Les dames n'appliquèrent pas seulement sur mes plaies de la racine que
j'ai dite pour étancher le sang, elles y mirent aussi du baume de la
Mecque, qu'on ne pouvait soupçonner d'être falsifié, puisqu'elles
l'avaient pris dans l'apothicairerie du calife. Par la vertu de ce baume
admirable, je fus parfaitement guéri en peu de jours, et nous demeurâmes
ensemble, ma femme et moi, dans la même union que si je n'eusse jamais
mangé de ragoût à l'ail. Mais comme j'avais toujours joui de ma liberté,
je m'ennuyais fort d'être enfermé dans le palais du calife; néanmoins,
je n'en voulais rien témoigner à mon épouse, de peur de lui déplaire.
Elle s'en aperçut; elle ne demandait pas mieux elle-même que d'en
sortir. La reconnaissance seule la retenait auprès de Zobéide. Mais elle
avait de l'esprit; elle représenta si bien à sa maîtresse la contrainte
où j'étais de ne pas vivre dans la ville avec les gens de ma condition,
comme j'avais toujours fait, que cette bonne princesse aima mieux se
priver du plaisir d'avoir auprès d'elle sa favorite, que de ne lui pas
accorder ce que nous souhaitions tous deux également.
C'est pourquoi, un mois après notre mariage, je vis paraître mon épouse
avec plusieurs eunuques, qui portaient chacun un sac d'argent. Quand ils
se furent retirés: Vous ne m'avez rien marqué, dit-elle, de l'ennui que
vous cause le séjour de la cour; mais je m'en suis fort bien aperçue, et
j'ai heureusement trouvé moyen de vous rendre content. Zobéide, ma
maîtresse, nous permet de nous retirer du palais, et voilà cinquante
mille sequins dont elle nous fait présent pour nous mettre en état de
vivre commodément dans la ville. Prenez-en dix mille, et allez nous
acheter une maison.
J'en eus bientôt trouvé une pour cette somme; et, l'ayant fait meubler
magnifiquement, nous y allâmes loger. Nous prîmes un grand nombre
d'esclaves de l'un et de l'autre sexe, et nous nous donnâmes un fort bel
équipage. Enfin, nous commençâmes à mener une vie fort agréable; mais
elle ne fut pas de longue durée. Au bout d'un an, ma femme tomba malade,
et mourut en peu de jours.
J'aurais pu me remarier et continuer de vivre honorablement à Bagdad;
mais l'envie de voir le monde m'inspira un autre dessein. Je vendis ma
maison; et, après avoir acheté plusieurs sortes de marchandises, je me
joignis à une caravane, et passai en Perse. De là je pris la route de
Samarcande, d'où je suis venu m'établir en cette ville.
Voilà, sire, dit le pourvoyeur qui parlait au sultan de Casgar,
l'histoire que raconta hier ce marchand de Bagdad à la compagnie où je
me trouvai. Cette histoire, dit le sultan, a quelque chose
d'extraordinaire; mais elle n'est pas comparable à celle du petit bossu.
Alors je vais vous faire pendre tous quatre. Attendez, de grâce, sire,
s'écria le tailleur en s'avançant et se prosternant aux pieds du sultan:
puisque Votre Majesté aime les histoires plaisantes, celle que j'ai à
lui conter ne lui déplaira pas. Je veux bien t'écouter aussi, lui dit le
sultan; mais ne te flatte pas que je te laisse vivre, à moins que tu ne
me dises quelque aventure plus divertissante que celle du bossu. Alors
le tailleur, comme s'il eût été sûr de son fait, prit la parole avec
confiance, et commença son récit en ces termes: