À cette certaine heure où Cosette eut sans le savoir ce regard qui

troubla Marius, Marius ne se douta pas que lui aussi eut un regard qui

troubla Cosette.

Il lui fit le même mal et le même bien.

Depuis longtemps déjà elle le voyait et elle l'examinait comme les

filles examinent et voient, en regardant ailleurs. Marius trouvait

encore Cosette laide que déjà Cosette trouvait Marius beau. Mais comme

il ne prenait point garde à elle, ce jeune homme lui était bien égal.

Cependant elle ne pouvait s'empêcher de se dire qu'il avait de beaux

cheveux, de beaux yeux, de belles dents, un charmant son de voix quand

elle l'entendait causer avec ses camarades, qu'il marchait en se tenant

mal, si l'on veut, mais avec une grâce à lui, qu'il ne paraissait pas

bête du tout, que toute sa personne était noble, douce, simple et fière,

et qu'enfin il avait l'air pauvre, mais qu'il avait bon air.

Le jour où leurs yeux se rencontrèrent et se dirent enfin brusquement

ces premières choses obscures et ineffables que le regard balbutie,

Cosette ne comprit pas d'abord. Elle rentra pensive à la maison de la

rue de l'Ouest où Jean Valjean, selon son habitude, était venu passer

six semaines. Le lendemain, en s'éveillant, elle songea à ce jeune homme

inconnu, si longtemps indifférent et glacé, qui semblait maintenant

faire attention à elle, et il ne lui sembla pas le moins du monde que

cette attention lui fût agréable. Elle avait plutôt un peu de colère

contre ce beau dédaigneux. Un fond de guerre remua en elle. Il lui

sembla, et elle en éprouvait une joie encore tout enfantine, qu'elle

allait enfin se venger.

Se sachant belle, elle sentait bien, quoique d'une façon indistincte,

qu'elle avait une arme. Les femmes jouent avec leur beauté comme les

enfants avec leur couteau. Elles s'y blessent.

On se rappelle les hésitations de Marius, ses palpitations, ses

terreurs. Il restait sur son banc et n'approchait pas. Ce qui dépitait

Cosette. Un jour elle dit à Jean Valjean:--Père, promenons-nous donc un

peu de ce côté-là.--Voyant que Marius ne venait point à elle, elle alla

à lui. En pareil cas, toute femme ressemble à Mahomet. Et puis, chose

bizarre, le premier symptôme de l'amour vrai chez un jeune homme, c'est

la timidité, chez une jeune fille, c'est la hardiesse. Ceci étonne, et

rien n'est plus simple pourtant. Ce sont les deux sexes qui tendent à se

rapprocher et qui prennent les qualités l'un de l'autre.

Ce jour-là, le regard de Cosette rendit Marius fou, le regard de Marius

rendit Cosette tremblante. Marius s'en alla confiant, et Cosette

inquiète. À partir de ce jour, ils s'adorèrent.

La première chose que Cosette éprouva, ce fut une tristesse confuse et

profonde. Il lui sembla que, du jour au lendemain, son âme était devenue

noire. Elle ne la reconnaissait plus. La blancheur de l'âme des jeunes

filles, qui se compose de froideur et de gaîté, ressemble à la neige.

Elle fond à l'amour qui est son soleil.

Cosette ne savait pas ce que c'était que l'amour. Elle n'avait jamais

entendu prononcer ce mot dans le sens terrestre. Sur les livres de

musique profane qui entraient dans le couvent, _amour_ était remplacé

par _tambour_ ou _pandour_. Cela faisait des énigmes qui exerçaient

l'imagination des _grandes_ comme: _Ah! que le tambour est agréable!_

ou: _La pitié n'est pas un pandour_! Mais Cosette était sortie encore

trop jeune pour s'être beaucoup préoccupée du «tambour». Elle n'eût donc

su quel nom donner à ce qu'elle éprouvait maintenant. Est-on moins

malade pour ignorer le nom de sa maladie?

Elle aimait avec d'autant plus de passion qu'elle aimait avec ignorance.

Elle ne savait pas si cela est bon ou mauvais, utile ou dangereux,

nécessaire ou mortel, éternel ou passager, permis ou prohibé; elle

aimait. On l'eût bien étonnée si on lui eût dit: Vous ne dormez pas?

mais c'est défendu! Vous ne mangez pas? mais c'est fort mal! Vous avez

des oppressions et des battements de coeur? mais cela ne se fait pas!

Vous rougissez et vous pâlissez quand un certain être vêtu de noir

paraît au bout d'une certaine allée verte? mais c'est abominable! Elle

n'eût pas compris, et elle eût répondu: Comment peut-il y avoir de ma

faute dans une chose où je ne puis rien et où je ne sais rien?

Il se trouva que l'amour qui se présenta était précisément celui qui

convenait le mieux à l'état de son âme. C'était une sorte d'adoration à

distance, une contemplation muette, la déification d'un inconnu. C'était

l'apparition de l'adolescence à l'adolescence, le rêve des nuits devenu

roman et resté rêve, le fantôme souhaité enfin réalisé et fait chair,

mais n'ayant pas encore de nom, ni de tort, ni de tache, ni d'exigence,

ni de défaut; en un mot, l'amant lointain et demeuré dans l'idéal, une

chimère ayant une forme. Toute rencontre plus palpable et plus proche

eût à cette première époque effarouché Cosette, encore à demi plongée

dans la brume grossissante du cloître. Elle avait toutes les peurs des

enfants et toutes les peurs des religieuses, mêlées. L'esprit du

couvent, dont elle s'était pénétrée pendant cinq ans, s'évaporait encore

lentement de toute sa personne et faisait tout trembler autour d'elle.

Dans cette situation, ce n'était pas un amant qu'il lui fallait, ce

n'était pas même un amoureux, c'était une vision. Elle se mit à adorer

Marius comme quelque chose de charmant, de lumineux et d'impossible.

Comme l'extrême naïveté touche à l'extrême coquetterie, elle lui

souriait, tout franchement.

Elle attendait tous les jours l'heure de la promenade avec impatience,

elle y trouvait Marius, se sentait indiciblement heureuse, et croyait

sincèrement exprimer toute sa pensée en disant à Jean Valjean:--Quel

délicieux jardin que ce Luxembourg!

Marius et Cosette étaient dans la nuit l'un pour l'autre. Ils ne se

parlaient pas, ils ne se saluaient pas, ils ne se connaissaient pas; ils

se voyaient; et comme les astres dans le ciel que des millions de lieues

séparent, ils vivaient de se regarder.

C'est ainsi que Cosette devenait peu à peu une femme et se développait,

belle et amoureuse, avec la conscience de sa beauté et l'ignorance de

son amour. Coquette par-dessus le marché, par innocence.

Chapitre VII

À tristesse, tristesse et demie

Toutes les situations ont leurs instincts. La vieille et éternelle mère

nature avertissait sourdement Jean Valjean de la présence de Marius.

Jean Valjean tressaillait dans le plus obscur de sa pensée. Jean Valjean

ne voyait rien, ne savait rien, et considérait pourtant avec une

attention opiniâtre les ténèbres où il était, comme s'il sentait d'un

côté quelque chose qui se construisait, et de l'autre quelque chose qui

s'écroulait. Marius, averti aussi, et, ce qui est la profonde loi du bon

Dieu, par cette même mère nature, faisait tout ce qu'il pouvait pour se

dérober au «père». Il arrivait cependant que Jean Valjean l'apercevait

quelquefois. Les allures de Marius n'étaient plus du tout naturelles. Il

avait des prudences louches et des témérités gauches. Il ne venait plus

tout près comme autrefois; il s'asseyait loin et restait en extase; il

avait un livre et faisait semblant de lire; pourquoi faisait-il

semblant? Autrefois il venait avec son vieux habit, maintenant il avait

tous les jours son habit neuf; il n'était pas bien sûr qu'il ne se fît

point friser, il avait des yeux tout drôles, il mettait des gants; bref,

Jean Valjean détestait cordialement ce jeune homme.

Cosette ne laissait rien deviner. Sans savoir au juste ce qu'elle avait,

elle avait bien le sentiment que c'était quelque chose et qu'il fallait

le cacher.

Il y avait entre le goût de toilette qui était venu à Cosette et

l'habitude d'habits neufs qui était poussée à cet inconnu un

parallélisme importun à Jean Valjean. C'était un hasard peut-être, sans

doute, à coup sûr, mais un hasard menaçant.

Jamais il n'ouvrait la bouche à Cosette de cet inconnu.

Un jour cependant, il ne put s'en tenir, et avec ce vague désespoir qui

jette brusquement la sonde dans son malheur, il lui dit:--Que voilà un

jeune homme qui a l'air pédant!

Cosette, l'année d'auparavant, petite fille indifférente, eût

répondu:--Mais non, il est charmant. Dix ans plus tard, avec l'amour de

Marius au coeur, elle eût répondu:--Pédant et insupportable à voir! vous

avez bien raison!--Au moment de la vie et du coeur où elle était, elle

se borna à répondre avec un calme suprême:

--Ce jeune homme-là!

Comme si elle le regardait pour la première fois de sa vie.

--Que je suis stupide! pensa Jean Valjean. Elle ne l'avait pas encore

remarqué. C'est moi qui le lui montre.

Ô simplicité des vieux! profondeur des enfants!

C'est encore une loi de ces fraîches années de souffrance et de souci,

de ces vives luttes du premier amour contre les premiers obstacles, la

jeune fille ne se laisse prendre à aucun piège, le jeune homme tombe

dans tous. Jean Valjean avait commencé contre Marius une sourde guerre

que Marius, avec la bêtise sublime de sa passion et de son âge, ne

devina point. Jean Valjean lui tendit une foule d'embûches; il changea

d'heures, il changea de banc, il oublia son mouchoir, il vint seul au

Luxembourg; Marius donna tête baissée dans tous les panneaux; et à tous

ces points d'interrogation plantés sur sa route par Jean Valjean, il

répondit ingénument oui. Cependant Cosette restait murée dans son

insouciance apparente et dans sa tranquillité imperturbable, si bien que

Jean Valjean arriva à cette conclusion: Ce dadais est amoureux fou de

Cosette, mais Cosette ne sait seulement pas qu'il existe.

Il n'en avait pas moins dans le coeur un tremblement douloureux. La

minute où Cosette aimerait pouvait sonner d'un instant à l'autre. Tout

ne commence-t-il pas par l'indifférence?

Une seule fois Cosette fit une faute et l'effraya. Il se levait du banc

pour partir après trois heures de station, elle dit:--Déjà!

Jean Valjean n'avait pas discontinué les promenades au Luxembourg, ne

voulant rien faire de singulier et par-dessus tout redoutant de donner

l'éveil à Cosette; mais pendant ces heures si douces pour les deux

amoureux, tandis que Cosette envoyait son sourire à Marius enivré qui ne

s'apercevait que de cela et maintenant ne voyait plus rien dans ce monde

qu'un radieux visage adoré, Jean Valjean fixait sur Marius des yeux

étincelants et terribles. Lui qui avait fini par ne plus se croire

capable d'un sentiment malveillant, il y avait des instants où, quand

Marius était là, il croyait redevenir sauvage et féroce, et il sentait

se rouvrir et se soulever contre ce jeune homme ces vieilles profondeurs

de son âme où il y avait eu jadis tant de colère. Il lui semblait

presque qu'il se reformait en lui des cratères inconnus.

Quoi! il était là, cet être! que venait-il faire? il venait tourner,

flairer, examiner, essayer! il venait dire: hein? pourquoi pas? il

venait rôder autour de sa vie, à lui Jean Valjean! rôder autour de son

bonheur, pour le prendre et l'emporter!

Jean Valjean ajoutait:--Oui, c'est cela! que vient-il chercher? une

aventure! que veut-il? une amourette! Une amourette! et moi! Quoi!

j'aurai été d'abord le plus misérable des hommes, et puis le plus

malheureux, j'aurai fait soixante ans de la vie sur les genoux, j'aurai

souffert tout ce qu'on peut souffrir, j'aurai vieilli sans avoir été

jeune, j'aurai vécu sans famille, sans parents, sans amis, sans femme,

sans enfants, j'aurai laissé de mon sang sur toutes les pierres, sur

toutes les ronces, à toutes les bornes, le long de tous les murs,

j'aurai été doux quoiqu'on fût dur pour moi et bon quoiqu'on fût

méchant, je serai redevenu honnête homme malgré tout, je me serai

repenti du mal que j'ai fait et j'aurai pardonné le mal qu'on m'a fait,

et au moment où je suis récompensé, au moment où c'est fini, au moment

où je touche au but, au moment où j'ai ce que je veux, c'est bon, c'est

bien, je l'ai payé, je l'ai gagné, tout cela s'en ira, tout cela

s'évanouira, et je perdrai Cosette, et je perdrai ma vie, ma joie, mon

âme, parce qu'il aura plu à un grand niais de venir flâner au

Luxembourg!

Alors ses prunelles s'emplissaient d'une clarté lugubre et

extraordinaire. Ce n'était plus un homme qui regarde un homme; ce

n'était pas un ennemi qui regarde un ennemi. C'était un dogue qui

regarde un voleur.

On sait le reste. Marius continua d'être insensé. Un jour il suivit

Cosette rue de l'Ouest, un autre jour il parla au portier. Le portier de

son côté parla, et dit à Jean Valjean:--Monsieur, qu'est-ce que c'est

donc qu'un jeune homme curieux qui vous a demandé?--Le lendemain Jean

Valjean jeta à Marius ce coup d'oeil dont Marius s'aperçut enfin. Huit

jours après, Jean Valjean avait déménagé. Il se jura qu'il ne remettrait

plus les pieds ni au Luxembourg, ni rue de l'Ouest. Il retourna rue

Plumet.

Cosette ne se plaignit pas, elle ne dit rien, elle ne fit pas de

questions, elle ne chercha à savoir aucun pourquoi; elle en était déjà à

la période où l'on craint d'être pénétré et de se trahir. Jean Valjean

n'avait aucune expérience de ces misères, les seules qui soient

charmantes et les seules qu'il ne connût pas; cela fit qu'il ne comprit

point la grave signification du silence de Cosette. Seulement il

remarqua qu'elle était devenue triste, et il devint sombre. C'était de

part et d'autre des inexpériences aux prises.

Une fois il fit un essai. Il demanda à Cosette:

--Veux-tu venir au Luxembourg?

Un rayon illumina le visage pâle de Cosette.

--Oui, dit-elle.

Ils y allèrent. Trois mois s'étaient écoulés. Marius n'y allait plus.

Marius n'y était pas.

Le lendemain Jean Valjean redemanda à Cosette:

--Veux-tu venir au Luxembourg?

Elle répondit tristement et doucement:

--Non.

Jean Valjean fut froissé de cette tristesse et navré de cette douceur.

Que se passait-il dans cet esprit si jeune et déjà si impénétrable?

Qu'est-ce qui était en train de s'y accomplir? qu'arrivait-il à l'âme de

Cosette? Quelquefois, au lieu de se coucher, Jean Valjean restait assis

près de son grabat la tête dans ses mains, et il passait des nuits

entières à se demander: Qu'y a-t-il dans la pensée de Cosette? et à

songer aux choses auxquelles elle pouvait songer.

Oh! dans ces moments-là, quels regards douloureux il tournait vers le

cloître, ce sommet chaste, ce lieu des anges, cet inaccessible glacier

de la vertu! Comme il contemplait avec un ravissement désespéré ce

jardin du couvent, plein de fleurs ignorées et de vierges enfermées, où

tous les parfums et toutes les âmes montent droit vers le ciel! Comme il

adorait cet éden refermé à jamais, dont il était sorti volontairement et

follement descendu! Comme il regrettait son abnégation et sa démence

d'avoir ramené Cosette au monde, pauvre héros du sacrifice, saisi et

terrassé par son dévouement même! comme il se disait: Qu'ai-je fait?

Du reste rien de ceci ne perçait pour Cosette. Ni humeur, ni rudesse.

Toujours la même figure sereine et bonne. Les manières de Jean Valjean

étaient plus tendres et plus paternelles que jamais. Si quelque chose

eût pu faire deviner moins de joie, c'était plus de mansuétude.

De son côté, Cosette languissait. Elle souffrait de l'absence de Marius

comme elle avait joui de sa présence, singulièrement, sans savoir au

juste. Quand Jean Valjean avait cessé de la conduire aux promenades

habituelles, un instinct de femme lui avait confusément murmuré au fond

du coeur qu'il ne fallait pas paraître tenir au Luxembourg, et que si

cela lui était indifférent, son père l'y ramènerait. Mais les jours, les

semaines et les mois se succédèrent. Jean Valjean avait accepté

tacitement le consentement tacite de Cosette. Elle le regretta. Il était

trop tard. Le jour où elle retourna au Luxembourg, Marius n'y était

plus. Marius avait donc disparu; c'était fini, que faire? le

retrouverait-elle jamais? Elle se sentit un serrement de coeur que rien

ne dilatait et qui s'accroissait chaque jour; elle ne sut plus si

c'était l'hiver ou l'été, le soleil ou la pluie, si les oiseaux

chantaient, si l'on était aux dahlias ou aux pâquerettes, si le

Luxembourg était plus charmant que les Tuileries, si le linge que

rapportait la blanchisseuse était trop empesé ou pas assez, si Toussaint

avait fait bien ou mal «son marché», et elle resta accablée, absorbée,

attentive à une seule pensée, l'oeil vague et fixe, comme lorsqu'on

regarde dans la nuit la place noire et profonde où une apparition s'est

évanouie.

Du reste elle non plus ne laissa rien voir à Jean Valjean, que sa

pâleur. Elle lui continua son doux visage.

Cette pâleur ne suffisait que trop pour occuper Jean Valjean.

Quelquefois il lui demandait:

--Qu'as-tu?

Elle répondait:

--Je n'ai rien.

Et après un silence, comme elle le devinait triste aussi, elle

reprenait:

--Et vous, père, est-ce que vous avez quelque chose?

--Moi? rien, disait-il.

Ces deux êtres qui s'étaient si exclusivement aimés, et d'un si touchant

amour, et qui avaient vécu longtemps l'un pour l'autre, souffraient

maintenant l'un à côté de l'autre, l'un à cause de l'autre, sans se le

dire, sans s'en vouloir, et en souriant.

Chapitre VIII

La cadène

Le plus malheureux des deux, c'était Jean Valjean. La jeunesse, même

dans ses chagrins, a toujours une clarté à elle.

À de certains moments, Jean Valjean souffrait tant qu'il devenait

puéril. C'est le propre de la douleur de faire reparaître le côté enfant

de l'homme. Il sentait invinciblement que Cosette lui échappait. Il eût

voulu lutter, la retenir, l'enthousiasmer par quelque chose d'extérieur

et d'éclatant. Ces idées, puériles, nous venons de le dire, et en même

temps séniles, lui donnèrent, par leur enfantillage même, une notion

assez juste de l'influence de la passementerie sur l'imagination des

jeunes filles. Il lui arriva une fois de voir passer dans la rue un

général à cheval en grand uniforme, le comte Coutard, commandant de

Paris. Il envia cet homme doré; il se dit quel bonheur ce serait de

pouvoir mettre cet habit-là qui était une chose incontestable, que si

Cosette le voyait ainsi, cela l'éblouirait, que lorsqu'il donnerait le

bras à Cosette et qu'il passerait devant la grille des Tuileries, on lui

présenterait les armes, et que cela suffirait à Cosette et lui ôterait

l'idée de regarder les jeunes gens.

Une secousse inattendue vint se mêler à ces pensées tristes.

Dans la vie isolée qu'ils menaient, et depuis qu'ils étaient venus se

loger rue Plumet, ils avaient une habitude. Ils faisaient quelquefois la

partie de plaisir d'aller voir se lever le soleil, genre de joie douce

qui convient à ceux qui entrent dans la vie et à ceux qui en sortent.

Se promener de grand matin, pour qui aime la solitude, équivaut à se

promener la nuit, avec la gaîté de la nature de plus. Les rues sont

désertes, et les oiseaux chantent. Cosette, oiseau elle-même,

s'éveillait volontiers de bonne heure. Ces excursions matinales se

préparaient la veille. Il proposait, elle acceptait. Cela s'arrangeait

comme un complot, on sortait avant le jour, et c'était autant de petits

bonheurs pour Cosette. Ces excentricités innocentes plaisent à la

jeunesse.

La pente de Jean Valjean était, on le sait, d'aller aux endroits peu

fréquentés, aux recoins solitaires, aux lieux d'oubli. Il y avait alors

aux environs des barrières de Paris des espèces de champs pauvres,

presque mêlés à la ville, où il poussait, l'été, un blé maigre, et qui,

l'automne, après la récolte faite, n'avaient pas l'air moissonnés, mais

pelés. Jean Valjean les hantait avec prédilection. Cosette ne s'y

ennuyait point. C'était la solitude pour lui, la liberté pour elle. Là,

elle redevenait petite fille, elle pouvait courir et presque jouer, elle

ôtait son chapeau, le posait sur les genoux de Jean Valjean, et

cueillait des bouquets. Elle regardait les papillons sur les fleurs,

mais ne les prenait pas; les mansuétudes et les attendrissements

naissent avec l'amour, et la jeune fille, qui a en elle un idéal

tremblant et fragile, a pitié de l'aile du papillon. Elle tressait en

guirlandes des coquelicots qu'elle mettait sur sa tête, et qui,

traversés et pénétrés de soleil, empourprés jusqu'au flamboiement,

faisaient à ce frais visage rose une couronne de braises.

Même après que leur vie avait été attristée, ils avaient conservé leur

habitude de promenades matinales.

Donc un matin d'octobre, tentés par la sérénité parfaite de l'automne de

1831, ils étaient sortis, et ils se trouvaient au petit jour près de la

barrière du Maine. Ce n'était pas l'aurore, c'était l'aube; minute

ravissante et farouche. Quelques constellations çà et là dans l'azur

pâle et profond, la terre toute noire, le ciel tout blanc, un frisson

dans les brins d'herbe, partout le mystérieux saisissement du

crépuscule. Une alouette, qui semblait mêlée aux étoiles, chantait à une

hauteur prodigieuse, et l'on eût dit que cet hymne de la petitesse à

l'infini calmait l'immensité. À l'orient, le Val-de-Grâce découpait, sur

l'horizon clair d'une clarté d'acier, sa masse obscure; Vénus

éblouissante montait derrière ce dôme et avait l'air d'une âme qui

s'évade d'un édifice ténébreux.

Tout était paix et silence; personne sur la chaussée; dans les bas

côtés, quelques rares ouvriers, à peine entrevus, se rendant à leur

travail.

Jean Valjean s'était assis dans la contre-allée sur des charpentes

déposées à la porte d'un chantier. Il avait le visage tourné vers la

route, et le dos tourné au jour; il oubliait le soleil qui allait se

lever; il était tombé dans une de ces absorptions profondes où tout

l'esprit se concentre, qui emprisonnent même le regard et qui équivalent

à quatre murs. Il y a des méditations qu'on pourrait nommer verticales;

quand on est au fond, il faut du temps pour revenir sur la terre. Jean

Valjean était descendu dans une de ces songeries-là. Il pensait à

Cosette, au bonheur possible si rien ne se mettait entre elle et lui, à

cette lumière dont elle remplissait sa vie, lumière qui était la

respiration de son âme. Il était presque heureux dans cette rêverie.

Cosette, debout près de lui, regardait les nuages devenir roses.

Tout à coup, Cosette s'écria: Père, on dirait qu'on vient là-bas. Jean

Valjean leva les yeux.

Cosette avait raison.

La chaussée qui mène à l'ancienne barrière du Maine prolonge, comme on

sait, la rue de Sèvres, et est coupée à angle droit par le boulevard

intérieur. Au coude de la chaussée et du boulevard, à l'endroit où se

fait l'embranchement, on entendait un bruit difficile à expliquer à

pareille heure, et une sorte d'encombrement confus apparaissait. On ne

sait quoi d'informe, qui venait du boulevard, entrait dans la chaussée.

Cela grandissait, cela semblait se mouvoir avec ordre, pourtant c'était

hérissé et frémissant; cela semblait une voiture, mais on n'en pouvait

distinguer le chargement. Il y avait des chevaux, des roues, des cris;

des fouets claquaient. Par degrés les linéaments se fixèrent, quoique

noyés de ténèbres. C'était une voiture, en effet, qui venait de tourner

du boulevard sur la route et qui se dirigeait vers la barrière près de

laquelle était Jean Valjean; une deuxième, du même aspect, la suivit,

puis une troisième, puis une quatrième; sept chariots débouchèrent

successivement, la tête des chevaux touchant l'arrière des voitures. Des

silhouettes s'agitaient sur ces chariots, on voyait des étincelles dans

le crépuscule comme s'il y avait des sabres nus, on entendait un

cliquetis qui ressemblait à des chaînes remuées, cela avançait, les voix

grossissaient, et c'était une chose formidable comme il en sort de la

caverne des songes.

En approchant, cela prit forme, et s'ébaucha derrière les arbres avec le

blêmissement de l'apparition; la masse blanchit; le jour qui se levait

peu à peu plaquait une lueur blafarde sur ce fourmillement à la fois

sépulcral et vivant, les têtes de silhouettes devinrent des faces de

cadavres, et voici ce que c'était:

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 7 / 30 段