Montparnasse à la chasse, à une pareille heure, en un pareil lieu, cela

était menaçant. Gavroche sentait ses entrailles de gamin s'émouvoir de

pitié pour le vieux.

Que faire? intervenir? une faiblesse en secourant une autre! C'était de

quoi rire pour Montparnasse. Gavroche ne se dissimulait pas que, pour ce

redoutable bandit de dix-huit ans, le vieillard d'abord, l'enfant

ensuite, c'étaient deux bouchées.

Pendant que Gavroche délibérait, l'attaque eut lieu, brusque et hideuse.

Attaque de tigre à l'onagre, attaque d'araignée à la mouche.

Montparnasse, à l'improviste, jeta la rose, bondit sur le vieillard, le

colleta, l'empoigna et s'y cramponna, et Gavroche eut de la peine à

retenir un cri. Un moment après, l'un de ces hommes était sous l'autre,

accablé, râlant, se débattant, avec un genou de marbre sur la poitrine.

Seulement ce n'était pas tout à fait ce à quoi Gavroche s'était attendu.

Celui qui était à terre, c'était Montparnasse; celui qui était dessus,

c'était le bonhomme.

Tout ceci se passait à quelques pas de Gavroche.

Le vieillard avait reçu le choc, et l'avait rendu, et rendu si

terriblement qu'en un clin d'oeil l'assaillant et l'assailli avaient

changé de rôle.

--Voilà un fier invalide! pensa Gavroche.

Et il ne put s'empêcher de battre des mains. Mais ce fut un battement de

mains perdu. Il n'arriva pas jusqu'aux deux combattants, absorbés et

assourdis l'un par l'autre et mêlant leurs souffles dans la lutte.

Le silence se fit. Montparnasse cessa de se débattre. Gavroche eut cet

aparté: Est-ce qu'il est mort?

Le bonhomme n'avait pas prononcé un mot ni jeté un cri. Il se redressa,

et Gavroche l'entendit qui disait à Montparnasse:

--Relève-toi.

Montparnasse se releva, mais le bonhomme le tenait. Montparnasse avait

l'attitude humiliée et furieuse d'un loup qui serait happé par un

mouton.

Gavroche regardait et écoutait, faisant effort pour doubler ses yeux par

ses oreilles. Il s'amusait énormément.

Il fut récompensé de sa consciencieuse anxiété de spectateur. Il put

saisir au vol ce dialogue qui empruntait à l'obscurité on ne sait quel

accent tragique. Le bonhomme questionnait. Montparnasse répondait.

--Quel âge as-tu?

--Dix-neuf ans.

--Tu es fort et bien portant. Pourquoi ne travailles-tu, pas?

--Ça m'ennuie.

--Quel est ton état?

--Fainéant.

--Parle sérieusement. Peut-on faire quelque chose pour toi? Qu'est-ce

que tu veux être?

--Voleur.

Il y eut un silence. Le vieillard semblait profondément pensif. Il était

immobile et ne lâchait point Montparnasse.

De moment en moment, le jeune bandit, vigoureux et leste, avait des

soubresauts de bête prise au piège. Il donnait une secousse, essayait un

croc-en-jambe, tordait éperdument ses membres, tâchait de s'échapper. Le

vieillard n'avait pas l'air de s'en apercevoir, et lui tenait les deux

bras d'une seule main avec l'indifférence souveraine d'une force

absolue.

La rêverie du vieillard dura quelque temps, puis, regardant fixement

Montparnasse, il éleva doucement la voix, et lui adressa, dans cette

ombre où ils étaient, une sorte d'allocution solennelle dont Gavroche ne

perdit pas une syllabe:

--Mon enfant tu entres par paresse dans la plus laborieuse des

existences. Ah! tu te déclares fainéant! prépare-toi à travailler. As-tu

vu une machine qui est redoutable? cela s'appelle le laminoir. Il faut y

prendre garde, c'est une chose sournoise et féroce; si elle vous attrape

le pan de votre habit, vous y passez tout entier. Cette machine, c'est

l'oisiveté.... Arrête-toi, pendant qu'il en est temps encore, et

sauve-toi! Autrement, c'est fini; avant peu tu seras dans l'engrenage.

Une fois pris, n'espère plus rien. À la fatigue, paresseux! plus de

repos. La main de fer du travail implacable t'a saisi. Gagner ta vie,

avoir une tâche, accomplir un devoir, tu ne veux pas! être comme les

autres, cela t'ennuie! Eh bien, tu seras autrement. Le travail est la

loi; qui le repousse ennui, l'aura supplice. Tu ne veux pas être

ouvrier, tu seras esclave. Le travail ne vous lâche d'un côté que pour

vous reprendre de l'autre; tu ne veux pas être son ami, tu seras son

nègre. Ah! tu n'as pas voulu de la lassitude honnête des hommes, tu vas

avoir la sueur des damnés. Où les autres chantent, tu râleras. Tu verras

de loin, d'en bas, les autres hommes travailler; il te semblera qu'ils

se reposent. Le laboureur, le moissonneur, le matelot, le forgeron,

t'apparaîtront dans la lumière comme les bienheureux d'un paradis. Quel

rayonnement dans l'enclume! Mener la charrue, lier la gerbe, c'est de la

joie. La barque en liberté dans le vent, quelle fête! Toi, paresseux,

pioche, traîne, roule, marche! Tire ton licou, te voilà bête de somme

dans l'attelage de l'enfer! Ah! ne rien faire, c'était là ton but. Eh

bien! pas une semaine, pas une journée, pas une heure sans accablement.

Tu ne pourras rien soulever qu'avec angoisse. Toutes les minutes qui

passeront feront craquer tes muscles. Ce qui sera plume pour les autres

sera pour toi rocher. Les choses les plus simple s'escarperont. La vie

se fera monstre autour de toi. Aller, venir, respirer, autant de travaux

terribles. Ton poumon te fera l'effet d'un poids de cent livres. Marcher

ici plutôt que là, ce sera un problème à résoudre. Le premier venu qui

veut sortir pousse sa porte, c'est fait, le voilà dehors. Toi, si tu

veux sortir, il te faudra percer ton mur. Pour aller dans la rue,

qu'est-ce que tout le monde fait? Tout le monde descend l'escalier; toi,

tu déchireras tes draps de lit, tu en feras brin à brin une corde, puis

tu passeras par ta fenêtre, et tu te suspendras à ce fil sur un abîme,

et ce sera la nuit, dans l'orage, dans la pluie, dans l'ouragan, et, si

la corde est trop courte, tu n'auras plus qu'une manière de descendre,

tomber. Tomber au hasard, dans le gouffre, d'une hauteur quelconque sur,

quoi? Sur ce qui est en bas, sur l'inconnu. Ou tu grimperas par un tuyau

de cheminée, au risque de t'y brûler; ou tu ramperas par un conduit de

latrines, au risque de t'y noyer. Je ne te parle pas des trous qu'il

faut masquer, des pierres qu'il faut ôter et remettre vingt fois par

jour, des plâtras qu'il faut cacher dans sa paillasse. Une serrure se

présente; le bourgeois a dans sa poche sa clef fabriquée par un

serrurier. Toi, si tu veux passer outre tu es condamné à faire un

chef-d'oeuvre effrayant, tu prendras un gros sou, tu le couperas en deux

lames avec quels outils? tu les inventeras. Cela te regarde. Puis tu

creuseras l'intérieur de ces deux lames, en ménageant soigneusement le

dehors, et tu pratiqueras sur le bord tout autour un pas de vis, de

façon qu'elles s'ajustent étroitement l'une sur l'autre comme un fond et

comme un couvercle. Le dessous et le dessus ainsi vissés, on n'y

devinera rien. Pour les surveillants, car tu seras guetté, ce sera un

gros sou; pour toi, ce sera une boîte. Que mettras-tu dans cette boîte?

Un petit morceau d'acier. Un ressort de montre auquel tu auras fait des

dents et qui sera une scie. Avec cette scie, longue comme une épingle et

cachée dans un sou, tu devras couper le pêne de la serrure, la mèche du

verrou, l'anse du cadenas, et le barreau que tu auras à ta fenêtre, et

la manille que tu auras à ta jambe. Ce chef-d'oeuvre fait ce prodige

accompli, tous ces miracles d'art, d'adresse, d'habileté, de patience,

exécutés, si l'on vient à savoir que tu en es l'auteur, quelle sera ta

récompense? le cachot. Voilà l'avenir. La paresse, le plaisir, quels

précipices! Ne rien faire, c'est un lugubre parti pris, sais-tu bien?

Vivre oisif de la substance sociale! être inutile, c'est-à-dire

nuisible! cela mène droit au fond de la misère. Malheur à qui veut être

parasite! il sera vermine. Ah! il ne te plaît pas de travailler? Ah! tu

n'as qu'une pensée, bien boire, bien manger, bien dormir. Tu boiras de

l'eau, tu mangeras du pain noir, tu dormiras sur une planche avec une

ferraille rivée à tes membres et dont tu sentiras la nuit le froid sur

ta chair? Tu briseras cette ferraille, tu t'enfuiras. C'est bon. Tu te

traîneras sur le ventre dans les broussailles et tu mangeras de l'herbe

comme les brutes des bois. Et tu seras repris. Et alors tu passeras des

années dans une basse-fosse, scellé à une muraille, tâtonnant pour boire

à ta cruche, mordant dans un affreux pain de ténèbres dont les chiens ne

voudraient pas, mangeant des fèves que les vers auront mangées avant

toi. Tu seras cloporte dans une cave. Ah! aie pitié de toi-même,

misérable enfant, tout jeune, qui tétais ta nourrice il n'y a pas vingt

ans, et qui as sans doute encore ta mère! je t'en conjure, écoute-moi.

Tu veux de fin drap noir, des escarpins vernis, te friser, te mettre

dans tes boucles de l'huile qui sent bon, plaire aux créatures, être

joli. Tu seras tondu ras avec une casaque rouge et des sabots. Tu veux

une bague au doigt, tu auras un carcan au cou. Et si tu regardes une

femme, un coup de bâton. Et tu entreras là à vingt ans, et tu en

sortiras à cinquante! Tu entreras jeune, rose, frais, avec tes yeux

brillants et toutes tes dents blanches, et ta chevelure d'adolescent, tu

sortiras cassé, courbé, ridé, édenté, horrible, en cheveux blancs! Ah!

mon pauvre enfant, tu fais fausse route, la fainéantise te conseille

mal; le plus rude des travaux, c'est le vol. Crois-moi, n'entreprends

pas cette pénible besogne d'être un paresseux. Devenir un coquin, ce

n'est pas commode. Il est moins malaisé d'être honnête homme. Va

maintenant, et pense à ce que je t'ai dit. À propos, que voulais-tu de

moi? Ma bourse. La voici.

Et le vieillard, lâchant Montparnasse, lui mit dans la main sa bourse,

que Montparnasse soupesa un moment; après quoi, avec la même précaution

machinale que s'il l'eût volée, Montparnasse la laissa glisser doucement

dans la poche de derrière de sa redingote.

Tout cela dit et fait, le bonhomme tourna le dos et reprit

tranquillement sa promenade.

--Ganache! murmura Montparnasse.

Qui était ce bonhomme? le lecteur l'a sans doute deviné.

Montparnasse, stupéfait, le regarda disparaître dans le crépuscule.

Cette contemplation lui fut fatale.

Tandis que le vieillard s'éloignait, Gavroche s'approchait.

Gavroche, d'un coup d'oeil de côté, s'était assuré que le père Mabeuf,

endormi peut-être, était toujours assis sur le banc. Puis le gamin était

sorti de sa broussaille, et s'était mis à ramper dans l'ombre en arrière

de Montparnasse immobile. Il parvint ainsi jusqu'à Montparnasse sans en

être vu ni entendu, insinua doucement sa main dans la poche de derrière

de la redingote de fin drap noir, saisit la bourse, retira sa main, et,

se remettant à ramper, fit une évasion de couleuvre dans les ténèbres.

Montparnasse, qui n'avait aucune raison d'être sur ses gardes et qui

songeait pour la première fois de sa vie, ne s'aperçut de rien.

Gavroche, quand il fut revenu au point où était le père Mabeuf, jeta la

bourse par-dessus la haie, et s'enfuit à toutes jambes.

La bourse tomba sur le pied du père Mabeuf. Cette commotion le réveilla.

Il se pencha, et ramassa la bourse. Il n'y comprit rien, et l'ouvrit.

C'était une bourse à deux compartiments; dans l'un, il y avait quelque

monnaie; dans l'autre, il y avait six napoléons.

M. Mabeuf, fort effaré, porta la chose à sa gouvernante.

--Cela tombe du ciel, dit la mère Plutarque.

Livre cinquième--Dont la fin ne ressemble pas au commencement

Chapitre I

La solitude et la caserne combinées

La douleur de Cosette, si poignante encore et si vive quatre ou cinq

mois auparavant, était, à son insu même, entrée en convalescence. La

nature, le printemps, la jeunesse, l'amour pour son père, la gaîté des

oiseaux et des fleurs faisaient filtrer peu à peu, jour à jour, goutte à

goutte, dans cette âme si vierge et si jeune, on ne sait quoi qui

ressemblait presque à l'oubli. Le feu s'y éteignait-il tout à fait? ou

s'y formait-il seulement des couches de cendre? Le fait est qu'elle ne

se sentait presque plus de point douloureux et brûlant.

Un jour elle pensa tout à coup à Marius:--Tiens! dit-elle, je n'y pense

plus.

Dans cette même semaine elle remarqua, passant devant la grille du

jardin, un fort bel officier de lanciers, taille de guêpe, ravissant

uniforme, joues de jeune fille, sabre sous le bras, moustaches cirées,

schapska verni. Du reste cheveux blonds, yeux bleus à fleur de tête,

figure ronde, vaine, insolente et jolie; tout le contraire de Marius. Un

cigare à la bouche.--Cosette songea que cet officier était sans doute du

régiment caserné rue de Babylone.

Le lendemain, elle le vit encore passer. Elle remarqua l'heure.

À dater de ce moment, était-ce le hasard? presque tous les jours elle le

vit passer.

Les camarades de l'officier s'aperçurent qu'il y avait là, dans ce

jardin «mal tenu», derrière cette méchante grille rococo, une assez

jolie créature qui se trouvait presque toujours là au passage du beau

lieutenant, lequel n'est point inconnu au lecteur et s'appelait Théodule

Gillenormand.

--Tiens! lui disaient-ils. Il y a une petite qui te fait de l'oeil,

regarde donc.

--Est-ce que j'ai le temps, répondait le lancier, de regarder toutes les

filles qui me regardent?

C'était précisément l'instant où Marius descendait gravement vers

l'agonie et disait:--Si je pouvais seulement la revoir avant de

mourir!--Si son souhait eût été réalisé, s'il eût vu en ce moment-là

Cosette regardant un lancier, il n'eût pas pu prononcer une parole et il

eût expiré de douleur.

À qui la faute? À personne.

Marius était de ces tempéraments qui s'enfoncent dans le chagrin et qui

y séjournent; Cosette était de ceux qui s'y plongent et qui en sortent.

Cosette du reste traversait ce moment dangereux, phase fatale de la

rêverie féminine abandonnée à elle-même, où le coeur d'une jeune fille

isolée ressemble à ces vrilles de la vigne qui s'accrochent, selon le

hasard, au chapiteau d'une colonne de marbre ou au poteau d'un cabaret.

Moment rapide et décisif, critique pour toute orpheline, qu'elle soit

pauvre ou qu'elle soit riche, car la richesse ne défend pas du mauvais

choix; on se mésallie très haut; la vraie mésalliance est celle des

âmes; et, de même que plus d'un jeune homme inconnu, sans nom, sans

naissance, sans fortune, est un chapiteau de marbre qui soutient un

temple de grands sentiments et de grandes idées, de même tel homme du

monde, satisfait et opulent, qui a des bottes polies et des paroles

vernies, si l'on regarde, non le dehors, mais le dedans, c'est-à-dire ce

qui est réservé à la femme, n'est autre chose qu'un soliveau stupide

obscurément hanté par les passions violentes, immondes et avinées; le

poteau d'un cabaret.

Qu'y avait-il dans l'âme de Cosette? De la passion calmée ou endormie;

de l'amour à l'état flottant; quelque chose qui était limpide, brillant,

trouble à une certaine profondeur, sombre plus bas. L'image du bel

officier se reflétait à la surface. Y avait-il un souvenir au

fond?--tout au fond?--Peut-être. Cosette ne savait pas.

Il survint un incident singulier.

Chapitre II

Peurs de Cosette

Dans la première quinzaine d'avril, Jean Valjean fit un voyage. Cela, on

le sait, lui arrivait de temps en temps, à de très longs intervalles. Il

restait absent un ou deux jours, trois jours au plus. Où allait-il?

personne ne le savait, pas même Cosette. Une fois seulement, à un de ces

départs, elle l'avait accompagné en fiacre jusqu'au coin d'un petit

cul-de-sac sur l'angle duquel elle avait lu: _Impasse de la Planchette_.

Là il était descendu, et le fiacre avait ramené Cosette rue de Babylone.

C'était en général quand l'argent manquait à la maison que Jean Valjean

faisait ces petits voyages.

Jean Valjean était donc absent. Il avait dit: Je reviendrai dans trois

jours.

Le soir, Cosette était seule dans le salon. Pour se désennuyer, elle

avait ouvert son piano-orgue et elle s'était mise à chanter, en

s'accompagnant, le choeur d'Euryanthe: _Chasseurs égarés dans les bois_!

qui est peut-être ce qu'il y a de plus beau dans toute la musique. Quand

elle eut fini, elle demeura pensive.

Tout à coup il lui sembla qu'elle entendait marcher dans le jardin.

Ce ne pouvait être son père, il était absent; ce ne pouvait être

Toussaint, elle était couchée. Il était dix heures du soir.

Elle alla près du volet du salon qui était fermé et y colla son oreille.

Il lui parut que c'était le pas d'un homme, et qu'on marchait très

doucement.

Elle monta rapidement au premier, dans sa chambre, ouvrit un vasistas

percé dans son volet, et regarda dans le jardin. C'était le moment de la

pleine lune. On y voyait comme s'il eût fait jour.

Il n'y avait personne.

Elle ouvrit la fenêtre. Le jardin était absolument calme, et tout ce

qu'on apercevait de la rue était désert comme toujours.

Cosette pensa qu'elle s'était trompée. Elle avait cru entendre ce bruit.

C'était une hallucination produite par le sombre et prodigieux choeur de

Weber qui ouvre devant l'esprit des profondeurs effarées, qui tremble au

regard comme une forêt vertigineuse, et où l'on entend le craquement des

branches mortes sous le pas inquiet des chasseurs entrevus dans le

crépuscule.

Elle n'y songea plus.

D'ailleurs Cosette de sa nature n'était pas très effrayée. Il y avait

dans ses veines du sang de bohémienne et d'aventurière qui va pieds nus.

On s'en souvient, elle était plutôt alouette que colombe. Elle avait un

fond farouche et brave.

Le lendemain, moins tard, à la tombée de la nuit, elle se promenait dans

le jardin. Au milieu des pensées confuses qui l'occupaient, elle croyait

bien percevoir par instants un bruit pareil au bruit de la veille, comme

de quelqu'un qui marcherait dans l'obscurité sous les arbres pas très

loin d'elle, mais elle se disait que rien ne ressemble à un pas qui

marche dans l'herbe comme le froissement de deux branches qui se

déplacent d'elles-mêmes, et elle n'y prenait pas garde. Elle ne voyait

rien d'ailleurs.

Elle sortit de «la broussaille»; il lui restait à traverser une petite

pelouse verte pour regagner le perron. La lune qui venait de se lever

derrière elle, projeta, comme Cosette sortait du massif, son ombre

devant elle sur cette pelouse.

Cosette s'arrêta terrifiée.

À côté de son ombre, la lune découpait distinctement sur le gazon une

autre ombre singulièrement effrayante et terrible, une ombre qui avait

un chapeau rond.

C'était comme l'ombre d'un homme qui eût été debout sur la lisière du

massif à quelques pas en arrière de Cosette.

Elle fut une minute sans pouvoir parler, ni crier, ni appeler, ni

bouger, ni tourner la tête.

Enfin elle rassembla tout son courage et se retourna résolument.

Il n'y avait personne.

Elle regarda à terre. L'ombre avait disparu.

Elle rentra dans la broussaille, fureta hardiment dans les coins, alla

jusqu'à la grille, et ne trouva rien.

Elle se sentit vraiment glacée. Était-ce encore une hallucination? Quoi!

deux jours de suite? Une hallucination, passe, mais deux hallucinations?

Ce qui était inquiétant, c'est que l'ombre n'était assurément pas un

fantôme. Les fantômes ne portent guère de chapeaux ronds.

Le lendemain Jean Valjean revint. Cosette lui conta ce qu'elle avait cru

entendre et voir. Elle s'attendait à être rassurée et que son père

hausserait les épaules et lui dirait: Tu es une petite fille folle.

Jean Valjean devint soucieux.

--Ce ne peut être rien, lui dit-il.

Il la quitta sous un prétexte et alla dans le jardin, et elle l'aperçut

qui examinait la grille avec beaucoup d'attention.

Dans la nuit elle se réveilla; cette fois elle était sûre, elle

entendait distinctement marcher tout près du perron au-dessous de sa

fenêtre. Elle courut à son vasistas et l'ouvrit. Il y avait en effet

dans le jardin un homme qui tenait un gros bâton à la main. Au moment où

elle allait crier, la lune éclaira le profil de l'homme. C'était son

père.

Elle se recoucha en se disant:--Il est donc bien inquiet!

Jean Valjean passa dans le jardin cette nuit-là et les deux nuits qui

suivirent. Cosette le vit par le trou de son volet.

La troisième nuit, la lune décroissait et commençait à se lever plus

tard, il pouvait être une heure du matin, elle entendit un grand éclat

de rire et la voix de son père qui l'appelait.

--Cosette!

Elle se jeta à bas du lit, passa sa robe de chambre et ouvrit sa

fenêtre.

Son père était en bas sur la pelouse.

--Je te réveille pour te rassurer, dit-il. Regarde. Voici ton ombre en

chapeau rond.

Et il lui montrait sur le gazon une ombre portée que la lune dessinait

et qui ressemblait en effet assez bien au spectre d'un homme qui eût eu

un chapeau rond. C'était une silhouette produite par un tuyau de

cheminée en tôle, à chapiteau, qui s'élevait au-dessus d'un toit voisin.

Cosette aussi se mit à rire, toutes ses suppositions lugubres tombèrent,

et le lendemain, en déjeunant avec son père, elle s'égaya du sinistre

jardin hanté par des ombres de tuyaux de poêle.

Jean Valjean redevint tout à fait tranquille; quant à Cosette, elle ne

remarqua pas beaucoup si le tuyau de poêle était bien dans la direction

de l'ombre qu'elle avait vue ou cru voir, et si la lune se trouvait au

même point du ciel. Elle ne s'interrogea point sur cette singularité

d'un tuyau de poêle qui craint d'être pris en flagrant délit et qui se

retire quand on regarde son ombre, car l'ombre s'était effacée quand

Cosette s'était retournée et Cosette avait bien cru en être sûre.

Cosette se rasséréna pleinement. La démonstration lui parut complète, et

qu'il pût y avoir quelqu'un qui marchait le soir ou la nuit dans le

jardin, ceci lui sortit de la tête.

À quelques jours de là cependant un nouvel incident se produisit.

Chapitre III

Enrichies des commentaires de Toussaint

Dans le jardin, près de la grille sur la rue, il y avait un banc de

pierre défendu par une charmille du regard des curieux, mais auquel

pourtant, à la rigueur, le bras d'un passant pouvait atteindre à travers

la grille et la charmille.

Un soir de ce même mois d'avril, Jean Valjean était sorti; Cosette,

après le soleil couché, s'était assise sur ce banc. Le vent fraîchissait

dans les arbres; Cosette songeait; une tristesse sans objet la gagnait

peu à peu, cette tristesse invincible que donne le soir et qui vient

peut-être, qui sait? du mystère de la tombe entr'ouvert à cette

heure-là.

Fantine était peut-être dans cette ombre.

Cosette se leva, fit lentement le tour du jardin, marchant dans l'herbe

inondée de rosée et se disant à travers l'espèce de somnambulisme

mélancolique où elle était plongée:--Il faudrait vraiment des sabots

pour le jardin à cette heure-ci. On s'enrhume.

Elle revint au banc.

Au moment de s'y rasseoir, elle remarqua à la place qu'elle avait

quittée une assez grosse pierre qui n'y était évidemment pas l'instant

d'auparavant.

Cosette considéra cette pierre, se demandant ce que cela voulait dire.

Tout à coup l'idée que cette pierre n'était point venue sur ce banc

toute seule, que quelqu'un l'avait mise là, qu'un bras avait passé à

travers cette grille, cette idée lui apparut et lui fit peur. Cette fois

ce fut une vraie peur; la pierre était là. Pas de doute possible; elle

n'y toucha pas, s'enfuit sans oser regarder derrière elle, se réfugia

dans la maison, et ferma tout de suite au volet, à la barre et au verrou

la porte-fenêtre du perron. Elle demanda à Toussaint:

--Mon père est-il rentré?

--Pas encore, mademoiselle.

(Nous avons indiqué une fois pour toutes le bégayement de Toussaint.

Qu'on nous permette de ne plus l'accentuer. Nous répugnons à la notation

musicale d'une infirmité.)

Jean Valjean, homme pensif et promeneur nocturne, ne rentrait souvent

qu'assez tard dans la nuit.

--Toussaint, reprit Cosette, vous avez soin de bien barricader le soir

les volets sur le jardin au moins, avec les barres, et de bien mettre

les petites choses en fer dans les petits anneaux qui ferment?

--Oh! soyez tranquille, mademoiselle.

Toussaint n'y manquait pas, et Cosette le savait bien, mais elle ne put

s'empêcher d'ajouter:

--C'est que c'est si désert par ici!

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 9 / 30 段