Toutes les dames, dit le marchand de Bagdad, qui m'avaient vu recevoir
mille coups de nerf de bœuf, eurent pitié de moi lorsqu'elles
entendirent parler de me faire couper la main. Notre chère sœur et
notre bonne dame, dirent-elles à la favorite, vous poussez trop loin
votre ressentiment. C'est un homme, à la vérité, qui ne sait pas vivre,
qui ignore votre rang et les égards que vous méritez; mais nous vous
supplions de ne pas prendre garde à la faute qu'il a commise et de la
lui pardonner. Je ne suis pas satisfaite, reprit-elle, je veux qu'il
apprenne à vivre et qu'il porte des marques si sensibles de sa
malpropreté, qu'il ne s'avisera de sa vie de manger d'un ragoût à l'ail
sans se souvenir ensuite de se laver les mains. Elles ne se rebutèrent
pas de son refus; elles se jetèrent à ses pieds, et lui baisant la main:
Notre bonne dame, lui dirent-elles, au nom de Dieu, modérez votre colère
et accordez-nous la grâce que nous vous demandons. Elle ne leur répondit
rien, mais elle se leva, et, après m'avoir dit mille injures, elle
sortit de la chambre. Toutes les dames la suivirent et me laissèrent
seul dans une affliction inconcevable.
Je demeurai dix jours sans voir personne qu'une vieille esclave qui
venait m'apporter à manger. Je lui demandai des nouvelles de la dame
favorite. Elle est malade, me dit la vieille esclave, de l'odeur
empoisonnée que vous lui avez fait respirer. Pourquoi aussi n'avez-vous
pas eu soin de vous laver les mains après avoir mangé de ce maudit
ragoût à l'ail? Est-il possible, dis-je alors en moi-même, que la
délicatesse de ces dames soit si grande, et qu'elles soient si
vindicatives pour une chose si légère? J'aimais cependant ma femme,
malgré sa cruauté, et je ne laissai pas de la plaindre.
Un jour l'esclave me dit: Votre épouse est guérie, elle est allée au
bain, et elle m'a dit qu'elle vous viendrait voir demain. Ainsi, ayez
encore patience et tâchez de vous accommoder à son humeur. C'est,
d'ailleurs, une personne très-sage, très-raisonnable et très-chérie de
toutes les dames qui sont auprès de Zobéide, notre respectable
maîtresse.
Véritablement ma femme vint le lendemain, et me dit d'abord: Il faut que
je sois bien bonne de venir vous revoir après l'offense que vous m'avez
faite. Mais je ne puis me résoudre à me réconcilier avec vous que je ne
vous aie puni comme vous le méritez, pour ne vous être pas lavé les
mains après avoir mangé du ragoût à l'ail. En achevant ces mots, elle
appela des dames qui me couchèrent par terre par son ordre; et, après
qu'elles m'eurent lié, elle prit un rasoir et eut la barbarie de me
couper elle-même les quatre pouces. Une de ces dames appliqua d'une
certaine racine pour arrêter le sang; mais cela n'empêcha pas que je ne
m'évanouisse par la quantité que j'en avais perdu et par le mal que
j'avais souffert.
Je revins de mon évanouissement, et l'on me donna du vin à boire pour me
faire reprendre mes forces. Ah! madame, dis-je alors à mon épouse, si
jamais il m'arrive de manger d'un ragoût à l'ail, je vous jure qu'au
lieu d'une fois, je me laverai les mains six-vingts fois avec de
l'alcali, de la cendre de la même plante, et du savon. Hé bien! dit ma
femme, à cette condition je veux bien oublier le passé, et vivre avec
vous comme avec mon mari.
Voilà, mes seigneurs, ajouta le marchand de Bagdad en s'adressant à la
compagnie, la raison pourquoi vous avez vu que j'ai refusé de manger du
ragoût à l'ail qui était devant moi...