remplacé
par _tambour_ ou _pandour_. Cela faisait des énigmes qui exerçaient
l'imagination des _grandes_ comme: _Ah! que le tambour est agréable!_
ou: _La pitié n'est pas un pandour_! Mais Cosette était sortie encore
trop jeune pour s'être beaucoup préoccupée du «tambour». Elle n'eût donc
su quel nom donner à ce qu'elle éprouvait maintenant. Est-on moins
malade pour ignorer le nom de sa maladie?
Elle aimait avec d'autant plus de passion qu'elle aimait avec ignorance.
Elle ne savait pas si cela est bon ou mauvais, utile ou dangereux,
nécessaire ou mortel, éternel ou passager, permis ou prohibé; elle
aimait. On l'eût bien étonnée si on lui eût dit: Vous ne dormez pas?
mais c'est défendu! Vous ne mangez pas? mais c'est fort mal! Vous avez
des oppressions et des battements de coeur? mais cela ne se fait pas!
Vous rougissez et vous pâlissez quand un certain être vêtu de noir
paraît au bout d'une certaine allée verte? mais c'est abominable! Elle
n'eût pas compris, et elle eût répondu: Comment peut-il y avoir de ma
faute dans une chose où je ne puis rien et où je ne sais rien?
Il se trouva que l'amour qui se présenta était précisément celui qui
convenait le mieux à l'état de son âme. C'était une sorte d'adoration à
distance, une contemplation muette, la déification d'un inconnu. C'était
l'apparition de l'adolescence à l'adolescence, le rêve des nuits devenu
roman et resté rêve, le fantôme souhaité enfin réalisé et fait chair,
mais n'ayant pas encore de nom, ni de tort, ni de tache, ni d'exigence,
ni de défaut; en un mot, l'amant lointain et demeuré dans l'idéal, une
chimère ayant une forme. Toute rencontre plus palpable et plus proche
eût à cette première époque effarouché Cosette, encore à demi plongée
dans la brume grossissante du cloître. Elle avait toutes les peurs des
enfants et toutes les peurs des religieuses, mêlées. L'esprit du
couvent, dont elle s'était pénétrée pendant cinq ans, s'évaporait encore
lentement de toute sa personne et faisait tout trembler autour d'elle.
Dans cette situation, ce n'était pas un amant qu'il lui fallait, ce
n'était pas même un amoureux, c'était une vision. Elle se mit à adorer
Marius comme quelque chose de charmant, de lumineux et d'impossible.
Comme l'extrême naïveté touche à l'extrême coquetterie, elle lui
souriait, tout franchement.
Elle attendait tous les jours l'heure de la promenade avec impatience,
elle y trouvait Marius, se sentait indiciblement heureuse, et croyait
sincèrement exprimer toute sa pensée en disant à Jean Valjean:--Quel
délicieux jardin que ce Luxembourg!
Marius et Cosette étaient dans la nuit l'un pour l'autre. Ils ne se
parlaient pas, ils ne se saluaient pas, ils ne se connaissaient pas; ils
se voyaient; et comme les astres dans le ciel que des millions de lieues
séparent, ils vivaient de se regarder.
C'est ainsi que Cosette devenait peu à peu une femme et se développait,
belle et amoureuse, avec la conscience de sa beauté et l'ignorance de
son amour. Coquette par-dessus le marché, par innocence.
Chapitre VII
À tristesse, tristesse et demie
Toutes les situations ont leurs instincts. La vieille et éternelle mère
nature avertissait sourdement Jean Valjean de la présence de Marius.
Jean Valjean tressaillait dans le plus obscur de sa pensée. Jean Valjean
ne voyait rien, ne savait rien, et considérait pourtant avec une
attention opiniâtre les ténèbres où il était, comme s'il sentait d'un
côté quelque chose qui se construisait, et de l'autre quelque chose qui
s'écroulait. Marius, averti aussi, et, ce qui est la profonde loi du bon
Dieu, par cette même mère nature, faisait tout ce qu'il pouvait pour se
dérober au «père». Il arrivait cependant que Jean Valjean l'apercevait
quelquefois. Les allures de Marius n'étaient plus du tout naturelles. Il
avait des prudences louches et des témérités gauches. Il ne venait plus
tout près comme autrefois; il s'asseyait loin et restait en extase; il
avait un livre et faisait semblant de lire; pourquoi faisait-il
semblant? Autrefois il venait avec son vieux habit, maintenant il avait
tous les jours son habit neuf; il n'était pas bien sûr qu'il ne se fît
point friser, il avait des yeux tout drôles, il mettait des gants; bref,
Jean Valjean détestait cordialement ce jeune homme.
Cosette ne laissait rien deviner. Sans savoir au juste ce qu'elle avait,
elle avait bien le sentiment que c'était quelque chose et qu'il fallait
le cacher.
Il y avait entre le goût de toilette qui était venu à Cosette et
l'habitude d'habits neufs qui était poussée à cet inconnu un
parallélisme importun à Jean Valjean. C'était un hasard peut-être, sans
doute, à coup sûr, mais un hasard menaçant.
Jamais il n'ouvrait la bouche à Cosette de cet inconnu.
Un jour cependant, il ne put s'en tenir, et avec ce vague désespoir qui
jette brusquement la sonde dans son malheur, il lui dit:--Que voilà un
jeune homme qui a l'air pédant!
Cosette, l'année d'auparavant, petite fille indifférente, eût
répondu:--Mais non, il est charmant. Dix ans plus tard, avec l'amour de
Marius au coeur, elle eût répondu:--Pédant et insupportable à voir! vous
avez bien raison!--Au moment de la vie et du coeur où elle était, elle
se borna à répondre avec un calme suprême:
--Ce jeune homme-là!
Comme si elle le regardait pour la première fois de sa vie.
--Que je suis stupide! pensa Jean Valjean. Elle ne l'avait pas encore
remarqué. C'est moi qui le lui montre.
Ô simplicité des vieux! profondeur des enfants!
C'est encore une loi de ces fraîches années de souffrance et de souci,
de ces vives luttes du premier amour contre les premiers obstacles, la
jeune fille ne se laisse prendre à aucun piège, le jeune homme tombe
dans tous. Jean Valjean avait commencé contre Marius une sourde guerre
que Marius, avec la bêtise sublime de sa passion et de son âge, ne
devina point. Jean Valjean lui tendit une foule d'embûches; il changea
d'heures, il changea de banc, il oublia son mouchoir, il vint seul au
Luxembourg; Marius donna tête baissée dans tous les panneaux; et à tous
ces points d'interrogation plantés sur sa route par Jean Valjean, il
répondit ingénument oui. Cependant Cosette restait murée dans son
insouciance apparente et dans sa tranquillité imperturbable, si bien que
Jean Valjean arriva à cette conclusion: Ce dadais est amoureux fou de
Cosette, mais Cosette ne sait seulement pas qu'il existe.
Il n'en avait pas moins dans le coeur un tremblement douloureux. La
minute où Cosette aimerait pouvait sonner d'un instant à l'autre. Tout
ne commence-t-il pas par l'indifférence?
Une seule fois Cosette fit une faute et l'effraya. Il se levait du banc
pour partir après trois heures de station, elle dit:--Déjà!
Jean Valjean n'avait pas discontinué les promenades au Luxembourg, ne
voulant rien faire de singulier et par-dessus tout redoutant de donner
l'éveil à Cosette; mais pendant ces heures si douces pour les deux
amoureux, tandis que Cosette envoyait son sourire à Marius enivré qui ne
s'apercevait que de cela et maintenant ne voyait plus rien dans ce monde
qu'un radieux visage adoré, Jean Valjean fixait sur Marius des yeux
étincelants et terribles. Lui qui avait fini par ne plus se croire
capable d'un sentiment malveillant, il y avait des instants où, quand
Marius était là, il croyait redevenir sauvage et féroce, et il sentait
se rouvrir et se soulever contre ce jeune homme ces vieilles profondeurs
de son âme où il y avait eu jadis tant de colère. Il lui semblait
presque qu'il se reformait en lui des cratères inconnus.
Quoi! il était là, cet être! que venait-il faire? il venait tourner,
flairer, examiner, essayer! il venait dire: hein? pourquoi pas? il
venait rôder autour de sa vie, à lui Jean Valjean! rôder autour de son
bonheur, pour le prendre et l'emporter!
Jean Valjean ajoutait:--Oui, c'est cela! que vient-il chercher? une
aventure! que veut-il? une amourette! Une amourette! et moi! Quoi!
j'aurai été d'abord le plus misérable des hommes, et puis le plus
malheureux, j'aurai fait soixante ans de la vie sur les genoux, j'aurai
souffert tout ce qu'on peut souffrir, j'aurai vieilli sans avoir été
jeune, j'aurai vécu sans famille, sans parents, sans amis, sans femme,
sans enfants, j'aurai laissé de mon sang sur toutes les pierres, sur
toutes les ronces, à toutes les bornes, le long de tous les murs,
j'aurai été doux quoiqu'on fût dur pour moi et bon quoiqu'on fût
méchant, je serai redevenu honnête homme malgré tout, je me serai
repenti du mal que j'ai fait et j'aurai pardonné le mal qu'on m'a fait,
et au moment où je suis récompensé, au moment où c'est fini, au moment
où je touche au but, au moment où j'ai ce que je veux, c'est bon, c'est
bien, je l'ai payé, je l'ai gagné, tout cela s'en ira, tout cela
s'évanouira, et je perdrai Cosette, et je perdrai ma vie, ma joie, mon
âme, parce qu'il aura plu à un grand niais de venir flâner au
Luxembourg!
Alors ses prunelles s'emplissaient d'une clarté lugubre et
extraordinaire. Ce n'était plus un homme qui regarde un homme; ce
n'était pas un ennemi qui regarde un ennemi. C'était un dogue qui
regarde un voleur.
On sait le reste. Marius continua d'être insensé. Un jour il suivit
Cosette rue de l'Ouest, un autre jour il parla au portier. Le portier de
son côté parla, et dit à Jean Valjean:--Monsieur, qu'est-ce que c'est
donc qu'un jeune homme curieux qui vous a demandé?--Le lendemain Jean
Valjean jeta à Marius ce coup d'oeil dont Marius s'aperçut enfin. Huit
jours après, Jean Valjean avait déménagé. Il se jura qu'il ne remettrait
plus les pieds ni au Luxembourg, ni rue de l'Ouest. Il retourna rue
Plumet.
Cosette ne se plaignit pas, elle ne dit rien, elle ne fit pas de
questions, elle ne chercha à savoir aucun pourquoi; elle en était déjà à
la période où l'on craint d'être pénétré et de se trahir. Jean Valjean
n'avait aucune expérience de ces misères, les seules qui soient
charmantes et les seules qu'il ne connût pas; cela fit qu'il ne comprit
point la grave signification du silence de Cosette. Seulement il
remarqua qu'elle était devenue triste, et il devint sombre. C'était de
part et d'autre des inexpériences aux prises.
Une fois il fit un essai. Il demanda à Cosette:
--Veux-tu venir au Luxembourg?
Un rayon illumina le visage pâle de Cosette.
--Oui, dit-elle.
Ils y allèrent. Trois mois s'étaient écoulés. Marius n'y allait plus.
Marius n'y était pas.
Le lendemain Jean Valjean redemanda à Cosette:
--Veux-tu venir au Luxembourg?
Elle répondit tristement et doucement:
--Non.
Jean Valjean fut froissé de cette tristesse et navré de cette douceur.
Que se passait-il dans cet esprit si jeune et déjà si impénétrable?
Qu'est-ce qui était en train de s'y accomplir? qu'arrivait-il à l'âme de
Cosette? Quelquefois, au lieu de se coucher, Jean Valjean restait assis
près de son grabat la tête dans ses mains, et il passait des nuits
entières à se demander: Qu'y a-t-il dans la pensée de Cosette? et à
songer aux choses auxquelles elle pouvait songer.
Oh! dans ces moments-là, quels regards douloureux il tournait vers le
cloître, ce sommet chaste, ce lieu des anges, cet inaccessible glacier
de la vertu! Comme il contemplait avec un ravissement désespéré ce
jardin du couvent, plein de fleurs ignorées et de vierges enfermées, où
tous les parfums et toutes les âmes montent droit vers le ciel! Comme il
adorait cet éden refermé à jamais, dont il était sorti volontairement et
follement descendu! Comme il regrettait son abnégation et sa démence
d'avoir ramené Cosette au monde, pauvre héros du sacrifice, saisi et
terrassé par son dévouement même! comme il se disait: Qu'ai-je fait?
Du reste rien de ceci ne perçait pour Cosette. Ni humeur, ni rudesse.
Toujours la même figure sereine et bonne. Les manières de Jean Valjean
étaient plus tendres et plus paternelles que jamais. Si quelque chose
eût pu faire deviner moins de joie, c'était plus de mansuétude.
De son côté, Cosette languissait. Elle souffrait de l'absence de Marius
comme elle avait joui de sa présence, singulièrement, sans savoir au
juste. Quand Jean Valjean avait cessé de la conduire aux promenades
habituelles, un instinct de femme lui avait confusément murmuré au fond
du coeur qu'il ne fallait pas paraître tenir au Luxembourg, et que si
cela lui était indifférent, son père l'y ramènerait. Mais les jours, les
semaines et les mois se succédèrent. Jean Valjean avait accepté
tacitement le consentement tacite de Cosette. Elle le regretta. Il était
trop tard. Le jour où elle retourna au Luxembourg, Marius n'y était
plus. Marius avait donc disparu; c'était fini, que faire? le
retrouverait-elle jamais? Elle se sentit un serrement de coeur que rien
ne dilatait et qui s'accroissait chaque jour; elle ne sut plus si
c'était l'hiver ou l'été, le soleil ou la pluie, si les oiseaux
chantaient, si l'on était aux dahlias ou aux pâquerettes, si le
Luxembourg était plus charmant que les Tuileries, si le linge que
rapportait la blanchisseuse était trop empesé ou pas assez, si Toussaint
avait fait bien ou mal «son marché», et elle resta accablée, absorbée,
attentive à une seule pensée, l'oeil vague et fixe, comme lorsqu'on
regarde dans la nuit la place noire et profonde où une apparition s'est
évanouie.
Du reste elle non plus ne laissa rien voir à Jean Valjean, que sa
pâleur. Elle lui continua son doux visage.
Cette pâleur ne suffisait que trop pour occuper Jean Valjean.
Quelquefois il lui demandait:
--Qu'as-tu?
Elle répondait:
--Je n'ai rien.
Et après un silence, comme elle le devinait triste aussi, elle
reprenait:
--Et vous, père, est-ce que vous avez quelque chose?
--Moi? rien, disait-il.
Ces deux êtres qui s'étaient si exclusivement aimés, et d'un si touchant
amour, et qui avaient vécu longtemps l'un pour l'autre, souffraient
maintenant l'un à côté de l'autre, l'un à cause de l'autre, sans se le
dire, sans s'en vouloir, et en souriant.
Chapitre VIII
La cadène
Le plus malheureux des deux, c'était Jean Valjean. La jeunesse, même
dans ses chagrins, a toujours une clarté à elle.
À de certains moments, Jean Valjean souffrait tant qu'il devenait
puéril. C'est le propre de la douleur de faire reparaître le côté enfant
de l'homme. Il sentait invinciblement que Cosette lui échappait. Il eût
voulu lutter, la retenir, l'enthousiasmer par quelque chose d'extérieur
et d'éclatant. Ces idées, puériles, nous venons de le dire, et en même
temps séniles, lui donnèrent, par leur enfantillage même, une notion
assez juste de l'influence de la passementerie sur l'imagination des
jeunes filles. Il lui arriva une fois de voir passer dans la rue un
général à cheval en grand uniforme, le comte Coutard, commandant de
Paris. Il envia cet homme doré; il se dit quel bonheur ce serait de
pouvoir mettre cet habit-là qui était une chose incontestable, que si
Cosette le voyait ainsi, cela l'éblouirait, que lorsqu'il donnerait le
bras à Cosette et qu'il passerait devant la grille des Tuileries, on lui
présenterait les armes, et que cela suffirait à Cosette et lui ôterait
l'idée de regarder les jeunes gens.
Une secousse inattendue vint se mêler à ces pensées tristes.
Dans la vie isolée qu'ils menaient, et depuis qu'ils étaient venus se
loger rue Plumet, ils avaient une habitude. Ils faisaient quelquefois la
partie de plaisir d'aller voir se lever le soleil, genre de joie douce
qui convient à ceux qui entrent dans la vie et à ceux qui en sortent.
Se promener de grand matin, pour qui aime la solitude, équivaut à se
promener la nuit, avec la gaîté de la nature de plus. Les rues sont
désertes, et les oiseaux chantent. Cosette, oiseau elle-même,
s'éveillait volontiers de bonne heure. Ces excursions matinales se
préparaient la veille. Il proposait, elle acceptait. Cela s'arrangeait
comme un complot, on sortait avant le jour, et c'était autant de petits
bonheurs pour Cosette. Ces excentricités innocentes plaisent à la
jeunesse.
La pente de Jean Valjean était, on le sait, d'aller aux endroits peu
fréquentés, aux recoins solitaires, aux lieux d'oubli. Il y avait alors
aux environs des barrières de Paris des espèces de champs pauvres,
presque mêlés à la ville, où il poussait, l'été, un blé maigre, et qui,
l'automne, après la récolte faite, n'avaient pas l'air moissonnés, mais
pelés. Jean Valjean les hantait avec prédilection. Cosette ne s'y
ennuyait point. C'était la solitude pour lui, la liberté pour elle. Là,
elle redevenait petite fille, elle pouvait courir et presque jouer, elle
ôtait son chapeau, le posait sur les genoux de Jean Valjean, et
cueillait des bouquets. Elle regardait les papillons sur les fleurs,
mais ne les prenait pas; les mansuétudes et les attendrissements
naissent avec l'amour, et la jeune fille, qui a en elle un idéal
tremblant et fragile, a pitié de l'aile du papillon. Elle tressait en
guirlandes des coquelicots qu'elle mettait sur sa tête, et qui,
traversés et pénétrés de soleil, empourprés jusqu'au flamboiement,
faisaient à ce frais visage rose une couronne de braises.
Même après que leur vie avait été attristée, ils avaient conservé leur
habitude de promenades matinales.
Donc un matin d'octobre, tentés par la sérénité parfaite de l'automne de
1831, ils étaient sortis, et ils se trouvaient au petit jour près de la
barrière du Maine. Ce n'était pas l'aurore, c'était l'aube; minute
ravissante et farouche. Quelques constellations çà et là dans l'azur
pâle et profond, la terre toute noire, le ciel tout blanc, un frisson
dans les brins d'herbe, partout le mystérieux saisissement du
crépuscule. Une alouette, qui semblait mêlée aux étoiles, chantait à une
hauteur prodigieuse, et l'on eût dit que cet hymne de la petitesse à
l'infini calmait l'immensité. À l'orient, le Val-de-Grâce découpait, sur
l'horizon clair d'une clarté d'acier, sa masse obscure; Vénus
éblouissante montait derrière ce dôme et avait l'air d'une âme qui
s'évade d'un édifice ténébreux.
Tout était paix et silence; personne sur la chaussée; dans les bas
côtés, quelques rares ouvriers, à peine entrevus, se rendant à leur
travail.
Jean Valjean s'était assis dans la contre-allée sur des charpentes
déposées à la porte d'un chantier. Il avait le visage tourné vers la
route, et le dos tourné au jour; il oubliait le soleil qui allait se
lever; il était tombé dans une de ces absorptions profondes où tout
l'esprit se concentre, qui emprisonnent même le regard et qui équivalent
à quatre murs. Il y a des méditations qu'on pourrait nommer verticales;
quand on est au fond, il faut du temps pour revenir sur la terre. Jean
Valjean était descendu dans une de ces songeries-là. Il pensait à
Cosette, au bonheur possible si rien ne se mettait entre elle et lui, à
cette lumière dont elle remplissait sa vie, lumière qui était la
respiration de son âme. Il était presque heureux dans cette rêverie.
Cosette, debout près de lui, regardait les nuages devenir roses.
Tout à coup, Cosette s'écria: Père, on dirait qu'on vient là-bas. Jean
Valjean leva les yeux.
Cosette avait raison.
La chaussée qui mène à l'ancienne barrière du Maine prolonge, comme on
sait, la rue de Sèvres, et est coupée à angle droit par le boulevard
intérieur. Au coude de la chaussée et du boulevard, à l'endroit où se
fait l'embranchement, on entendait un bruit difficile à expliquer à
pareille heure, et une sorte d'encombrement confus apparaissait. On ne
sait quoi d'informe, qui venait du boulevard, entrait dans la chaussée.
Cela grandissait, cela semblait se mouvoir avec ordre, pourtant c'était
hérissé et frémissant; cela semblait une voiture, mais on n'en pouvait
distinguer le chargement. Il y avait des chevaux, des roues, des cris;
des fouets claquaient. Par degrés les linéaments se fixèrent, quoique
noyés de ténèbres. C'était une voiture, en effet, qui venait de tourner
du boulevard sur la route et qui se dirigeait vers la barrière près de
laquelle était Jean Valjean; une deuxième, du même aspect, la suivit,
puis une troisième, puis une quatrième; sept chariots débouchèrent
successivement, la tête des chevaux touchant l'arrière des voitures. Des
silhouettes s'agitaient sur ces chariots, on voyait des étincelles dans
le crépuscule comme s'il y avait des sabres nus, on entendait un
cliquetis qui ressemblait à des chaînes remuées, cela avançait, les voix
grossissaient, et c'était une chose formidable comme il en sort de la
caverne des songes.
En approchant, cela prit forme, et s'ébaucha derrière les arbres avec le
blêmissement de l'apparition; la masse blanchit; le jour qui se levait
peu à peu plaquait une lueur blafarde sur ce fourmillement à la fois
sépulcral et vivant, les têtes de silhouettes devinrent des faces de
cadavres, et voici ce que c'était: