Nous demeurâmes tous fort surpris de ce discours, continua le tailleur,
et nous commençâmes à concevoir une très-mauvaise opinion du barbier,
sans savoir si le jeune étranger avait raison de parler de lui dans ces
termes. Nous protestâmes même que nous ne souffririons point à notre
table un homme dont on nous faisait un si horrible portrait. Le maître
de la maison pria l'étranger de nous apprendre le sujet qu'il avait de
haïr le barbier.
Mes seigneurs, nous dit alors le jeune homme, vous saurez que ce maudit
barbier est cause que je suis boiteux, et qu'il m'est arrivé la plus
cruelle affaire qu'on puisse imaginer; c'est pourquoi j'ai fait serment
d'abandonner tous les lieux où il serait, et de ne pas demeurer même
dans une ville où il demeurerait: c'est pour cela que je suis sorti de
Bagdad où je le laissai, et j'ai fait un si long voyage pour venir
m'établir en cette ville, au milieu de la Grande-Tartarie, comme en un
endroit où je me flattais de ne le voir jamais. Cependant, contre mon
attente, je le trouve ici: cela m'oblige, mes seigneurs, à me priver
malgré moi de l'honneur de me divertir avec vous. Je veux m'éloigner de
votre ville dès aujourd'hui, et m'aller cacher, si je puis, dans des
lieux où il ne vienne pas s'offrir à ma vue.
En achevant ces paroles, il voulut nous quitter; mais le maître du logis
le retint encore, le supplia de demeurer avec nous, et de nous raconter
la cause de l'aversion qu'il avait pour le barbier, qui, pendant tout ce
temps-là, avait les yeux baissés et gardait le silence. Nous joignîmes
nos prières à celles du maître de la maison, et enfin le jeune homme,
cédant à nos instances, s'assit sur le sofa, et nous raconta ainsi son
histoire, après avoir tourné le dos au barbier de peur de le voir.
Mon père tenait dans la ville de Bagdad un rang à pouvoir aspirer aux
premières charges; mais il préféra toujours une vie tranquille à tous
les honneurs qu'il pouvait mériter. Il n'eut que moi d'enfant; et, quand
il mourut, j'avais déjà l'esprit formé, et j'étais en âge de disposer
des grands biens qu'il m'avait laissés. Je ne les dissipai point
follement; j'en fis un usage qui m'attira l'estime de tout le monde.
Un jour que j'étais dans une rue, je vis venir devant moi une grande
troupe de dames; pour ne pas les rencontrer, j'entrai dans une petite
rue devant laquelle je me trouvais, et je m'assis sur un banc près d'une
porte. J'étais vis-à-vis d'une fenêtre où il y avait un vase de
très-belles fleurs, et j'avais les yeux attachés dessus, lorsque la
fenêtre s'ouvrit: je vis paraître une jeune dame dont la beauté
m'éblouit.
Je serais demeuré là bien longtemps, si le bruit que j'entendis dans la
rue ne m'eût pas fait rentrer en moi-même. Je tournai la tête en me
levant, et vis que c'était le premier cadi de la ville, monté sur une
mule, et accompagné de cinq ou six de ses gens: il mit pied à terre à la
porte de la maison dont la jeune dame avait ouvert une fenêtre, il y
entra, ce qui me fit juger qu'il était son père.
Je revins chez moi et depuis cet instant je ne songeai qu'à la jeune
dame que j'avais entrevue. Cette préoccupation me donna une grosse
fièvre, qui répandit une grande affliction dans ma maison. Mes parents,
qui m'aimaient, alarmés d'une maladie si prompte, accoururent en
diligence, et m'importunèrent fort pour en apprendre la cause, que je me
gardai bien de leur dire. Mon silence leur causa une inquiétude que les
médecins ne purent dissiper, parce qu'ils ne connaissaient rien à mon
mal, qui ne fit qu'augmenter par leurs remèdes, au lieu de diminuer.
Mes parents commençaient à désespérer de ma vie, lorsqu'une vieille dame
de leur connaissance, informée de ma maladie, arriva. Elle me considéra
avec beaucoup d'attention, et après m'avoir examiné, elle connut, je ne
sais par quel hasard, le sujet de ma maladie. Elle les prit en
particulier, les pria de la laisser seule avec moi, et de faire retirer
tous mes gens.
Tout le monde étant sorti de la chambre, elle s'assit au chevet de mon
lit: Mon fils, me dit-elle, vous vous êtes obstiné jusqu'à présent à
cacher la cause de votre mal; mais je n'ai pas besoin que vous me la
déclariez: j'ai assez d'expérience pour pénétrer ce secret, et je
serais ravie de vous tirer de peine, ayez confiance en moi. Dans l'état
de maladie où j'étais, je ne fis difficulté de lui raconter que j'avais
entrevu la fille du cadi et que je ne pouvais être heureux que si elle
devenait mon épouse.