CII^{E} NUIT

Le barbier, continua le jeune boiteux, quitta encore son rasoir, prit

une seconde fois son astrolabe et me laissa à demi rasé, pour aller voir

quelle heure il était précisément. Il revint. Seigneur, me dit-il, je

savais bien que je ne me trompais pas; il y a encore trois heures

jusqu'à midi, j'en suis assuré, ou toutes les règles de l'astronomie

sont fausses. Juste ciel! m'écriai-je, ma patience est à bout; je n'y

puis plus tenir. Maudit barbier, barbier de malheur, peu s'en faut que

je ne me jette sur toi et que je ne t'étrangle! Doucement, monsieur! me

dit-il d'un air froid, sans s'émouvoir de mon emportement; vous ne

craignez donc pas de retomber malade? Ne vous emportez pas, vous allez

être servi dans un moment. En disant ces paroles il remit son astrolabe

dans sa trousse, reprit son rasoir, qu'il repassa sur le cuir qu'il

avait attaché à sa ceinture, et recommença de me raser; mais, en me

rasant, il ne put s'empêcher de parler. Si vous vouliez, seigneur, me

dit-il, m'apprendre quelle est cette affaire que vous avez à midi, je

vous donnerais quelque conseil dont vous pourriez vous trouver bien.

Pour le contenir, je lui dis que des amis m'attendaient à midi pour me

régaler et se réjouir avec moi du retour de ma santé.

Quand le barbier entendit parler de régal: Dieu vous bénisse en ce jour

comme en tous les autres! s'écria-t-il. Vous me faites souvenir que

j'invitai hier quatre ou cinq amis à venir manger aujourd'hui chez moi;

je l'avais oublié, et je n'ai encore fait aucun préparatif. Que cela ne

vous embarrasse pas, lui dis-je; quoique j'aille manger dehors, mon

garde-manger ne laisse pas d'être toujours bien garni; je vous fais

présent de tout ce qui s'y trouvera; je vous ferai même donner du vin

tant que vous en voudrez, car j'en ai d'excellent dans ma cave; mais il

faut que vous acheviez promptement de me raser, et souvenez-vous qu'au

lieu que mon père vous faisait des présents pour vous entendre parler,

je vous en fais, moi, pour vous faire taire.

Il ne se contenta pas de la parole que je lui donnais. Dieu vous

récompensera, s'écria-t-il, de la grâce que vous me faites; mais

montrez-moi tout à l'heure ces provisions, afin que je voie s'il y aura

de quoi bien régaler mes amis: je veux qu'ils soient contents de la

bonne chère que je leur ferai. J'ai, lui dis-je, un agneau, six chapons,

une douzaine de poulets, et de quoi faire quatre entrées. Je donnai

ordre à un esclave d'apporter tout cela sur-le-champ, avec quatre

grandes cruches de vin. Voilà qui est bien, reprit le barbier; mais il

faudrait des fruits, et de quoi assaisonner la viande. Je lui fis encore

donner ce qu'il demandait. Il cessa de me raser, pour examiner chaque

chose l'une après l'autre; et comme cet examen dura près d'une

demi-heure, je pestais, j'enrageais; mais j'avais beau pester et

enrager, le bourreau ne s'en pressait pas davantage. Il reprit pourtant

le rasoir, et me rasa quelques moments; puis, s'arrêtant tout à coup: Je

n'aurais jamais cru, seigneur, me dit-il, que vous fussiez si libéral:

je commence à connaître que feu monsieur votre père revit en vous.

Certes, je ne méritais pas les grâces dont vous me comblez, et je vous

assure que j'en conserverai une éternelle reconnaissance. Car, seigneur,

afin que vous le sachiez, je n'ai rien que ce qui me vient de la

générosité des honnêtes gens comme vous: en quoi je ressemble à Zantout,

qui frotte le monde au bain; à Sali, qui vend des pois chiches grillés

par les rues; à Salouz, qui vend des fèves; à Akerska, qui vend des

herbes; à Abou-Mekarès, qui arrose les rues pour abattre la poussière;

et à Cassem, de la garde du calife: tous ces gens-là n'engendrent point

de mélancolie; ils ne sont ni fâcheux ni querelleurs; plus contents de

leur sort que le calife au milieu de toute sa cour, ils sont toujours

gais, prêts à chanter et à danser, et ils ont chacun leur chanson et

leur danse particulières, dont ils divertissent toute la ville de

Bagdad; mais ce que j'estime le plus en eux, c'est qu'ils ne sont pas

grands parleurs, non plus que votre esclave qui a l'honneur de vous

parler. Tenez, seigneur, voici la chanson et la danse de Zantout, qui

frotte le monde au bain: regardez-moi, et voyez si je sais bien

l'imiter...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 134 / 172 题