CI^{E} NUIT

Je crus, dit le jeune homme boiteux de Bagdad, que je réussirais mieux

en prenant le barbier par la douceur. Au nom de Dieu, lui dis-je,

laissez là tous vos beaux discours et m'expédiez promptement: une

affaire de la dernière importance m'appelle hors de chez moi, comme je

vous l'ai déjà dit. A ces mots, il se mit à rire. Ce serait une chose

bien louable, dit-il, si notre esprit demeurait toujours dans la même

situation, si nous étions toujours sages et prudents: je veux croire

néanmoins que si vous vous êtes mis en colère contre moi, c'est votre

maladie qui a causé ce changement dans votre humeur; c'est pourquoi vous

avez besoin de quelques instructions, et vous ne pouvez mieux faire que

de suivre l'exemple de votre père et de votre aïeul: ils venaient me

consulter dans toutes leurs affaires; et je puis dire, sans vanité,

qu'ils se louaient fort de mes conseils. Voyez-vous, seigneur, on ne

réussit presque jamais dans ce qu'on entreprend, si l'on n'a recours

aux avis des personnes éclairées. On ne devient point habile homme, dit

le proverbe, qu'on ne prenne conseil d'un habile homme. Je vous suis

tout acquis, et vous n'avez qu'à me commander.

Je ne puis donc gagner sur vous, interrompis-je, que vous abandonniez

tous ces longs discours qui n'aboutissent à rien qu'à me rompre la tête

et qu'à m'empêcher de me trouver où j'ai affaire? Rasez-moi donc, ou

retirez-vous. En disant cela, je me levai de dépit, en frappant du pied

contre terre.

Quand il vit que j'étais fâché tout de bon: Seigneur, me dit-il, ne vous

fâchez pas; nous allons commencer. Effectivement il me lava la tête et

se mit à me raser; mais il ne m'eut pas donné quatre coups de rasoir

qu'il s'arrêta pour me dire: Seigneur, vous êtes prompt; vous devriez

vous abstenir de ces emportements qui ne viennent que du démon. Je

mérite, d'ailleurs, que vous ayez de la considération pour moi, à cause

de mon âge, de ma science et de mes vertus éclatantes...

Continuez de me raser, lui dis-je en l'interrompant encore, et ne parlez

plus. C'est-à-dire, reprit-il, que vous avez quelque affaire qui vous

presse; je vais parier que je ne me trompe pas. Eh! il y a deux heures,

lui repartis-je, que je vous le dis: vous devriez déjà m'avoir rasé.

Modérez votre ardeur, répliqua-t-il; vous n'avez peut-être pas bien

pensé à ce que vous allez faire: quand on fait les choses avec

précipitation on s'en repent presque toujours. Je voudrais que vous me

dissiez quelle est cette affaire qui vous presse si fort, je vous en

dirais mon sentiment. Vous avez du temps de reste, puisque l'on ne vous

attend qu'à midi et qu'il ne sera midi que dans trois heures. Je ne

m'arrête point à cela, lui dis-je; les gens d'honneur et de parole

préviennent le temps qu'on leur a donné; mais je ne m'aperçois pas qu'en

m'amusant à raisonner avec vous, je tombe dans les défauts des barbiers

babillards: achevez vite de me raser.

Plus je témoignais d'empressement, et moins il en avait à m'obéir. Il

quitta son rasoir pour prendre son astrolabe; puis, laissant son

astrolabe, il reprit son rasoir...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 133 / 172 题