esbroufes-là. Vous avez déménagé. Tiens! pourquoi donc portez-vous des
vieux chapeaux comme ça? Un jeune homme comme vous, ça doit avoir de
beaux habits. Savez-vous, monsieur Marius? le père Mabeuf vous appelle
le baron Marius je ne sais plus quoi. Pas vrai que vous n'êtes pas
baron? Les barons c'est des vieux, ça va au Luxembourg devant le
château, où il y a le plus de soleil, ça lit la _Quotidienne_ pour un
sou. J'ai été une fois porter une lettre chez un baron qui était comme
ça. Il avait plus de cent ans. Dites donc, où est-ce que vous demeurez à
présent?
Marius ne répondit pas.
--Ah! continua-t-elle, vous avez un trou à votre chemise. Il faudra que
je vous recouse cela.
Elle reprit avec une expression qui s'assombrissait peu à peu: Vous
n'avez pas l'air content de me voir?
Marius se taisait; elle garda elle-même un instant le silence, puis
s'écria:
--Si je voulais pourtant, je vous forcerais bien à avoir l'air content!
--Quoi? demanda Marius. Que voulez-vous dire?
--Ah! vous me disiez tu! reprit-elle.
--Eh bien, que veux-tu dire?
Elle se mordit la lèvre; elle semblait hésiter comme en proie à une
sorte de combat intérieur. Enfin elle partit prendre son parti.
--Tant pis, c'est égal. Vous avez l'air triste, je veux que vous soyez
content. Promettez-moi seulement que vous allez rire. Je veux vous voir
rire et vous voir dire: Ah bien! c'est bon. Pauvre M. Marius! vous
savez! vous m'avez promis que vous me donneriez tout ce que je
voudrais....
--Oui! mais parle donc!
Elle regarda Marius dans le blanc des yeux et lui dit:
--J'ai l'adresse.
Marius pâlit. Tout son sang reflua à son coeur.
--Quelle adresse?
--L'adresse que vous m'avez demandée!
Elle ajouta comme si elle faisait effort:
--L'adresse... vous savez bien?
--Oui! bégaya Marius.
--De la demoiselle!
Ce mot prononcé, elle soupira profondément.
Marius sauta du parapet où il était assis et lui prit éperdument la
main.
--Oh! eh bien! conduis-moi! dis-moi! demande-moi tout ce que tu voudras!
Où est-ce?
--Venez avec moi, répondit-elle. Je ne sais pas bien la rue et le
numéro; c'est tout de l'autre côté d'ici, mais je connais bien la
maison, je vais vous conduire.
Elle retira sa main et reprit, d'un ton qui eût navré un observateur,
mais qui n'effleura même pas Marius ivre et transporté:
--Oh! comme vous êtes content!
Un nuage passa sur le front de Marius. Il saisit Éponine par le bras.
--Jure-moi une chose!
--Jurer? dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire? Tiens! vous voulez que
je jure?
Et elle rit.
--Ton père! promets-moi, Éponine! jure-moi que tu ne diras pas cette
adresse à ton père!
Elle se tourna vers lui d'un air stupéfait.
--Éponine! comment savez-vous que je m'appelle Éponine?
--Promets-moi ce que je te dis!
Mais elle semblait ne pas l'entendre.
--C'est gentil, ça! vous m'avez appelée Éponine! Marius lui prit les
deux bras à la fois.
--Mais réponds-moi donc, au nom du ciel! fais attention à ce que je te
dis, jure-moi que tu ne diras pas l'adresse que tu sais à ton père!
--Mon père? dit-elle. Ah oui, mon père! Soyez donc tranquille. Il est au
secret. D'ailleurs est-ce que je m'occupe de mon père!
--Mais tu ne me promets pas! s'écria Marius.
--Mais lâchez-moi donc! dit-elle en éclatant de rire, comme vous me
secouez! Si! si! je vous promets ça! je vous jure ça! qu'est-ce que cela
me fait? je ne dirai pas l'adresse à mon père. Là! ça va-t-il? c'est-il
ça?
--Ni à personne? fit Marius.
--Ni à personne.
--À présent, reprit Marius, conduis-moi.
--Tout de suite?
--Tout de suite.
--Venez.--Oh! comme il est content! dit-elle.
Après quelques pas, elle s'arrêta.
--Vous me suivez de trop près, monsieur Marius. Laissez-moi aller
devant, et suivez-moi comme cela, sans faire semblant. Il ne faut pas
qu'on voie un jeune homme bien, comme vous, avec une femme comme moi.
Aucune langue ne saurait dire tout ce qu'il y avait dans ce mot, femme,
ainsi prononcé par cette enfant.
Elle fit une dizaine de pas, et s'arrêta encore; Marius la rejoignit.
Elle lui adressa la parole de côté et sans se tourner vers lui:
--À propos, vous savez que vous m'avez promis quelque chose?
Marius fouilla dans sa poche. Il ne possédait au monde que les cinq
francs destinés au père Thénardier. Il les prit, et les mit dans la main
d'Éponine.
Elle ouvrit les doigts et laissa tomber la pièce à terre, et le
regardant d'un air sombre:
--Je ne veux pas de votre argent, dit-elle.
Livre troisième--La maison de la rue Plumet
Chapitre I
La maison à secret
Vers le milieu du siècle dernier, un président à mortier au parlement de
Paris ayant une maîtresse et s'en cachant, car à cette époque les grands
seigneurs montraient leurs maîtresses et les bourgeois les cachaient,
fit construire «une petite maison» faubourg Saint-Germain, dans la rue
déserte de Blomet, qu'on nomme aujourd'hui rue Plumet, non loin de
l'endroit qu'on appelait alors le _Combat des Animaux_.
Cette maison se composait d'un pavillon à un seul étage, deux salles au
rez-de-chaussée, deux chambres au premier, en bas une cuisine, en haut
un boudoir, sous le toit un grenier, le tout précédé d'un jardin avec
large grille donnant sur la rue. Ce jardin avait environ un arpent.
C'était là tout ce que les passants pouvaient entrevoir; mais en arrière
du pavillon il y avait une cour étroite et au fond de la cour un logis
bas de deux pièces sur cave, espèce d'en-cas destiné à dissimuler au
besoin un enfant et une nourrice. Ce logis communiquait, par derrière,
par une porte masquée et ouvrant à secret, avec un long couloir étroit,
pavé, sinueux, à ciel ouvert, bordé de deux hautes murailles, lequel,
caché avec un art prodigieux et comme perdu entre les clôtures des
jardins et des cultures dont il suivait tous les angles et tous les
détours, allait aboutir à une autre porte également à secret qui
s'ouvrait à un demi-quart de lieue de là, presque dans un autre
quartier, à l'extrémité solitaire de la rue de Babylone.
M. le président s'introduisait par là, si bien que ceux-là mêmes qui
l'eussent épié et suivi et qui eussent observé que M. le président se
rendait tous les jours mystérieusement quelque part, n'eussent pu se
douter qu'aller rue de Babylone c'était aller rue Blomet. Grâce à
d'habiles achats de terrains, l'ingénieux magistrat avait pu faire faire
ce travail de voirie secrète chez lui, sur sa propre terre, et par
conséquent sans contrôle. Plus tard il avait revendu par petites
parcelles pour jardins et cultures les lots de terre riverains du
corridor, et les propriétaires de ces lots de terre croyaient des deux
côtés avoir devant les yeux un mur mitoyen, et ne soupçonnaient pas même
l'existence de ce long ruban de pavé serpentant entre deux murailles
parmi leurs plates-bandes et leurs vergers. Les oiseaux seuls voyaient
cette curiosité. Il est probable que les fauvettes et les mésanges du
siècle dernier avaient fort jasé sur le compte de M. le président.
Le pavillon, bâti en pierre dans le goût Mansart, lambrissé et meublé
dans le goût Watteau, rocaille au dedans, perruque au dehors, muré d'une
triple haie de fleurs, avait quelque chose de discret, de coquet et de
solennel, comme il sied à un caprice de l'amour et de la magistrature.
Cette maison et ce couloir, qui ont disparu aujourd'hui, existaient
encore il y a une quinzaine d'années. En 93, un chaudronnier avait
acheté la maison pour la démolir, mais n'ayant pu en payer le prix, la
nation le mit en faillite. De sorte que ce fut la maison qui démolit le
chaudronnier. Depuis la maison resta inhabitée, et tomba lentement en
ruine, comme toute demeure à laquelle la présence de l'homme ne
communique plus la vie. Elle était restée meublée de ses vieux meubles
et toujours à vendre ou à louer, et les dix ou douze personnes qui
passent par an rue Plumet en étaient averties par un écriteau jaune et
illisible accroché à la grille du jardin depuis 1810.
Vers la fin de la Restauration, ces mêmes passants purent remarquer que
l'écriteau avait disparu, et que, même, les volets du premier étage
étaient ouverts. La maison en effet était occupée. Les fenêtres avaient
«des petits rideaux», signe qu'il y avait une femme.
Au mois d'octobre 1829, un homme d'un certain âge s'était présenté et
avait loué la maison telle qu'elle était, y compris, bien entendu,
l'arrière-corps de logis et le couloir qui allait aboutir à la rue de
Babylone. Il avait fait rétablir les ouvertures à secret des deux portes
de ce passage. La maison, nous venons de le dire, était encore à peu
près meublée des vieux ameublements du président, le nouveau locataire
avait ordonné quelques réparations, ajouté çà et là ce qui manquait,
remis des pavés à la cour, des briques aux carrelages, des marches à
l'escalier, des feuilles aux parquets et des vitres aux croisées, et
enfin était venu s'installer avec une jeune fille et une servante âgée,
sans bruit, plutôt comme quelqu'un qui se glisse que comme quelqu'un qui
entre chez soi. Les voisins n'en jasèrent point, par la raison qu'il n'y
avait pas de voisins.
Ce locataire peu à effet était Jean Valjean, la jeune fille était
Cosette. La servante était une fille appelée Toussaint que Jean Valjean
avait sauvée de l'hôpital et de la misère et qui était vieille,
provinciale et bègue, trois qualités qui avaient déterminé Jean Valjean
à la prendre avec lui. Il avait loué la maison sous le nom de M.
Fauchelevent, rentier. Dans tout ce qui a été raconté plus haut, le
lecteur a sans doute moins tardé encore que Thénardier à reconnaître
Jean Valjean.
Pourquoi Jean Valjean avait-il quitté le couvent du Petit-Picpus? Que
s'était-il passé?
Il ne s'était rien passé.
On s'en souvient. Jean Valjean était heureux dans le couvent, si heureux
que sa conscience finit par s'inquiéter. Il voyait Cosette tous les
jours, il sentait la paternité naître et se développer en lui de plus en
plus, il couvait de l'âme cette enfant, il se disait qu'elle était à
lui, que rien ne pouvait la lui enlever, que cela serait ainsi
indéfiniment, que certainement elle se ferait religieuse, y étant chaque
jour doucement provoquée, qu'ainsi le couvent était désormais l'univers
pour elle comme pour lui, qu'il y vieillirait et qu'elle y grandirait,
qu'elle y vieillirait et qu'il y mourrait, qu'enfin, ravissante
espérance, aucune séparation n'était possible. En réfléchissant à ceci,
il en vint à tomber dans des perplexités. Il s'interrogea. Il se
demandait si tout ce bonheur-là était bien à lui, s'il ne se composait
pas du bonheur d'un autre, du bonheur de cette enfant qu'il confisquait
et qu'il dérobait, lui vieillard; si ce n'était point là un vol? Il se
disait que cette enfant avait le droit de connaître la vie avant d'y
renoncer, que lui retrancher, d'avance et en quelque sorte sans la
consulter, toutes les joies sous prétexte de lui sauver toutes les
épreuves, profiter de son ignorance et de son isolement pour lui faire
germer une vocation artificielle, c'était dénaturer une créature humaine
et mentir à Dieu. Et qui sait si, se rendant compte un jour de tout cela
et religieuse à regret, Cosette n'en viendrait pas à le haïr? Dernière
pensée, presque égoïste et moins héroïque que les autres, mais qui lui
était insupportable. Il résolut de quitter le couvent.
Il le résolut, il reconnut avec désolation qu'il le fallait. Quant aux
objections, il n'y en avait pas. Cinq ans de séjour entre ces quatre
murs et de disparition avaient nécessairement détruit ou dispersé les
éléments de crainte. Il pouvait rentrer parmi les hommes tranquillement.
Il avait vieilli, et tout avait changé. Qui le reconnaîtrait maintenant?
Et puis, à voir le pire, il n'y avait de danger que pour lui-même, et il
n'avait pas le droit de condamner Cosette au cloître par la raison qu'il
avait été condamné au bagne. D'ailleurs, qu'est-ce que le danger devant
le devoir? Enfin, rien ne l'empêchait d'être prudent et de prendre ses
précautions.
Quant à l'éducation de Cosette, elle était à peu près terminée et
complète.
Une fois sa détermination arrêtée, il attendit l'occasion. Elle ne tarda
pas à se présenter. Le vieux Fauchelevent mourut.
Jean Valjean demanda audience à la révérende prieure et lui dit qu'ayant
fait à la mort de son frère un petit héritage qui lui permettait de
vivre désormais sans travailler, il quittait le service du couvent, et
emmenait sa fille; mais que, comme il n'était pas juste que Cosette, ne
prononçant point ses voeux, eût été élevée gratuitement, il suppliait
humblement la révérende prieure de trouver bon qu'il offrît à la
communauté, comme indemnité des cinq années que Cosette y avait passées,
une somme de cinq mille francs.
C'est ainsi que Jean Valjean sortit du couvent de l'Adoration
Perpétuelle.
En quittant le couvent, il prit lui-même dans ses bras et ne voulut
confier à aucun commissionnaire la petite valise dont il avait toujours
la clef sur lui. Cette valise intriguait Cosette, à cause de l'odeur
d'embaumement qui en sortait.
Disons tout de suite que désormais cette malle ne le quitta plus. Il
l'avait toujours dans sa chambre. C'était la première et quelquefois
l'unique chose qu'il emportait dans ses déménagements. Cosette en riait,
et appelait cette valise _l'inséparable_, disant: J'en suis jalouse.
Jean Valjean du reste ne reparut pas à l'air libre sans une profonde
anxiété.
Il découvrit la maison de la rue Plumet et s'y blottit. Il était
désormais en possession du nom d'Ultime Fauchelevent.
En même temps il loua deux autres appartements dans Paris, afin de moins
attirer l'attention que s'il fût toujours resté dans le même quartier,
de pouvoir faire au besoin des absences à la moindre inquiétude qui le
prendrait, et enfin de ne plus se trouver au dépourvu comme la nuit où
il avait si miraculeusement échappé à Javert. Ces deux appartements
étaient deux logis fort chétifs et d'apparence pauvre, dans deux
quartiers très éloignés l'un de l'autre, l'un rue de l'Ouest, l'autre
rue de l'Homme-Armé.
Il allait de temps en temps, tantôt rue de l'Homme-Armé, tantôt rue de
l'Ouest, passer un mois ou six semaines avec Cosette sans emmener
Toussaint. Il s'y faisait servir par les portiers et s'y donnait pour un
rentier de la banlieue ayant un pied-à-terre en ville. Cette haute vertu
avait trois domiciles dans Paris pour échapper à la police.
Chapitre II
Jean Valjean garde national
Du reste, à proprement parler, il vivait rue Plumet et il y avait
arrangé son existence de la façon que voici:
Cosette avec la servante occupait le pavillon; elle avait la grande
chambre à coucher aux trumeaux peints, le boudoir aux baguettes dorées,
le salon du président meublé de tapisseries et de vastes fauteuils; elle
avait le jardin. Jean Valjean avait fait mettre dans la chambre de
Cosette un lit à baldaquin d'ancien damas à trois couleurs, et un vieux
et beau tapis de Perse acheté rue du Figuier-Saint-Paul chez la mère
Gaucher, et, pour corriger la sévérité de ces vieilleries magnifiques,
il avait amalgamé à ce bric-à-brac tous les petits meubles gais et
gracieux des jeunes filles, l'étagère, la bibliothèque et les livres
dorés, la papeterie, le buvard, la table à ouvrage incrustée de nacre,
le nécessaire de vermeil, la toilette en porcelaine du Japon. De longs
rideaux de damas fond rouge à trois couleurs pareils au lit pendaient
aux fenêtres du premier étage. Au rez-de-chaussée, des rideaux de
tapisserie. Tout l'hiver la petite maison de Cosette était chauffée du
haut en bas. Lui, il habitait l'espèce de loge de portier qui était dans
la cour du fond avec un matelas sur un lit de sangle, une table de bois
blanc, deux chaises de paille, un pot à l'eau de faïence, quelques
bouquins sur une planche, sa chère valise dans un coin, jamais de feu.
Il dînait avec Cosette, et il y avait un pain bis pour lui sur la table.
Il avait dit à Toussaint lorsqu'elle était entrée:--C'est mademoiselle
qui est la maîtresse de la maison.--Et vous, mo-onsieur? avait répliqué
Toussaint stupéfaite.--Moi, je suis bien mieux que le maître, je suis le
père.
Cosette au couvent avait été dressée au ménage et réglait la dépense qui
était fort modeste. Tous les jours Jean Valjean prenait le bras de
Cosette et la menait promener. Il la conduisait au Luxembourg, dans
l'allée la moins fréquentée, et tous les dimanches à la messe, toujours
à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, parce que c'était fort loin. Comme c'est un
quartier très pauvre, il y faisait beaucoup l'aumône, et les malheureux
l'entouraient dans l'église, ce qui lui avait valu l'épître des
Thénardier: _Au monsieur bienfaisant de l'église
Saint-Jacques-du-Haut-Pas_. Il menait volontiers Cosette visiter les
indigents et les malades. Aucun étranger n'entrait dans la maison de la
rue Plumet. Toussaint apportait les provisions, et Jean Valjean allait
lui-même chercher l'eau à une prise d'eau qui était tout proche sur le
boulevard. On mettait le bois et le vin dans une espèce de renfoncement
demi-souterrain tapissé de rocailles qui avoisinait la porte de la rue
de Babylone et qui autrefois avait servi de grotte à M. le président;
car au temps des Folies et des Petites-Maisons, il n'y avait pas d'amour
sans grotte.
Il y avait dans la porte bâtarde de la rue de Babylone une de ces boîtes
tirelires destinées aux lettres et aux journaux; seulement, les trois
habitants du pavillon de la rue Plumet ne recevant ni journaux ni
lettres, toute l'utilité de la boîte, jadis entremetteuse d'amourettes
et confidente d'un robin dameret, était maintenant limitée aux avis du
percepteur des contributions et aux billets de garde. Car M.
Fauchelevent, rentier, était de la garde nationale; il n'avait pu
échapper aux mailles étroites du recensement de 1831. Les renseignements
municipaux pris à cette époque étaient remontés jusqu'au couvent du
Petit-Picpus, sorte de nuée impénétrable et sainte d'où Jean Valjean
était sorti vénérable aux yeux de sa mairie, et, par conséquent, digne
de monter sa garde.
Trois ou quatre fois l'an, Jean Valjean endossait son uniforme et
faisait sa faction; très volontiers d'ailleurs; c'était pour lui un
déguisement correct qui le mêlait à tout le monde en le laissant
solitaire. Jean Valjean venait d'atteindre ses soixante ans, âge de
l'exemption légale; mais il n'en paraissait pas plus de cinquante;
d'ailleurs il n'avait aucune envie de se soustraire à son sergent-major
et de chicaner le comte de Lobau; il n'avait pas d'état civil; il
cachait son nom, il cachait son identité, il cachait son âge, il cachait
tout; et, nous venons de le dire, c'était un garde national de bonne
volonté. Ressembler au premier venu qui paye ses contributions, c'était
là toute son ambition. Cet homme avait pour idéal, au dedans, l'ange, au
dehors, le bourgeois.
Notons un détail pourtant. Quand Jean Valjean sortait avec Cosette, il
s'habillait comme on l'a vu et avait assez l'air d'un ancien officier.
Lorsqu'il sortait seul, et c'était le plus habituellement le soir, il
était toujours vêtu d'une veste et d'un pantalon d'ouvrier, et coiffé
d'une casquette qui lui cachait le visage. Était-ce précaution, ou
humilité? Les deux à la fois. Cosette était accoutumée au côté
énigmatique de sa destinée et remarquait à peine les singularités de son
père. Quant à Toussaint, elle vénérait Jean Valjean, et trouvait bon
tout ce qu'il faisait.--Un jour, son boucher, qui avait entrevu Jean
Valjean, lui dit: C'est un drôle de corps. Elle répondit: C'est un-un
saint.
Ni Jean Valjean, ni Cosette, ni Toussaint n'entraient et ne sortaient
jamais que par la porte de la rue de Babylone. À moins de les apercevoir
par la grille du jardin, il était difficile de deviner qu'ils
demeuraient rue Plumet. Cette grille restait toujours fermée. Jean
Valjean avait laissé le jardin inculte, afin qu'il n'attirât pas
l'attention.
En cela il se trompait peut-être.
Chapitre III
_Foliis ac frondibus_
Ce jardin ainsi livré à lui-même depuis plus d'un demi-siècle était
devenu extraordinaire et charmant. Les passant d'il y a quarante ans
s'arrêtaient dans cette rue pour le contempler, sans se douter des
secrets qu'il dérobait derrière ses épaisseurs fraîches et vertes. Plus
d'un songeur à cette époque a laissé bien des fois ses yeux et sa pensée
pénétrer indiscrètement à travers les barreaux de l'antique grille
cadenassée, tordue, branlante, scellée à deux piliers verdis et moussus,
bizarrement couronné d'un fronton d'arabesques indéchiffrables.
Il y avait un banc de pierre dans un coin, une ou deux statues moisies,
quelques treillages décloués par le temps pourrissant sur le mur; du
reste plus d'allées ni de gazon; du chiendent partout. Le jardinage
était parti, et la nature était revenue. Les mauvaises herbes
abondaient, aventure admirable pour un pauvre coin de terre. La fête des
giroflées y était splendide. Rien dans ce jardin ne contrariait l'effort
sacré des choses vers la vie; la croissance vénérable était là chez
elle. Les arbres s'étaient baissés vers les ronces, les ronces étaient
montées vers les arbres, la plante avait grimpé, la branche avait
fléchi, ce qui rampe sur la terre avait été trouver ce qui s'épanouit
dans l'air, ce qui flotte au vent s'était penché vers ce qui se traîne
dans la mousse; troncs, rameaux, feuilles, fibres, touffes, vrilles,
sarments, épines, s'étaient mêlés, traversés, mariés, confondus; la
végétation, dans un embrassement étroit et profond, avait célébré et
accompli là, sous l'oeil satisfait du créateur, en cet enclos de trois
cents pieds carrés, le saint mystère de sa fraternité, symbole de la
fraternité humaine. Ce jardin n'était plus un jardin, c'était une
broussaille colossale; c'est-à-dire quelque chose qui est impénétrable
comme une forêt, peuplé comme une ville, frissonnant comme un nid,
sombre comme une cathédrale, odorant comme un bouquet, solitaire comme
une tombe, vivant comme une foule.
En floréal, cet énorme buisson, libre derrière sa grille et dans ses
quatre murs, entrait en rut dans le sourd travail de la germination
universelle, tressaillait au soleil levant presque comme une bête qui
aspire les effluves de l'amour cosmique et qui sent la sève d'avril
monter et bouillonner dans ses veines, et, secouant au vent sa
prodigieuse chevelure verte, semait sur la terre humide, sur les statues
frustes, sur le perron croulant du pavillon et jusque sur le pavé de la
rue déserte, les fleurs en étoiles, la rosée en perles, la fécondité, la
beauté, la vie, la joie, les parfums. À midi mille papillons blancs s'y
réfugiaient, et c'était un spectacle divin de voir là tourbillonner en
flocons dans l'ombre cette neige vivante de l'été. Là, dans ces gaies
ténèbres de la verdure, une foule de voix innocentes parlaient doucement
à l'âme, et ce que les gazouillements avaient oublié de dire, les
bourdonnements le complétaient. Le soir une vapeur de rêverie se
dégageait du jardin et l'enveloppait; un linceul de brume, une tristesse
céleste et calme, le couvraient; l'odeur si enivrante des chèvrefeuilles
et des liserons en sortait de toute part comme un poison exquis et
subtil; on entendait les derniers appels des grimperaux et des
bergeronnettes s'assoupissant sous les branchages; on y sentait cette
intimité sacrée de l'oiseau et de l'arbre; le jour les ailes réjouissent
les feuilles, la nuit les feuilles protègent les ailes.
L'hiver, la broussaille était noire, mouillée, hérissée, grelottante, et
laissait un peu voir la maison. On apercevait, au lieu de fleurs dans
les rameaux et de rosée dans les fleurs, les longs rubans d'argent des
limaces sur le froid et épais tapis des feuilles jaunes; mais de toute
façon, sous tout aspect, en toute saison, printemps, hiver, été,
automne, ce petit enclos respirait la mélancolie, la contemplation, la
solitude, la liberté, l'absence de l'homme, la présence de Dieu; et la
vieille grille rouillée avait l'air de dire: ce jardin est à moi.