HISTOIRE QUE RACONTA LE TAILLEUR

Sire, un bourgeois de cette ville me fit l'honneur, il y a deux jours,

de m'inviter à un festin qu'il donnait hier matin à ses amis: je me

rendis chez lui de très-bonne heure, et j'y trouvai environ vingt

personnes.

Nous n'attendions plus que le maître de la maison, qui était sorti pour

quelque affaire, lorsque nous le vîmes arriver accompagné d'un jeune

étranger très-proprement habillé, fort bien fait, mais boiteux. Nous

nous levâmes tous; et, pour faire honneur au maître du logis, nous

priâmes le jeune homme de s'asseoir avec nous sur le sofa. Il était prêt

à le faire, lorsque, apercevant un barbier qui était de notre compagnie,

il se retira brusquement en arrière, et voulut sortir. Le maître de la

maison, surpris de son action, l'arrêta. Où allez-vous? lui dit-il. Je

vous amène avec moi pour me faire l'honneur d'être d'un festin que je

donne à mes amis, et à peine êtes-vous entré que vous voulez sortir.

Seigneur, répondit le jeune homme, au nom de Dieu je vous supplie de ne

pas me retenir, et de permettre que je m'en aille. Je ne puis voir sans

horreur cet abominable barbier que voilà: quoiqu'il soit né dans un pays

où tout le monde est blanc, il ne laisse pas de ressembler à un

Éthiopien; mais il a l'âme encore plus noire et plus horrible que le

visage.

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 128 / 172 题