XCV^{E} NUIT

Toutes les dames, dit le marchand de Bagdad, qui m'avaient vu recevoir

mille coups de nerf de bœuf, eurent pitié de moi lorsqu'elles

entendirent parler de me faire couper la main. Notre chère sœur et

notre bonne dame, dirent-elles à la favorite, vous poussez trop loin

votre ressentiment. C'est un homme, à la vérité, qui ne sait pas vivre,

qui ignore votre rang et les égards que vous méritez; mais nous vous

supplions de ne pas prendre garde à la faute qu'il a commise et de la

lui pardonner. Je ne suis pas satisfaite, reprit-elle, je veux qu'il

apprenne à vivre et qu'il porte des marques si sensibles de sa

malpropreté, qu'il ne s'avisera de sa vie de manger d'un ragoût à l'ail

sans se souvenir ensuite de se laver les mains. Elles ne se rebutèrent

pas de son refus; elles se jetèrent à ses pieds, et lui baisant la main:

Notre bonne dame, lui dirent-elles, au nom de Dieu, modérez votre colère

et accordez-nous la grâce que nous vous demandons. Elle ne leur répondit

rien, mais elle se leva, et, après m'avoir dit mille injures, elle

sortit de la chambre. Toutes les dames la suivirent et me laissèrent

seul dans une affliction inconcevable.

Je demeurai dix jours sans voir personne qu'une vieille esclave qui

venait m'apporter à manger. Je lui demandai des nouvelles de la dame

favorite. Elle est malade, me dit la vieille esclave, de l'odeur

empoisonnée que vous lui avez fait respirer. Pourquoi aussi n'avez-vous

pas eu soin de vous laver les mains après avoir mangé de ce maudit

ragoût à l'ail? Est-il possible, dis-je alors en moi-même, que la

délicatesse de ces dames soit si grande, et qu'elles soient si

vindicatives pour une chose si légère? J'aimais cependant ma femme,

malgré sa cruauté, et je ne laissai pas de la plaindre.

Un jour l'esclave me dit: Votre épouse est guérie, elle est allée au

bain, et elle m'a dit qu'elle vous viendrait voir demain. Ainsi, ayez

encore patience et tâchez de vous accommoder à son humeur. C'est,

d'ailleurs, une personne très-sage, très-raisonnable et très-chérie de

toutes les dames qui sont auprès de Zobéide, notre respectable

maîtresse.

Véritablement ma femme vint le lendemain, et me dit d'abord: Il faut que

je sois bien bonne de venir vous revoir après l'offense que vous m'avez

faite. Mais je ne puis me résoudre à me réconcilier avec vous que je ne

vous aie puni comme vous le méritez, pour ne vous être pas lavé les

mains après avoir mangé du ragoût à l'ail. En achevant ces mots, elle

appela des dames qui me couchèrent par terre par son ordre; et, après

qu'elles m'eurent lié, elle prit un rasoir et eut la barbarie de me

couper elle-même les quatre pouces. Une de ces dames appliqua d'une

certaine racine pour arrêter le sang; mais cela n'empêcha pas que je ne

m'évanouisse par la quantité que j'en avais perdu et par le mal que

j'avais souffert.

Je revins de mon évanouissement, et l'on me donna du vin à boire pour me

faire reprendre mes forces. Ah! madame, dis-je alors à mon épouse, si

jamais il m'arrive de manger d'un ragoût à l'ail, je vous jure qu'au

lieu d'une fois, je me laverai les mains six-vingts fois avec de

l'alcali, de la cendre de la même plante, et du savon. Hé bien! dit ma

femme, à cette condition je veux bien oublier le passé, et vivre avec

vous comme avec mon mari.

Voilà, mes seigneurs, ajouta le marchand de Bagdad en s'adressant à la

compagnie, la raison pourquoi vous avez vu que j'ai refusé de manger du

ragoût à l'ail qui était devant moi...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 126 / 172 题