--Oh! je comprends. À cause de la chose. C'est désagréable ces

esbroufes-là. Vous avez déménagé. Tiens! pourquoi donc portez-vous des

vieux chapeaux comme ça? Un jeune homme comme vous, ça doit avoir de

beaux habits. Savez-vous, monsieur Marius? le père Mabeuf vous appelle

le baron Marius je ne sais plus quoi. Pas vrai que vous n'êtes pas

baron? Les barons c'est des vieux, ça va au Luxembourg devant le

château, où il y a le plus de soleil, ça lit la _Quotidienne_ pour un

sou. J'ai été une fois porter une lettre chez un baron qui était comme

ça. Il avait plus de cent ans. Dites donc, où est-ce que vous demeurez à

présent?

Marius ne répondit pas.

--Ah! continua-t-elle, vous avez un trou à votre chemise. Il faudra que

je vous recouse cela.

Elle reprit avec une expression qui s'assombrissait peu à peu: Vous

n'avez pas l'air content de me voir?

Marius se taisait; elle garda elle-même un instant le silence, puis

s'écria:

--Si je voulais pourtant, je vous forcerais bien à avoir l'air content!

--Quoi? demanda Marius. Que voulez-vous dire?

--Ah! vous me disiez tu! reprit-elle.

--Eh bien, que veux-tu dire?

Elle se mordit la lèvre; elle semblait hésiter comme en proie à une

sorte de combat intérieur. Enfin elle partit prendre son parti.

--Tant pis, c'est égal. Vous avez l'air triste, je veux que vous soyez

content. Promettez-moi seulement que vous allez rire. Je veux vous voir

rire et vous voir dire: Ah bien! c'est bon. Pauvre M. Marius! vous

savez! vous m'avez promis que vous me donneriez tout ce que je

voudrais....

--Oui! mais parle donc!

Elle regarda Marius dans le blanc des yeux et lui dit:

--J'ai l'adresse.

Marius pâlit. Tout son sang reflua à son coeur.

--Quelle adresse?

--L'adresse que vous m'avez demandée!

Elle ajouta comme si elle faisait effort:

--L'adresse... vous savez bien?

--Oui! bégaya Marius.

--De la demoiselle!

Ce mot prononcé, elle soupira profondément.

Marius sauta du parapet où il était assis et lui prit éperdument la

main.

--Oh! eh bien! conduis-moi! dis-moi! demande-moi tout ce que tu voudras!

Où est-ce?

--Venez avec moi, répondit-elle. Je ne sais pas bien la rue et le

numéro; c'est tout de l'autre côté d'ici, mais je connais bien la

maison, je vais vous conduire.

Elle retira sa main et reprit, d'un ton qui eût navré un observateur,

mais qui n'effleura même pas Marius ivre et transporté:

--Oh! comme vous êtes content!

Un nuage passa sur le front de Marius. Il saisit Éponine par le bras.

--Jure-moi une chose!

--Jurer? dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire? Tiens! vous voulez que

je jure?

Et elle rit.

--Ton père! promets-moi, Éponine! jure-moi que tu ne diras pas cette

adresse à ton père!

Elle se tourna vers lui d'un air stupéfait.

--Éponine! comment savez-vous que je m'appelle Éponine?

--Promets-moi ce que je te dis!

Mais elle semblait ne pas l'entendre.

--C'est gentil, ça! vous m'avez appelée Éponine! Marius lui prit les

deux bras à la fois.

--Mais réponds-moi donc, au nom du ciel! fais attention à ce que je te

dis, jure-moi que tu ne diras pas l'adresse que tu sais à ton père!

--Mon père? dit-elle. Ah oui, mon père! Soyez donc tranquille. Il est au

secret. D'ailleurs est-ce que je m'occupe de mon père!

--Mais tu ne me promets pas! s'écria Marius.

--Mais lâchez-moi donc! dit-elle en éclatant de rire, comme vous me

secouez! Si! si! je vous promets ça! je vous jure ça! qu'est-ce que cela

me fait? je ne dirai pas l'adresse à mon père. Là! ça va-t-il? c'est-il

ça?

--Ni à personne? fit Marius.

--Ni à personne.

--À présent, reprit Marius, conduis-moi.

--Tout de suite?

--Tout de suite.

--Venez.--Oh! comme il est content! dit-elle.

Après quelques pas, elle s'arrêta.

--Vous me suivez de trop près, monsieur Marius. Laissez-moi aller

devant, et suivez-moi comme cela, sans faire semblant. Il ne faut pas

qu'on voie un jeune homme bien, comme vous, avec une femme comme moi.

Aucune langue ne saurait dire tout ce qu'il y avait dans ce mot, femme,

ainsi prononcé par cette enfant.

Elle fit une dizaine de pas, et s'arrêta encore; Marius la rejoignit.

Elle lui adressa la parole de côté et sans se tourner vers lui:

--À propos, vous savez que vous m'avez promis quelque chose?

Marius fouilla dans sa poche. Il ne possédait au monde que les cinq

francs destinés au père Thénardier. Il les prit, et les mit dans la main

d'Éponine.

Elle ouvrit les doigts et laissa tomber la pièce à terre, et le

regardant d'un air sombre:

--Je ne veux pas de votre argent, dit-elle.

Livre troisième--La maison de la rue Plumet

Chapitre I

La maison à secret

Vers le milieu du siècle dernier, un président à mortier au parlement de

Paris ayant une maîtresse et s'en cachant, car à cette époque les grands

seigneurs montraient leurs maîtresses et les bourgeois les cachaient,

fit construire «une petite maison» faubourg Saint-Germain, dans la rue

déserte de Blomet, qu'on nomme aujourd'hui rue Plumet, non loin de

l'endroit qu'on appelait alors le _Combat des Animaux_.

Cette maison se composait d'un pavillon à un seul étage, deux salles au

rez-de-chaussée, deux chambres au premier, en bas une cuisine, en haut

un boudoir, sous le toit un grenier, le tout précédé d'un jardin avec

large grille donnant sur la rue. Ce jardin avait environ un arpent.

C'était là tout ce que les passants pouvaient entrevoir; mais en arrière

du pavillon il y avait une cour étroite et au fond de la cour un logis

bas de deux pièces sur cave, espèce d'en-cas destiné à dissimuler au

besoin un enfant et une nourrice. Ce logis communiquait, par derrière,

par une porte masquée et ouvrant à secret, avec un long couloir étroit,

pavé, sinueux, à ciel ouvert, bordé de deux hautes murailles, lequel,

caché avec un art prodigieux et comme perdu entre les clôtures des

jardins et des cultures dont il suivait tous les angles et tous les

détours, allait aboutir à une autre porte également à secret qui

s'ouvrait à un demi-quart de lieue de là, presque dans un autre

quartier, à l'extrémité solitaire de la rue de Babylone.

M. le président s'introduisait par là, si bien que ceux-là mêmes qui

l'eussent épié et suivi et qui eussent observé que M. le président se

rendait tous les jours mystérieusement quelque part, n'eussent pu se

douter qu'aller rue de Babylone c'était aller rue Blomet. Grâce à

d'habiles achats de terrains, l'ingénieux magistrat avait pu faire faire

ce travail de voirie secrète chez lui, sur sa propre terre, et par

conséquent sans contrôle. Plus tard il avait revendu par petites

parcelles pour jardins et cultures les lots de terre riverains du

corridor, et les propriétaires de ces lots de terre croyaient des deux

côtés avoir devant les yeux un mur mitoyen, et ne soupçonnaient pas même

l'existence de ce long ruban de pavé serpentant entre deux murailles

parmi leurs plates-bandes et leurs vergers. Les oiseaux seuls voyaient

cette curiosité. Il est probable que les fauvettes et les mésanges du

siècle dernier avaient fort jasé sur le compte de M. le président.

Le pavillon, bâti en pierre dans le goût Mansart, lambrissé et meublé

dans le goût Watteau, rocaille au dedans, perruque au dehors, muré d'une

triple haie de fleurs, avait quelque chose de discret, de coquet et de

solennel, comme il sied à un caprice de l'amour et de la magistrature.

Cette maison et ce couloir, qui ont disparu aujourd'hui, existaient

encore il y a une quinzaine d'années. En 93, un chaudronnier avait

acheté la maison pour la démolir, mais n'ayant pu en payer le prix, la

nation le mit en faillite. De sorte que ce fut la maison qui démolit le

chaudronnier. Depuis la maison resta inhabitée, et tomba lentement en

ruine, comme toute demeure à laquelle la présence de l'homme ne

communique plus la vie. Elle était restée meublée de ses vieux meubles

et toujours à vendre ou à louer, et les dix ou douze personnes qui

passent par an rue Plumet en étaient averties par un écriteau jaune et

illisible accroché à la grille du jardin depuis 1810.

Vers la fin de la Restauration, ces mêmes passants purent remarquer que

l'écriteau avait disparu, et que, même, les volets du premier étage

étaient ouverts. La maison en effet était occupée. Les fenêtres avaient

«des petits rideaux», signe qu'il y avait une femme.

Au mois d'octobre 1829, un homme d'un certain âge s'était présenté et

avait loué la maison telle qu'elle était, y compris, bien entendu,

l'arrière-corps de logis et le couloir qui allait aboutir à la rue de

Babylone. Il avait fait rétablir les ouvertures à secret des deux portes

de ce passage. La maison, nous venons de le dire, était encore à peu

près meublée des vieux ameublements du président, le nouveau locataire

avait ordonné quelques réparations, ajouté çà et là ce qui manquait,

remis des pavés à la cour, des briques aux carrelages, des marches à

l'escalier, des feuilles aux parquets et des vitres aux croisées, et

enfin était venu s'installer avec une jeune fille et une servante âgée,

sans bruit, plutôt comme quelqu'un qui se glisse que comme quelqu'un qui

entre chez soi. Les voisins n'en jasèrent point, par la raison qu'il n'y

avait pas de voisins.

Ce locataire peu à effet était Jean Valjean, la jeune fille était

Cosette. La servante était une fille appelée Toussaint que Jean Valjean

avait sauvée de l'hôpital et de la misère et qui était vieille,

provinciale et bègue, trois qualités qui avaient déterminé Jean Valjean

à la prendre avec lui. Il avait loué la maison sous le nom de M.

Fauchelevent, rentier. Dans tout ce qui a été raconté plus haut, le

lecteur a sans doute moins tardé encore que Thénardier à reconnaître

Jean Valjean.

Pourquoi Jean Valjean avait-il quitté le couvent du Petit-Picpus? Que

s'était-il passé?

Il ne s'était rien passé.

On s'en souvient. Jean Valjean était heureux dans le couvent, si heureux

que sa conscience finit par s'inquiéter. Il voyait Cosette tous les

jours, il sentait la paternité naître et se développer en lui de plus en

plus, il couvait de l'âme cette enfant, il se disait qu'elle était à

lui, que rien ne pouvait la lui enlever, que cela serait ainsi

indéfiniment, que certainement elle se ferait religieuse, y étant chaque

jour doucement provoquée, qu'ainsi le couvent était désormais l'univers

pour elle comme pour lui, qu'il y vieillirait et qu'elle y grandirait,

qu'elle y vieillirait et qu'il y mourrait, qu'enfin, ravissante

espérance, aucune séparation n'était possible. En réfléchissant à ceci,

il en vint à tomber dans des perplexités. Il s'interrogea. Il se

demandait si tout ce bonheur-là était bien à lui, s'il ne se composait

pas du bonheur d'un autre, du bonheur de cette enfant qu'il confisquait

et qu'il dérobait, lui vieillard; si ce n'était point là un vol? Il se

disait que cette enfant avait le droit de connaître la vie avant d'y

renoncer, que lui retrancher, d'avance et en quelque sorte sans la

consulter, toutes les joies sous prétexte de lui sauver toutes les

épreuves, profiter de son ignorance et de son isolement pour lui faire

germer une vocation artificielle, c'était dénaturer une créature humaine

et mentir à Dieu. Et qui sait si, se rendant compte un jour de tout cela

et religieuse à regret, Cosette n'en viendrait pas à le haïr? Dernière

pensée, presque égoïste et moins héroïque que les autres, mais qui lui

était insupportable. Il résolut de quitter le couvent.

Il le résolut, il reconnut avec désolation qu'il le fallait. Quant aux

objections, il n'y en avait pas. Cinq ans de séjour entre ces quatre

murs et de disparition avaient nécessairement détruit ou dispersé les

éléments de crainte. Il pouvait rentrer parmi les hommes tranquillement.

Il avait vieilli, et tout avait changé. Qui le reconnaîtrait maintenant?

Et puis, à voir le pire, il n'y avait de danger que pour lui-même, et il

n'avait pas le droit de condamner Cosette au cloître par la raison qu'il

avait été condamné au bagne. D'ailleurs, qu'est-ce que le danger devant

le devoir? Enfin, rien ne l'empêchait d'être prudent et de prendre ses

précautions.

Quant à l'éducation de Cosette, elle était à peu près terminée et

complète.

Une fois sa détermination arrêtée, il attendit l'occasion. Elle ne tarda

pas à se présenter. Le vieux Fauchelevent mourut.

Jean Valjean demanda audience à la révérende prieure et lui dit qu'ayant

fait à la mort de son frère un petit héritage qui lui permettait de

vivre désormais sans travailler, il quittait le service du couvent, et

emmenait sa fille; mais que, comme il n'était pas juste que Cosette, ne

prononçant point ses voeux, eût été élevée gratuitement, il suppliait

humblement la révérende prieure de trouver bon qu'il offrît à la

communauté, comme indemnité des cinq années que Cosette y avait passées,

une somme de cinq mille francs.

C'est ainsi que Jean Valjean sortit du couvent de l'Adoration

Perpétuelle.

En quittant le couvent, il prit lui-même dans ses bras et ne voulut

confier à aucun commissionnaire la petite valise dont il avait toujours

la clef sur lui. Cette valise intriguait Cosette, à cause de l'odeur

d'embaumement qui en sortait.

Disons tout de suite que désormais cette malle ne le quitta plus. Il

l'avait toujours dans sa chambre. C'était la première et quelquefois

l'unique chose qu'il emportait dans ses déménagements. Cosette en riait,

et appelait cette valise _l'inséparable_, disant: J'en suis jalouse.

Jean Valjean du reste ne reparut pas à l'air libre sans une profonde

anxiété.

Il découvrit la maison de la rue Plumet et s'y blottit. Il était

désormais en possession du nom d'Ultime Fauchelevent.

En même temps il loua deux autres appartements dans Paris, afin de moins

attirer l'attention que s'il fût toujours resté dans le même quartier,

de pouvoir faire au besoin des absences à la moindre inquiétude qui le

prendrait, et enfin de ne plus se trouver au dépourvu comme la nuit où

il avait si miraculeusement échappé à Javert. Ces deux appartements

étaient deux logis fort chétifs et d'apparence pauvre, dans deux

quartiers très éloignés l'un de l'autre, l'un rue de l'Ouest, l'autre

rue de l'Homme-Armé.

Il allait de temps en temps, tantôt rue de l'Homme-Armé, tantôt rue de

l'Ouest, passer un mois ou six semaines avec Cosette sans emmener

Toussaint. Il s'y faisait servir par les portiers et s'y donnait pour un

rentier de la banlieue ayant un pied-à-terre en ville. Cette haute vertu

avait trois domiciles dans Paris pour échapper à la police.

Chapitre II

Jean Valjean garde national

Du reste, à proprement parler, il vivait rue Plumet et il y avait

arrangé son existence de la façon que voici:

Cosette avec la servante occupait le pavillon; elle avait la grande

chambre à coucher aux trumeaux peints, le boudoir aux baguettes dorées,

le salon du président meublé de tapisseries et de vastes fauteuils; elle

avait le jardin. Jean Valjean avait fait mettre dans la chambre de

Cosette un lit à baldaquin d'ancien damas à trois couleurs, et un vieux

et beau tapis de Perse acheté rue du Figuier-Saint-Paul chez la mère

Gaucher, et, pour corriger la sévérité de ces vieilleries magnifiques,

il avait amalgamé à ce bric-à-brac tous les petits meubles gais et

gracieux des jeunes filles, l'étagère, la bibliothèque et les livres

dorés, la papeterie, le buvard, la table à ouvrage incrustée de nacre,

le nécessaire de vermeil, la toilette en porcelaine du Japon. De longs

rideaux de damas fond rouge à trois couleurs pareils au lit pendaient

aux fenêtres du premier étage. Au rez-de-chaussée, des rideaux de

tapisserie. Tout l'hiver la petite maison de Cosette était chauffée du

haut en bas. Lui, il habitait l'espèce de loge de portier qui était dans

la cour du fond avec un matelas sur un lit de sangle, une table de bois

blanc, deux chaises de paille, un pot à l'eau de faïence, quelques

bouquins sur une planche, sa chère valise dans un coin, jamais de feu.

Il dînait avec Cosette, et il y avait un pain bis pour lui sur la table.

Il avait dit à Toussaint lorsqu'elle était entrée:--C'est mademoiselle

qui est la maîtresse de la maison.--Et vous, mo-onsieur? avait répliqué

Toussaint stupéfaite.--Moi, je suis bien mieux que le maître, je suis le

père.

Cosette au couvent avait été dressée au ménage et réglait la dépense qui

était fort modeste. Tous les jours Jean Valjean prenait le bras de

Cosette et la menait promener. Il la conduisait au Luxembourg, dans

l'allée la moins fréquentée, et tous les dimanches à la messe, toujours

à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, parce que c'était fort loin. Comme c'est un

quartier très pauvre, il y faisait beaucoup l'aumône, et les malheureux

l'entouraient dans l'église, ce qui lui avait valu l'épître des

Thénardier: _Au monsieur bienfaisant de l'église

Saint-Jacques-du-Haut-Pas_. Il menait volontiers Cosette visiter les

indigents et les malades. Aucun étranger n'entrait dans la maison de la

rue Plumet. Toussaint apportait les provisions, et Jean Valjean allait

lui-même chercher l'eau à une prise d'eau qui était tout proche sur le

boulevard. On mettait le bois et le vin dans une espèce de renfoncement

demi-souterrain tapissé de rocailles qui avoisinait la porte de la rue

de Babylone et qui autrefois avait servi de grotte à M. le président;

car au temps des Folies et des Petites-Maisons, il n'y avait pas d'amour

sans grotte.

Il y avait dans la porte bâtarde de la rue de Babylone une de ces boîtes

tirelires destinées aux lettres et aux journaux; seulement, les trois

habitants du pavillon de la rue Plumet ne recevant ni journaux ni

lettres, toute l'utilité de la boîte, jadis entremetteuse d'amourettes

et confidente d'un robin dameret, était maintenant limitée aux avis du

percepteur des contributions et aux billets de garde. Car M.

Fauchelevent, rentier, était de la garde nationale; il n'avait pu

échapper aux mailles étroites du recensement de 1831. Les renseignements

municipaux pris à cette époque étaient remontés jusqu'au couvent du

Petit-Picpus, sorte de nuée impénétrable et sainte d'où Jean Valjean

était sorti vénérable aux yeux de sa mairie, et, par conséquent, digne

de monter sa garde.

Trois ou quatre fois l'an, Jean Valjean endossait son uniforme et

faisait sa faction; très volontiers d'ailleurs; c'était pour lui un

déguisement correct qui le mêlait à tout le monde en le laissant

solitaire. Jean Valjean venait d'atteindre ses soixante ans, âge de

l'exemption légale; mais il n'en paraissait pas plus de cinquante;

d'ailleurs il n'avait aucune envie de se soustraire à son sergent-major

et de chicaner le comte de Lobau; il n'avait pas d'état civil; il

cachait son nom, il cachait son identité, il cachait son âge, il cachait

tout; et, nous venons de le dire, c'était un garde national de bonne

volonté. Ressembler au premier venu qui paye ses contributions, c'était

là toute son ambition. Cet homme avait pour idéal, au dedans, l'ange, au

dehors, le bourgeois.

Notons un détail pourtant. Quand Jean Valjean sortait avec Cosette, il

s'habillait comme on l'a vu et avait assez l'air d'un ancien officier.

Lorsqu'il sortait seul, et c'était le plus habituellement le soir, il

était toujours vêtu d'une veste et d'un pantalon d'ouvrier, et coiffé

d'une casquette qui lui cachait le visage. Était-ce précaution, ou

humilité? Les deux à la fois. Cosette était accoutumée au côté

énigmatique de sa destinée et remarquait à peine les singularités de son

père. Quant à Toussaint, elle vénérait Jean Valjean, et trouvait bon

tout ce qu'il faisait.--Un jour, son boucher, qui avait entrevu Jean

Valjean, lui dit: C'est un drôle de corps. Elle répondit: C'est un-un

saint.

Ni Jean Valjean, ni Cosette, ni Toussaint n'entraient et ne sortaient

jamais que par la porte de la rue de Babylone. À moins de les apercevoir

par la grille du jardin, il était difficile de deviner qu'ils

demeuraient rue Plumet. Cette grille restait toujours fermée. Jean

Valjean avait laissé le jardin inculte, afin qu'il n'attirât pas

l'attention.

En cela il se trompait peut-être.

Chapitre III

_Foliis ac frondibus_

Ce jardin ainsi livré à lui-même depuis plus d'un demi-siècle était

devenu extraordinaire et charmant. Les passant d'il y a quarante ans

s'arrêtaient dans cette rue pour le contempler, sans se douter des

secrets qu'il dérobait derrière ses épaisseurs fraîches et vertes. Plus

d'un songeur à cette époque a laissé bien des fois ses yeux et sa pensée

pénétrer indiscrètement à travers les barreaux de l'antique grille

cadenassée, tordue, branlante, scellée à deux piliers verdis et moussus,

bizarrement couronné d'un fronton d'arabesques indéchiffrables.

Il y avait un banc de pierre dans un coin, une ou deux statues moisies,

quelques treillages décloués par le temps pourrissant sur le mur; du

reste plus d'allées ni de gazon; du chiendent partout. Le jardinage

était parti, et la nature était revenue. Les mauvaises herbes

abondaient, aventure admirable pour un pauvre coin de terre. La fête des

giroflées y était splendide. Rien dans ce jardin ne contrariait l'effort

sacré des choses vers la vie; la croissance vénérable était là chez

elle. Les arbres s'étaient baissés vers les ronces, les ronces étaient

montées vers les arbres, la plante avait grimpé, la branche avait

fléchi, ce qui rampe sur la terre avait été trouver ce qui s'épanouit

dans l'air, ce qui flotte au vent s'était penché vers ce qui se traîne

dans la mousse; troncs, rameaux, feuilles, fibres, touffes, vrilles,

sarments, épines, s'étaient mêlés, traversés, mariés, confondus; la

végétation, dans un embrassement étroit et profond, avait célébré et

accompli là, sous l'oeil satisfait du créateur, en cet enclos de trois

cents pieds carrés, le saint mystère de sa fraternité, symbole de la

fraternité humaine. Ce jardin n'était plus un jardin, c'était une

broussaille colossale; c'est-à-dire quelque chose qui est impénétrable

comme une forêt, peuplé comme une ville, frissonnant comme un nid,

sombre comme une cathédrale, odorant comme un bouquet, solitaire comme

une tombe, vivant comme une foule.

En floréal, cet énorme buisson, libre derrière sa grille et dans ses

quatre murs, entrait en rut dans le sourd travail de la germination

universelle, tressaillait au soleil levant presque comme une bête qui

aspire les effluves de l'amour cosmique et qui sent la sève d'avril

monter et bouillonner dans ses veines, et, secouant au vent sa

prodigieuse chevelure verte, semait sur la terre humide, sur les statues

frustes, sur le perron croulant du pavillon et jusque sur le pavé de la

rue déserte, les fleurs en étoiles, la rosée en perles, la fécondité, la

beauté, la vie, la joie, les parfums. À midi mille papillons blancs s'y

réfugiaient, et c'était un spectacle divin de voir là tourbillonner en

flocons dans l'ombre cette neige vivante de l'été. Là, dans ces gaies

ténèbres de la verdure, une foule de voix innocentes parlaient doucement

à l'âme, et ce que les gazouillements avaient oublié de dire, les

bourdonnements le complétaient. Le soir une vapeur de rêverie se

dégageait du jardin et l'enveloppait; un linceul de brume, une tristesse

céleste et calme, le couvraient; l'odeur si enivrante des chèvrefeuilles

et des liserons en sortait de toute part comme un poison exquis et

subtil; on entendait les derniers appels des grimperaux et des

bergeronnettes s'assoupissant sous les branchages; on y sentait cette

intimité sacrée de l'oiseau et de l'arbre; le jour les ailes réjouissent

les feuilles, la nuit les feuilles protègent les ailes.

L'hiver, la broussaille était noire, mouillée, hérissée, grelottante, et

laissait un peu voir la maison. On apercevait, au lieu de fleurs dans

les rameaux et de rosée dans les fleurs, les longs rubans d'argent des

limaces sur le froid et épais tapis des feuilles jaunes; mais de toute

façon, sous tout aspect, en toute saison, printemps, hiver, été,

automne, ce petit enclos respirait la mélancolie, la contemplation, la

solitude, la liberté, l'absence de l'homme, la présence de Dieu; et la

vieille grille rouillée avait l'air de dire: ce jardin est à moi.

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 5 / 30 段