Le pavé de Paris avait beau être là tout autour, les hôtels classiques

et splendides de la rue de Varenne à deux pas, le dôme des Invalides

tout près, la Chambre des députés pas loin; les carrosses de la rue de

Bourgogne et de la rue Saint-Dominique avaient beau rouler fastueusement

dans le voisinage, les omnibus jaunes, bruns, blancs, rouges avaient

beau se croiser dans le carrefour prochain, le désert était rue Plumet;

et la mort des anciens propriétaires, une révolution qui avait passé,

l'écroulement des antiques fortunes, l'absence, l'oubli, quarante ans

d'abandon et de viduité, avaient suffi pour ramener dans ce lieu

privilégié les fougères, les bouillons-blancs, les ciguës, les

achillées, les digitales, les hautes herbes, les grandes plantes

gaufrées aux larges feuilles de drap vert pâle, les lézards, les

scarabées, les insectes inquiets et rapides; pour faire sortir des

profondeurs de la terre et reparaître entre ces quatre murs je ne sais

quelle grandeur sauvage et farouche; et pour que la nature, qui

déconcerte les arrangements mesquins de l'homme et qui se répand

toujours tout entière là où elle se répand, aussi bien dans la fourmi

que dans l'aigle, en vînt à s'épanouir dans un méchant petit jardin

parisien avec autant de rudesse et de majesté que dans une forêt vierge

du Nouveau Monde.

Rien n'est petit en effet; quiconque est sujet aux pénétrations

profondes de la nature, le sait. Bien qu'aucune satisfaction absolue ne

soit donnée à la philosophie, pas plus de circonscrire la cause que de

limiter l'effet, le contemplateur tombe dans des extases sans fond à

cause de toutes ces décompositions de forces aboutissant à l'unité. Tout

travaille à tout.

L'algèbre s'applique aux nuages; l'irradiation de l'astre profite à la

rose; aucun penseur n'oserait dire que le parfum de l'aubépine est

inutile aux constellations. Qui donc peut calculer le trajet d'une

molécule? que savons-nous si des créations de mondes ne sont point

déterminées par des chutes de grains de sable? qui donc connaît les flux

et les reflux réciproques de l'infiniment grand et de l'infiniment

petit, le retentissement des causes dans les précipices de l'être, et

les avalanches de la création? Un ciron importe; le petit est grand, le

grand est petit; tout est en équilibre dans la nécessité; effrayante

vision pour l'esprit. Il y a entre les êtres et les choses des relations

de prodige; dans cet inépuisable ensemble, de soleil à puceron, on ne se

méprise pas; on a besoin les uns des autres. La lumière n'emporte pas

dans l'azur les parfums terrestres sans savoir ce qu'elle en fait; la

nuit fait des distributions d'essence stellaire aux fleurs endormies.

Tous les oiseaux qui volent ont à la patte le fil de l'infini. La

germination se complique de l'éclosion d'un météore et du coup de bec de

l'hirondelle brisant l'oeuf, et elle mène de front la naissance d'un ver

de terre et l'avènement de Socrate. Où finit le télescope, le microscope

commence. Lequel des deux a la vue la plus grande? Choisissez. Une

moisissure est une pléiade de fleurs; une nébuleuse est une fourmilière

d'étoiles. Même promiscuité, et plus inouïe encore, des choses de

l'intelligence et des faits de la substance. Les éléments et les

principes se mêlent, se combinent, s'épousent, se multiplient les uns

par les autres, au point de faire aboutir le monde matériel et le monde

moral à la même clarté. Le phénomène est en perpétuel repli sur

lui-même. Dans les vastes échanges cosmiques, la vie universelle va et

vient en quantités inconnues, roulant tout dans l'invisible mystère des

effluves, employant tout, ne perdant pas un rêve de pas un sommeil,

semant un animalcule ici, émiettant un astre là, oscillant et

serpentant, faisant de la lumière une force et de la pensée un élément,

disséminée et indivisible, dissolvant tout, excepté ce point

géométrique, le moi; ramenant tout à l'âme atome; épanouissant tout en

Dieu; enchevêtrant, depuis la plus haute jusqu'à la plus basse, toutes

les activités dans l'obscurité d'un mécanisme vertigineux, rattachant le

vol d'un insecte au mouvement de la terre, subordonnant, qui sait? ne

fût-ce que par l'identité de la loi, l'évolution de la comète dans le

firmament au tournoiement de l'infusoire dans la goutte d'eau. Machine

faite d'esprit. Engrenage énorme dont le premier moteur est le moucheron

et dont la dernière roue est le zodiaque.

Chapitre IV

Changement de grille

Il semblait que ce jardin, créé autrefois pour cacher les mystères

libertins, se fût transformé et fût devenu propre à abriter les mystères

chastes. Il n'avait plus ni berceaux, ni boulingrins, ni tonnelles, ni

grottes; il avait une magnifique obscurité échevelée tombant comme un

voile de toutes parts. Paphos s'était refait Éden. On ne sait quoi de

repentant avait assaini cette retraite. Cette bouquetière offrait

maintenant ses fleurs à l'âme. Ce coquet jardin, jadis fort compromis,

était rentré dans la virginité et la pudeur. Un président assisté d'un

jardinier, un bonhomme qui croyait continuer Lamoignon et un autre

bonhomme qui croyait continuer Le Nôtre, l'avaient contourné, taillé,

chiffonné, attifé, façonné pour la galanterie; la nature l'avait

ressaisi, l'avait rempli d'ombre, et l'avait arrangé pour l'amour.

Il y avait aussi dans cette solitude un coeur qui était tout prêt.

L'amour n'avait qu'à se montrer; il avait là un temple composé de

verdures, d'herbe, de mousse, de soupirs d'oiseaux, de molles ténèbres,

de branches agitées, et une âme faite de douceur, de foi, de candeur,

d'espoir, d'aspiration et d'illusion.

Cosette était sortie du couvent encore presque enfant; elle avait un peu

plus de quatorze ans, et elle était «dans l'âge ingrat»; nous l'avons

dit, à part les yeux, elle semblait plutôt laide que jolie; elle n'avait

cependant aucun trait disgracieux, mais elle était gauche, maigre,

timide et hardie à la fois, une grande petite fille enfin.

Son éducation était terminée; C'est-à-dire on lui avait appris la

religion, et même, et surtout la dévotion; puis «l'histoire»,

c'est-à-dire la chose qu'on appelle ainsi au couvent, la géographie, la

grammaire, les participes, les rois de France, un peu de musique, à

faire un nez, etc., mais du reste elle ignorait tout, ce qui est un

charme et un péril. L'âme d'une jeune fille ne doit pas être laissée

obscure; plus tard, il s'y fait des mirages trop brusques et trop vifs

comme dans une chambre noire. Elle doit être doucement et discrètement

éclairée, plutôt du reflet des réalités que de leur lumière directe et

dure. Demi-jour utile et gracieusement austère qui dissipe les peurs

puériles et empêche les chutes. Il n'y a que l'instinct maternel,

intuition admirable où entrent les souvenirs de la vierge et

l'expérience de la femme, qui sache comment et de quoi doit être fait ce

demi-jour. Rien ne supplée à cet instinct. Pour former l'âme d'une jeune

fille, toutes les religieuses du monde ne valent pas une mère.

Cosette n'avait pas eu de mère. Elle n'avait eu que beaucoup de mères au

pluriel.

Quant à Jean Valjean, il y avait bien en lui toutes les tendresses à la

fois, et toutes les sollicitudes; mais ce n'était qu'un vieux homme qui

ne savait rien du tout.

Or, dans cette oeuvre de l'éducation, dans cette grave affaire de la

préparation d'une femme à la vie, que de science il faut pour lutter

contre cette grande ignorance qu'on appelle l'innocence!

Rien ne prépare une jeune fille aux passions comme le couvent. Le

couvent tourne la pensée du côté de l'inconnu. Le coeur, replié sur

lui-même, se creuse, ne pouvant s'épancher, et s'approfondit, ne pouvant

s'épanouir. De là des visions, des suppositions, des conjectures, des

romans ébauchés, des aventures souhaitées, des constructions

fantastiques, des édifices tout entiers bâtis dans l'obscurité

intérieure de l'esprit, sombres et secrètes demeures où les passions

trouvent tout de suite à se loger dès que la grille franchie leur permet

d'entrer. Le couvent est une compression qui, pour triompher du coeur

humain, doit durer toute la vie.

En quittant le couvent, Cosette ne pouvait rien trouver de plus doux et

de plus dangereux que la maison de la rue Plumet. C'était la

continuation de la solitude avec le commencement de la liberté; un

jardin fermé, mais une nature âcre, riche, voluptueuse et odorante; les

mêmes songes que dans le couvent, mais de jeunes hommes entrevus; une

grille, mais sur la rue.

Cependant, nous le répétons, quand elle y arriva, elle n'était encore

qu'un enfant. Jean Valjean lui livra ce jardin inculte.--Fais-y tout ce

que tu voudras, lui disait-il. Cela amusait Cosette; elle en remuait

toutes les touffes et toutes les pierres, elle y cherchait «des bêtes»;

elle y jouait, en attendant qu'elle y rêvât; elle aimait ce jardin pour

les insectes qu'elle y trouvait sous ses pieds à travers l'herbe, en

attendant qu'elle l'aimât pour les étoiles qu'elle y verrait dans les

branches au-dessus de sa tête.

Et puis, elle aimait son père, c'est-à-dire Jean Valjean, de toute son

âme, avec une naïve passion filiale qui lui faisait du bonhomme un

compagnon désiré et charmant. On se souvient que M. Madeleine lisait

beaucoup, Jean Valjean avait continué; il en était venu à causer bien;

il avait la richesse secrète et l'éloquence d'une intelligence humble et

vraie qui s'est spontanément cultivée. Il lui était resté juste assez

d'âpreté pour assaisonner sa bonté; c'était un esprit rude et un coeur

doux. Au Luxembourg, dans leurs tête-à-tête, il faisait de longues

explications de tout, puisant dans ce qu'il avait lu, puisant aussi dans

ce qu'il avait souffert. Tout en l'écoutant, les yeux de Cosette

erraient vaguement.

Cet homme simple suffisait à la pensée de Cosette, de même que ce jardin

sauvage à ses yeux. Quand elle avait bien poursuivi les papillons, elle

arrivait près de lui essoufflée et disait: Ah! comme j'ai couru! Il la

baisait au front.

Cosette adorait le bonhomme. Elle était toujours sur ses talons. Là où

était Jean Valjean était le bien-être. Comme Jean Valjean n'habitait ni

le pavillon, ni le jardin, elle se plaisait mieux dans l'arrière-cour

pavée que dans l'enclos plein de fleurs, et dans la petite loge meublée

de chaises de paille que dans le grand salon tendu de tapisseries où

s'adossaient des fauteuils capitonnés. Jean Valjean lui disait

quelquefois, en souriant du bonheur d'être importuné:--Mais va-t'en chez

toi! Laisse-moi donc un peu seul!

Elle lui faisait de ces charmantes gronderies tendres qui ont tant de

grâce remontant de la fille au père:

--Père, j'ai très froid chez vous; pourquoi ne mettez-vous pas ici un

tapis et un poêle?

--Chère enfant, il y a tant de gens qui valent mieux que moi et qui

n'ont même pas un toit sur leur tête.

--Alors pourquoi y a-t-il du feu chez moi et tout ce qu'il faut?

--Parce que tu es une femme et un enfant.

--Bah! les hommes doivent donc avoir froid et être mal?

--Certains hommes.

--C'est bon, je viendrai si souvent ici que vous serez bien obligé d'y

faire du feu.

Elle lui disait encore:

--Père, Pourquoi mangez-vous du vilain pain comme cela?

--Parce que..., ma fille.

--Eh bien, si vous en mangez, j'en mangerai.

Alors, pour que Cosette ne mangeât pas de pain noir, Jean Valjean

mangeait du pain blanc.

Cosette ne se rappelait que confusément son enfance. Elle priait matin

et soir pour sa mère qu'elle n'avait pas connue. Les Thénardier lui

étaient restés comme deux figures hideuses à l'état de rêve. Elle se

rappelait qu'elle avait été «un jour, la nuit» chercher de l'eau dans un

bois. Elle croyait que c'était très loin de Paris. Il lui semblait

qu'elle avait commencé à vivre dans un abîme et que c'était Jean Valjean

qui l'en avait tirée. Son enfance lui faisait l'effet d'un temps où il

n'y avait autour d'elle que des mille-pieds, des araignées, et des

serpents. Quand elle songeait le soir avant de s'endormir, comme elle

n'avait pas une idée très nette d'être la fille de Jean Valjean et qu'il

fût son père, elle s'imaginait que l'âme de sa mère avait passé dans ce

bonhomme et était venue demeurer auprès d'elle.

Lorsqu'il était assis, elle appuyait sa joue sur ses cheveux blancs et y

laissait silencieusement tomber une larme en se disant: C'est peut-être

ma mère, cet homme-là!

Cosette, quoique ceci soit étrange à énoncer, dans sa profonde ignorance

de fille élevée au couvent, la maternité d'ailleurs étant absolument

inintelligible à la virginité, avait fini par se figurer qu'elle avait

eu aussi peu de mère que possible. Cette mère, elle ne savait pas même

son nom. Toutes les fois qu'il lui arrivait de le demander à Jean

Valjean, Jean Valjean se taisait. Si elle répétait sa question, il

répondait par un sourire. Une fois elle insista; le sourire s'acheva par

une larme.

Ce silence de Jean Valjean couvrait de nuit Fantine.

Etait-ce prudence? était-ce respect? était-ce crainte de livrer ce nom

aux hasards d'une autre mémoire que la sienne?

Tant que Cosette avait été petite, Jean Valjean lui avait volontiers

parlé de sa mère; quand elle fut jeune fille, cela lui fut impossible.

Il lui sembla qu'il n'osait plus. Était-ce à cause de Cosette? était-ce

à cause de Fantine? il éprouvait une sorte d'horreur religieuse à faire

entrer cette ombre dans la pensée de Cosette, et à mettre la morte en

tiers dans leur destinée. Plus cette ombre lui était sacrée, plus elle

lui semblait redoutable. Il songeait à Fantine et se sentait accablé de

silence. Il voyait vaguement dans les ténèbres quelque chose qui

ressemblait à un doigt sur une bouche. Toute cette pudeur qui avait été

dans Fantine et qui, pendant sa vie, était sortie d'elle violemment,

était-elle revenue après sa mort se poser sur elle, veiller, indignée,

sur la paix de cette morte, et, farouche, la garder dans sa tombe? Jean

Valjean, à son insu, en subissait-il la pression? Nous qui croyons en la

mort, nous ne sommes pas de ceux qui rejetteraient cette explication

mystérieuse. De là l'impossibilité de prononcer, même pour Cosette, ce

nom: Fantine.

Un jour Cosette lui dit:

--Père, j'ai vu cette nuit ma mère en songe. Elle avait deux grandes

ailes. Ma mère dans sa vie doit avoir touché à la sainteté.

--Par le martyre, répondit Jean Valjean.

Du reste, Jean Valjean était heureux.

Quand Cosette sortait avec lui, elle s'appuyait sur son bras, fière,

heureuse, dans la plénitude du coeur. Jean Valjean, à toutes ces marques

d'une tendresse si exclusive et si satisfaite de lui seul, sentait sa

pensée se fondre en délices. Le pauvre homme tressaillait inondé d'une

joie angélique; il s'affirmait avec transport que cela durerait toute la

vie; il se disait qu'il n'avait vraiment pas assez souffert pour mériter

un si radieux bonheur, et il remerciait Dieu, dans les profondeurs de

son âme, d'avoir permis qu'il fût ainsi aimé, lui misérable, par cet

être innocent.

Chapitre V

La rose s'aperçoit qu'elle est une machine de guerre

Un jour Cosette se regarda par hasard dans son miroir et se dit: Tiens!

Il lui semblait presque qu'elle était jolie. Ceci la jeta dans un

trouble singulier. Jusqu'à ce moment elle n'avait point songé à sa

figure. Elle se voyait dans son miroir, mais elle ne s'y regardait pas.

Et puis, on lui avait souvent dit qu'elle était laide; Jean Valjean seul

disait doucement: Mais non! mais non! Quoi qu'il en fût, Cosette s'était

toujours crue laide, et avait grandi dans cette idée avec la résignation

facile de l'enfance. Voici que tout d'un coup son miroir lui disait

comme Jean Valjean: Mais non! Elle ne dormit pas de la nuit.--Si j'étais

jolie? pensait-elle, comme cela serait drôle que je fusse jolie!--Et

elle se rappelait celles de ses compagnes dont la beauté faisait effet

dans le couvent, et elle se disait: Comment! je serais comme

mademoiselle une telle!

Le lendemain elle se regarda, mais non par hasard, et elle douta:--Où

avais-je l'esprit? dit-elle, non, je suis laide.--Elle avait tout

simplement mal dormi, elle avait les yeux battus et elle était pâle.

Elle ne s'était pas sentie très joyeuse la veille de croire à sa beauté,

mais elle fut triste de n'y plus croire. Elle ne se regarda plus, et

pendant plus de quinze jours elle tâcha de se coiffer tournant le dos au

miroir.

Le soir, après le dîner, elle faisait assez habituellement de la

tapisserie dans le salon, ou quelque ouvrage de couvent, et Jean Valjean

lisait à côté d'elle. Une fois elle leva les yeux de son ouvrage et elle

fut toute surprise de la façon inquiète dont son père la regardait.

Une autre fois, elle passait dans la rue, et il lui sembla que quelqu'un

qu'elle ne vit pas disait derrière elle: Jolie femme! mais mal

mise.--Bah! pensa-t-elle, ce n'est pas moi. Je suis bien mise et

laide.--Elle avait alors son chapeau de peluche et sa robe de mérinos.

Un jour enfin, elle était dans le jardin, et elle entendit la pauvre

vieille Toussaint qui disait: Monsieur, remarquez-vous comme

mademoiselle devient jolie? Cosette n'entendit pas ce que son père

répondit, les paroles de Toussaint furent pour elle une sorte de

commotion. Elle s'échappa du jardin, monta à sa chambre, courut à la

glace, il y avait trois mois qu'elle ne s'était regardée, et poussa un

cri. Elle venait de s'éblouir elle-même.

Elle était belle et jolie; elle ne pouvait s'empêcher d'être de l'avis

de Toussaint et de son miroir. Sa taille s'était faite, sa peau avait

blanchi, ses cheveux s'étaient lustrés, une splendeur inconnue s'était

allumée dans ses prunelles bleues. La conscience de sa beauté lui vint

tout entière, en une minute, comme un grand jour qui se fait; les autres

la remarquaient d'ailleurs, Toussaint le disait, c'était d'elle

évidemment que le passant avait parlé, il n'y avait plus à douter; elle

redescendit au jardin, se croyant reine, entendant les oiseaux chanter,

c'était en hiver, voyant le ciel doré, le soleil dans les arbres, des

fleurs dans les buissons, éperdue, folle, dans un ravissement

inexprimable.

De son côté, Jean Valjean éprouvait un profond et indéfinissable

serrement de coeur.

C'est qu'en effet, depuis quelque temps, il contemplait avec terreur

cette beauté qui apparaissait chaque jour plus rayonnante sur le doux

visage de Cosette. Aube riante pour tous, lugubre pour lui.

Cosette avait été belle assez longtemps avant de s'en apercevoir. Mais,

du premier jour, cette lumière inattendue qui se levait lentement et

enveloppait par degrés toute la personne de la jeune fille blessa la

paupière sombre de Jean Valjean. Il sentit que c'était un changement

dans une vie heureuse, si heureuse qu'il n'osait y remuer dans la

crainte d'y déranger quelque chose. Cet homme qui avait passé par toutes

les détresses, qui était encore tout saignant des meurtrissures de sa

destinée, qui avait été presque méchant et qui était devenu presque

saint, qui, après avoir traîné la chaîne du bagne, traînait maintenant

la chaîne invisible, mais pesante, de l'infamie indéfinie, cet homme que

la loi n'avait pas lâché et qui pouvait être à chaque instant ressaisi

et ramené de l'obscurité de sa vertu au grand jour de l'opprobre public,

cet homme acceptait tout, excusait tout, pardonnait tout, bénissait

tout, voulait bien tout, et ne demandait à la providence, aux hommes,

aux lois, à la société, à la nature, au monde, qu'une chose, que Cosette

l'aimât!

Que Cosette continuât de l'aimer! que Dieu n'empêchât pas le coeur de

cette enfant de venir à lui, et de rester à lui! Aimé de Cosette, il se

trouvait guéri, reposé, apaisé, comblé, récompensé, couronné. Aimé de

Cosette, il était bien! il n'en demandait pas davantage. On lui eût dit:

Veux-tu être mieux? il eût répondu: Non. Dieu lui eût dit: Veux-tu le

ciel? il eût répondu: J'y perdrais.

Tout ce qui pouvait effleurer cette situation, ne fût-ce qu'à la

surface, le faisait frémir comme le commencement d'autre chose. Il

n'avait jamais trop su ce que c'était que la beauté d'une femme; mais,

par instinct, il comprenait que c'était terrible.

Cette beauté qui s'épanouissait de plus en plus triomphante et superbe à

côté de lui, sous ses yeux, sur le front ingénu et redoutable de

l'enfant, du fond de sa laideur, de sa vieillesse, de sa misère, de sa

réprobation, de son accablement, il la regardait effaré.

Il se disait: Comme elle est belle! Qu'est-ce que je vais devenir, moi?

Là du reste était la différence entre sa tendresse et la tendresse d'une

mère. Ce qu'il voyait avec angoisse, une mère l'eût vu avec joie.

Les premiers symptômes ne tardèrent pas à se manifester.

Dès le lendemain du jour où elle s'était dit: Décidément, je suis belle!

Cosette fit attention à sa toilette. Elle se rappela le mot du

passant:--Jolie, mais mal mise,--souffle d'oracle qui avait passé à côté

d'elle et s'était évanoui après avoir déposé dans son coeur un des deux

germes qui doivent plus tard emplir toute la vie de la femme, la

coquetterie. L'amour est l'autre.

Avec la foi en sa beauté, toute l'âme féminine s'épanouit en elle. Elle

eut horreur du mérinos et honte de la peluche. Son père ne lui avait

jamais rien refusé. Elle sut tout de suite toute la science du chapeau,

de la robe, du mantelet, du brodequin, de la manchette, de l'étoffe qui

va, de la couleur qui sied, cette science qui fait de la femme

parisienne quelque chose de si charmant, de si profond et de si

dangereux. Le mot _femme capiteuse_ a été inventé pour la Parisienne.

En moins d'un mois la petite Cosette fut dans cette thébaïde de la rue

de Babylone une des femmes, non seulement les plus jolies, ce qui est

quelque chose, mais «les mieux mises» de Paris, ce qui est bien

davantage. Elle eût voulu rencontrer «son passant» pour voir ce qu'il

dirait, et «pour lui apprendre!» Le fait est qu'elle était ravissante de

tout point, et qu'elle distinguait à merveille un chapeau de Gérard d'un

chapeau d'Herbaut.

Jean Valjean considérait ces ravages avec anxiété. Lui qui sentait qu'il

ne pourrait jamais que ramper, marcher tout au plus, il voyait des ailes

venir à Cosette.

Du reste, rien qu'à la simple inspection de la toilette de Cosette, une

femme eût reconnu qu'elle n'avait pas de mère. Certaines petites

bienséances, certaines conventions spéciales, n'étaient point observées

par Cosette. Une mère, par exemple, lui eût dit qu'une jeune fille ne

s'habille point en damas.

Le premier jour que Cosette sortit avec sa robe et son camail de damas

noir et son chapeau de crêpe blanc, elle vint prendre le bras de Jean

Valjean, gaie, radieuse, rose, fière, éclatante.--Père, dit-elle,

comment me trouvez-vous ainsi? Jean Valjean répondit d'une voix qui

ressemblait à la voix amère d'un envieux:--Charmante!--Il fut dans la

promenade comme à l'ordinaire. En rentrant il demanda à Cosette:

--Est-ce que tu ne remettras plus ta robe et ton chapeau, tu sais?

Ceci se passait dans la chambre de Cosette. Cosette se tourna vers le

porte-manteau de la garde-robe où sa défroque de pensionnaire était

accrochée.

--Ce déguisement! dit-elle. Père, que voulez-vous que j'en fasse? Oh!

par exemple, non, je ne remettrai jamais ces horreurs. Avec ce machin-là

sur la tête, j'ai l'air de madame Chien-fou.

Jean Valjean soupira profondément.

À partir de ce moment, il remarqua que Cosette, qui autrefois demandait

toujours à rester, disant: Père, je m'amuse mieux ici avec

vous,--demandait maintenant toujours à sortir. En effet, à quoi bon

avoir une jolie figure et une délicieuse toilette, si on ne les montre

pas?

Il remarqua aussi que Cosette n'avait plus le même goût pour

l'arrière-cour. À présent, elle se tenait plus volontiers au jardin, se

promenant sans déplaisir devant la grille. Jean Valjean, farouche, ne

mettait pas les pieds dans le jardin. Il restait dans son arrière-cour,

comme le chien.

Cosette, à se savoir belle, perdit la grâce de l'ignorer; grâce exquise,

car la beauté rehaussée de naïveté est ineffable, et rien n'est adorable

comme une innocente éblouissante qui marche tenant en main, sans le

savoir, la clef d'un paradis. Mais ce qu'elle perdit en grâce ingénue,

elle le regagna en charme pensif et sérieux. Toute sa personne, pénétrée

des joies de la jeunesse, de l'innocence et de la beauté, respirait une

mélancolie splendide.

Ce fut à cette époque que Marius, après six mois écoulés, la revit au

Luxembourg.

Chapitre VI

La bataille commence

Cosette était dans son ombre, comme Marius dans la sienne, toute

disposée pour l'embrasement. La destinée, avec sa patience mystérieuse

et fatale, approchait lentement l'un de l'autre ces deux êtres tout

chargés et tout languissants des orageuses électricités de la passion,

ces deux âmes qui portaient l'amour comme deux nuages portent la foudre,

et qui devaient s'aborder et se mêler dans un regard comme les nuages

dans un éclair.

On a tant abusé du regard dans les romans d'amour qu'on a fini par le

déconsidérer. C'est à peine si l'on ose dire maintenant que deux êtres

se sont aimés parce qu'ils se sont regardés. C'est pourtant comme cela

qu'on s'aime et uniquement comme cela. Le reste n'est que le reste, et

vient après. Rien n'est plus réel que ces grandes secousses que deux

âmes se donnent en échangeant cette étincelle.

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 6 / 30 段